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CONCEPTIONS
EN GEOGRAPHIE REGIONALE
Deux ouvrages parus en 1991 proposent une vision renouvelée de la géographie régionale de la Chine et des Etats-Unis. En dehors de leurs apports pour la connaissance de ces deux pays, ils sont l'occasion de faire le point sur les contenus et la signification de ce que l'on appelle géographie régionale.
Jean-Pierre LARIVIERE et Pierre SIGWALT, La Chine, Paris, 1991, Masson, coll. Géographie, 316 p.
Ce fort volume, consacré au pays le plus peuplé du monde, comprend à la fois une géographie thématique et une géographie régionale, pour reprendre la distinction opérée dans la même collection à propos des Etats-Unis. Il n'était pas facile, jusqu'à une date récente, de travailler sur la Chine puisque, outre l'obstacle de la langue, le chercheur se heurtait au manque de renseignements. Mais la modernisation voulue à partir de 1978 - en dépit de ses évidentes limites politiques - s'est accompagnée d'une plus grande transparence de l'information. "Ainsi une géographie de la Chine paraît possible" (p. 13) et ce livre en est la preuve.
Trois grandes parties : la première (Les pesanteurs) envisage successivement le milieu (le seul chapitre écrit par Pierre Sigwalt, qui insiste sur l'environnement), l'histoire et la population; la deuxième (L'organisation de l'espace) présente les régions et la troisième (Une très grande puissance économique du tiers monde) fait le bilan des secteurs de l'économie. Mais cette présentation, apparemment conforme aux habitudes géographiques, est plus originale qu'il n'y paraît. Louvrage est dense, avec des titres évocateurs, et surtout il s'appuie sur une armature conceptuelle.
Si l'étude des régions n'occupe qu'un tiers du volume, le thème de l'organisation de l'espace est presque partout présent. Quelques exemples de titres de parties de chapitres, glanés ici et là : "La distribution spatiale de la population : permanence et dynamique", "Les disparités dans la structuration du territoire par les transports" ou encore "Mosaïque de régions agricoles ou dualisme rural?"
L'étude des régions proprement dites s'ouvre par un chapitre de réflexion sur le découpage de la Chine. Jean-Pierre Larivière insiste sur "le fractionnement et le cloisonnement de l'espace et son manque d'intégration" (p. 95). Il subdivise la Chine en trois grands ensembles :
- une bordure orientale, qui "concentre l'essentiel des poches de développement actuelles" (p. 102), mais n'est cependant pas une "façade maritime" du fait de la faiblesse du trafic.
Cette bordure se subdivise en régions motrices et régions en marge. Les régions motrices sont au nombre de quatre : celle de Shanghai, au dynamisme impressionnant, comprenant "une métropole industrielle à restructurer" (p. 110) et ses enveloppes (Jiangsu et Zhejiang); celle du Nord-Est, "base lourde et grenier" (p. 117), menacée par le vieillissement; celle du triangle métropolitain Pékin-Tianjin-Tangshan; enfin celle du Guangdong, autour de Canton, longtemps médiocrement développée mais qui a "enregistré la plus forte croissance, économique" (p. 138) depuis une quinzaine d'années.
Les marges de la bordure sont formées d"espaces en retrait" (p. 136), aux campagnes surpeuplées et où la difficile modernisation n'empêche pas l'existence de "poches de pauvreté", en particulier dans le Shandong. Mais le Fujian et l'île de Hainan peuvent espérer bénéficier du voisinage de Taiwan.
- la Chine intérieure, de tradition han et encore largement rurale, reste marquée par le poids d'une tradition autarcique. En dépit de progrès non négligeables, dus à des investissements massifs, en particulier dans les débuts de la Révolution culturelle, "le retard n'a jamais été comblé et l'essor a surtout été quantitatif" (p. 15 1).
- la Chine "extérieure", c'est-à-dire la Chine de l'Ouest, est "autre" par son milieu de très hautes terres, de steppes et de déserts, "autre" par ses très faibles densités de population, "autre" par ses minorités nationales, "autre" par son retard. L'immigration han depuis 1949 et les efforts consentis en faveur des fronts pionniers n'ont pas suffi à combler le retard. Mongolie, Gansu, Tibet-Qinghai, Yunnan et Guangxi sont encore aujoursd'hui "le tiers monde de la République populaire" (p. 179) et "continuent à être séparés du reste du pays par une véritable frontière intérieure" (p. 197).
Tout au long d'analyses précises et nuancées, Jean-Pierre Larivière a su prendre du recul et rester critique. Je me contenterai d'un seul exemple : le titre du paragraphe consacré au Sichuan parle d'"une opulence plus apparente que réelle" (p. 168) et l'auteur précise : "L'ancienne réputation de prospérité est liée à la variété des productions agricoles, à l'intensité de la mise en valeur et à la minutie des paysages ruraux avec un habitat en hameaux. Un observateur attentif y opposerait la pauvreté de l'habitat (chaumières), les transports par portage à la palanche, l'absence de routes ... " (p. 170).
Gérard DOREL, Etats-Unis : la nouvelle donne régionale, Paris, Documentation française, n° 7005, juin 1991, 2 fascicules, 44 p et 12 p. + 15 diapositives.
Bien connu par ses nombreux travaux portant sur la première puissance du monde, Gérard Dorel fait le point sur les Etats-Unis des années quatre-vingts en mettant l'accent sur leur organisation régionale.
