retour page précédente

 

Ce texte n'est ni un modèle ni une référence, mais une proposition, un axe de réflexion, à mettre en perspective avec votre pratique d'enseignant en Arts Plastiques.

 

 

Jalons pour une exploitation pédagogique

texte de P. Sabourdin et M. Bouvier

 

Consacré à la sculpture commémorative, ce dossier met en perspective une des questions du programme limitatif qui se rapporte au champ des activités et des productions tridimensionnelles et éclaire par cette entrée spécifique un des aspects de la relation de l'œuvre au corps. Relation qui s'exprime évidemment dans la représentation mais qu'il convient aussi de considérer en ce qu'elle engage à partir de son objet matériel un au-delà et un en deçà du corps représenté : le corps du spectateur et l'emprise - parfois l'empreinte - de celui de l'auteur.

Le dossier s'ouvre sur un panorama historique synthétique ou se dessinent des horizons réflexifs qui seront développés ensuite à l'analyse d'œuvres caractéristiques choisies dans le patrimoine du vingtième siècle. C'est en effet en abordant des œuvres d'expressions et de conceptions très diverses que les élèves pourront être amenés à étoffer leur connaissance et à enrichir leur réflexion sur cette question.

 

Corps et sculpture commémorative :

De la statue érigée et montée sur un socle comme un autel ou une tribune (statue ou buste, monument aux morts et monument funéraire, fontaine dans l'espace public…) à l'installation éphémère ou à l'intervention à l'échelle d'une ville, le corps est directement mais diversement sollicité dans la sculpture commémorative : c'est ce qu'en premier lieu les élèves seront invités à vérifier. Corps figuré en ronde-bosse ou intervention sculpturale requérant et éprouvant notre corps, la relation physique à l'espace de l'œuvre renvoie en effet toujours explicitement au corps du spectateur et à son inscription dans le temps. Reste que de l'objet au trajet, le " tempo " est différent : contempler une statue de commandeur ou emprunter des chemins de traverse urbains pour découvrir une œuvre commémorative telle que l'Hommage à Arago, réalisée par Jan Dibbets à Paris, en 1994, nous engagent et nous mobilisent différemment. Il s'agira donc à travers quelques exemples de sensibiliser les élèves aux divers modes de présence du corps : corps représenté, corps présenté, corps se présentant ou se révélant à la présence active du spectateur, corps grandiose et imposant dans son déploiement spatial ou corps invisible mais surgissant au su d'une mémoire littéralement enfouie à l'exemple de l'œuvre de Jochen Gerz, 2146 pierres, Monument contre le racisme, place du Monument invisible à Saarbrücken.

 

Honorer la mémoire :

Comment commémorer un évènement politique, un personnage historique, mettre en gloire faits et personnes, perpétuer le souvenir d'une présence - d'absence - témoignant de ce que nous avons perdu ?… La création d'une œuvre commémorative se doit de répondre à cette question tant du point de vue artistique, plastique et esthétique, que symbolique, historique et sociologique.

Au XXe siècle, la sculpture commémorative va assurer sa fonction symbolique traditionnelle de façon protéiforme et particulièrement transgressive après la deuxième guerre mondiale. Interrogeant la tradition sculpturale, elle va questionner nos racines culturelles en les rappelant parfois violemment au monde contemporain. Incarnant une mémoire collective éprouvée par l'histoire, sa forme tangible en assurera la permanence en prenant corps dans de multiples réalités. L'auteur du dossier en parcourt le paysage bigarré, montrant qu'elle peut aussi bien conserver la typologie traditionnelle de la statuaire comme La Ville détruite, cette sculpture que Zadkine a réalisée en 1953 pour la ville de Rotterdam, que rompre avec cette dernière, invitant par exemple à un parcours ouvert à travers la ville, ainsi que le propose Jan Dibbets dans son Hommage à Arago, ou transgressant encore les modèles du mémento, à l'instar de Jochen Gerz qui, avec Le Monument vivant de Biron, substitue une mémoire dynamique à celle des monuments aux morts.

 

Commande :

A ce titre la question de la commande est essentielle. Quelles sont les raisons qui président à la création d'une sculpture commémorative ? Quelles sont les circonstances de la commande et de qui émane cette dernière ? Comment l'artiste finalement sollicité y répond-il et sa proposition est-elle retenue ou sujette à amendements (voire abandonnée - comme le Balzac de Rodin qui a subi bien des vicissitudes ou la première proposition de Pablo Picasso pour l'hommage à Guillaume Apollinaire). Au delà des exemples cités dans le dossier, il sera intéressant de conduire avec les élèves une réflexion en s'appuyant sur l'exploitation des ressources de proximité ou sur des exemples européens et internationaux. Réflexion qui pourra être charpentée par une investigation sur les modalités d'émergence de l'œuvre choisie : souscription publique, commande de l'Etat, politiques culturelles et projets commémoratifs comme dispositifs de soutien ministériel ou local à la création contemporaine (dispositif de la commande publique depuis 1983)… L'attention des élèves se portera particulièrement sur le dialogue qui s'établit entre l'œuvre et la commande. Comment la nature du commanditaire et de la commande induit-elle, pour faire sens, le type de réponse : monument pérenne ou éphémère, monument ou anti-monument ?