Curieusement, "les habitants des Etats-Unis font en général l'économie du terme de région. Ils sont d'un Etat, voire d'une ville ou d'un lieu [ ... 1 plutôt que d'une région" (p. 3), ce qui n'a pas empêché de multiples tentatives de découpage, celles des géographes bien sûr, sans oublier celle du journaliste Joël Garreau, dans son livre The nine nations of North America, dans lequel il distingue - indépendamment des frontières politiques - neuf ensembles socio-spatiaux dans l'Amérique du Nord (la Nouvelle-Angleterre, la Fonderie, le Québec, le Vieux Sud, les Iles, la Mexamérique, le Grenier, l'Ecotopie et le Quartier vide).
Gérard Dorel propose son propre découpage en trois ensembles :
- le Nord-Est, dont la primauté séculaire se maintient, en dépit d'un déclin industriel partout sensible et parfois dramatique. Ce sont surtout des villes très spécialisées comme Detroit, Buffalo ou Pittsburgh qui sont frappées de plein fouet, autrement dit "les capitales déchues du fordisme triomphant de la première moitié du XXe siècle" (p. 5). Mais les capacités de production sont encore grandes et, surtout, le poids décisionnel de cette région reste prééminent.
- le croissant périphérique, des rives de la Chesapeake à celles du Puget Sound, qui correspond à la "ceinture du soleil" (Sun Belt). Ce vaste ensemble est "une nouvelle frontière" qui attire les usines et les sièges sociaux, les cadres yankees et les immigrés hispaniques ou asiatiques, les jeunes à la recherche d'un emploi qualifié et les retraités. Les points forts en sont la Floride, le Texas et surtout la Californie, particulièrement remarquable par "son attractivité, son poids démographique, son rôle dans les domaines essentiels de la recherche et de l'innovation, le bouillonnement culturel qui semble perpétuellement l'animer" (p. 7).
- la diagonale intérieure, avec ses espaces immenses et généralement sous-peuplés, du Sud intérieur aux hautes terres de l'Ouest en passant par les Grandes Plaines, est un espace plutôt répulsif qui manque d'un réseau urbain fortement hiérarchisé. "Entre le croissant périphérique et le coeur décisionnel du Nord-Est subsiste une longue diagonale intérieure qui n'est certes pas moribonde malgré un déclin démographique parfois sensible, mais qui apparaît à bien des égards comme leur simple arrière-cour" (p. 8).
A part l'étrange erreur qui consiste à faire systématiquement d'interface un mot masculin, le dossier est agréablement présenté, avec force documents, cartes et diapositives. Il rendra d'incontestables services aux collègues de l'enseignement secondaire.
Du point de vue de la géographie régionale, ces deux ouvrages illustrent une évolution en cours et posent un problème.
L'évolution en cours est celle de la tendance à la théorisation de la géographie régionale. Au grand dam d'un certain nombre de géographes, la géographie régionale n'est plus ce qu'elle a trop longtemps été, c'est-à-dire la juxtaposition des différents compartiments de la géographie à propos d'un territoire particulier. Elle n'est plus la synthèse suprême, rassemblant les différentes branches de la discipline sur un pied d'égalité, mais une branche comme les autres avec ses préoccupations et son vocabulaire, ses aspects théoriques et ses études de cas.
C'est bien ce qui transparaît à travers les deux travaux analysés ici. A Jean-Pierre Larivière pour qui "la division du territoire adoptée dans cet ouvrage a été largement inspirée par l'utilisation du modèle centre-périphérie" (p. 102) fait écho Gérard Dorel qui s'inscrit dans le même cadre de pensée, en particulier avec ses cartes modélisées reposant sur des chorèmes (pp. 37-40 et 43-44).
Quant au problème, il est directement lié à la volonté de théorisation évoquée à l'instant. Plus on considère une région comme un tout, étudié pour lui-même mais aussi en fonction de son contexte, autrement dit comme un élément d'une organisation territoriale plus vaste, et plus l'illustration photographique devient difficile à concevoir, car personne, jusqu'à maintenant, n'a embrassé une région d'un seul coup d'oeil. Tout comme la carte topographique, la photographie est un remarquable instrument d'analyse à grande échelle, mais la géographie régionale raisonne à échelle moyenne (les régions d'une nation) ou à petite échelle (le système monde), et elle a davantage recours aux croquis, en particulier sous forme de modèles. On sent bien le statut désormais ambigu de la photographie à travers ces deux ouvrages. C'est vrai de celui consacré à la Chine, qui comprend trente-trois photographies; treize font partie des chapitres relatifs à l'organisation de l'espace mais, sur ces treize, plusieurs seraient mieux à leur place dans des chapitres thématiques (comme par exemple les photographies 11, 15 ou 19). C'est vrai du dossier consacré aux Etats-Unis, qui se veut orienté vers l'étude de la nouvelle donne régionale comme l'indique son sous-titre : beaucoup de photographies, fort belles au demeurant, illustrent mieux tel ou tel thème de géographie économique ou urbaine que de géographie régionale. Au fond, les "régions" sont-elles photogéniques? Certainement moins que les cuestas ou les feedlots.
Ces remarques, qui ne sont pas des critiques mais des interrogations, n'enlèvent rien aux mérites de deux travaux qui s'inscrivent dans le mouvement de renouvellement de la discipline. Quand la géographie régionale devient intéressante parce que ceux qui en font, pour reprendre le mot de l'historien Jacques Le Goff, estiment "l'espace bon à penser", on aurait mauvaise grâce a se plaindre.
Alain REYNAUD Université de Reims
Nous remercions le comité de rédaction du TIGR de nous permettre de republier cet article.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°6, 1993.