 

Réception de la sculpture commémorative et évolution dans le temps de cette réception de l'oeuvre :

Le déni passé pour la statuaire commémorative a été un temps la pierre d'achoppement de toute lecture et appréhension correcte. La " statuomanie " - selon l'expression de Maurice Agulhon - a été brocardée par les uns et les autres. C'est l'ironie de Tristan Bernard ou d'Aragon, c'est la violence d'un Picabia (" cadavres domestiques, en bronze ou en marbre, de nos places publiques : Jésus-Christ-Stradivarius, Napoléon l'emmerdeur, Spinoza le somnifère, Nietzsche l'onaniste") qui font dans les années 20 force de loi et se muent alors en un rejet impensé. Grâce aux productions récentes d'artistes contemporains - productions qui ne sont pas la duplication de formes anciennes - et aux recherches d'historiens de l'art contemporain, les tensions entre les citoyens que nous sommes et la sculpture commémorative se sont ravivées sans repli passéiste, infléchissant les controverses vers un terrain de dialogue. Ouverts à l'altérité, les regards curieux et dessillés peuvent désormais situer les productions plastiques dans le déploiement de l'Histoire. On pourra aborder cette évolution des conditions de la perception (appréhension plastique, perception des motivations locales et politiques initiales…) et de la réception de la sculpture commémorative en convoquant les représentations des élèves à partir des exemples du dossier pour les mettre à l'épreuve dans un propos argumenté.

 

Nous compléterons ces jalons en présentant de manière synthétique les contenus développés dans les six parties du dossier. Les professeurs pourront ainsi plus aisément s'y reporter selon l'actualité du cours.

 

Introduction : Commémorer, fêter, célébrer

Comment la sculpture, dans sa disposition à l'espace et au temps, s'est trouvée impliquée dans les lieux marqués d'histoire et comment l'évolution de ses formes dans l'espace public a pu renouveler la symbolique de la commémoration.

 

Ouverture : Corps symbolique et mémoire incarnée

Ossip Zadkine et Jochen Gerz (La Ville détruite, 1958, Rotterdam ; Le Monument Vivant de Biron, 1996 , Biron)

Comment deux œuvres situées en quelque sorte aux extrémités de l'intervalle d'étude se répondent en s'opposant sur le registre commémoratif : l'une perpétuant la tradition de la statuaire et l'autre qui, s'y référant, en déconstruit l'espace de perception pour en renouveler le retentissement symbolique.

 

Figures, entre allégorie et modernité

Aristide Maillol, Monument aux morts de Banyuls ; Paul Dardé, Monument aux morts de Lodève ; Pablo Picasso, Apollinaire, 1958, Square Laurent Prache, Paris ; Figure, 1930, Musée Picasso, Paris ; Constantin Brancusi, Tirgu Jiu, 1935-1938, Roumanie ; Alberto Giacometti, Annette au Chariot, projet de Monument à Jean Macé, 1950.

Comment, avant la seconde guerre mondiale, la modernité s'est difficilement accordée avec la tradition figurative - réaliste, académique ou éclectique - qui, en France, trouvait force d'expression majoritaire dans la multiplication des monuments aux morts et comment ce contexte idéologique a longtemps freiné la commande publique en direction des artistes modernes ou en a fortement bridé la démarche.

 

Anti-monumentalité, contre-monumentalité

Antoine Pevsner, Monument au prisonnier politique inconnu, 1955-56, Paris, MNAM ; Edouard Kienholz, Portable war memorial, 1968, Cologne, Collection Ludwig ; Jean Tinguely, Hommage à NewYork, 1960, New York ; Jan Dibbets, Hommage à Arago, 1994, Paris ; Joseph Kosuth, Ex Libris, J.F. Champollion, 1991, Figeac ; Jochen Gerz, Monument contre le fascisme, 1986-1993, Hambourg.

Comment, après la seconde guerre mondiale, l'œuvre commémorative rompt avec, interroge ou élude, la forme monumentale, son objet matériel et son rapport au temps.

 

Une nouvelle monumentalité : la mémoire à l'œuvre

Thomas Hirschhorn, Deleuze Monument, 2000, Avignon ; Jean-Pierre Raynaud, La Tour blanche, projet pour la cité des Minguettes à Vénissieux, 1986 ; Emmanuel Saulnier, Rester-Résister, 1994, Vassieux-en-Vercors ; Pascal Convert, Monument à la mémoire des résistants et des otages fusillés au Mont-Valérien par les troupes nazies 1941-1944, 1997, Mont-Valérien, Suresnes ; Peter Eisenmann, Monument à la Shoah, 2005, Berlin.

Comment le renouveau de la commande publique et une inscription de plus en plus marquée des démarches artistiques contemporaines dans le champ social - dans son économie symbolique et culturelle - donnent aux artistes d'aujourd'hui une place inattendue dans la cité.

 

Bibliographie :

Hortense Lyon, Olympe de Gouges dans la Fée électronique, Nam June Paik, Paris, Scérén/CNDP, 2005

François Barré, " Contours et alentours ", in Œuvre et lieu, Paris, Flammarion, 2002

Benjamin H. D. Buchloh, " Construire (l'histoire de) la sculpture ", in Qu'est-ce que la sculpture moderne ? Paris, Ed. Centre Georges Pompidou, 1986

Jochen Gerz, De l'art, Textes depuis 1969, Paris, ENSBA, 1994

Claudie Judrin, Monique Laurent, Dominique Viéville, Auguste Rodin. Le monument des Bourgeois de Calais, Paris, Musée Rodin, 1977

Ségolène Le Men, La statuaire publique au XIXe siècle, Editions du Patrimoine, Paris, 2005

Jean-Marc Poinsot, " In situ, lieux et espaces de la sculpture contemporaine ", in Qu'est-ce que la sculpture moderne ? Paris, Ed. Centre Georges Pompidou, 1986

Monument & modernité à Paris : art, espace public et enjeux de mémoire 1891-1996, Paris, Fondation Électricité de France / Espace ÉLECTRA, Paris Musées, 1996

Face à l'histoire, 1933-1996. L'artiste moderne devant l'évènement historique, sous la direction de Jean-Paul Hameline et Harry Bellet, Paris, coéd. Editions du Centre Pompidou/Flammarion, 1996

haut de page