LA MARNE ET LES MARNAIS A L'EPREUVE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

Par Jean-Pierre Husson, Lycée Clemenceau, Reims.

 

Le travail que je présente aujourd'hui sous le titre La Marne et les Marnais à l'épreuve de la seconde guerre mondiale est le bilan d'un travail de recherches qui se situe au terme d'un long parcours pour le moins atypique, puisqu'étudiant ardennais inscrit à la Faculté des Lettres de Lille, je m'étais d'abord spécialisé dans l'archéologie égyptienne, puis en histoire économique et financière. Nommé professeur à Reims en collège puis en lycée, je me suis lancé dans l'étude de la seconde guerre mondiale dans le département de la Marne,

Ce changement de cap ne fut pas complètement le fruit du hasard dans la mesure où, enfant de la guerre né en 1942, j'ai été et je reste profondément marqué par ce conflit. Mais il résulte surtout de ma rencontre avec Henri Michel, président du Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale, à qui j'ai été présenté par Yves Ménager, spécialiste de la littérature française de 1939 à 1945. Henri Michel m'a demandé d'épauler, puis de remplacer dans la Marne après son décès en 1979, André Aubert correspondant départemental de ce comité dont l'institut d'histoire du temps présent, I'IHTP, dirigé aujourd'hui par Robert Frank, assume l'héritage depuis 1980.

Grâce à mon statut de correspondant marnais, les archives départementales m'ont été largement ouvertes par monsieur Georges Dumas qui a fait preuve à mon égard de beaucoup de bienveillance, et aux archives nationales monsieur Jean Favier m'a autorisé à consulter tout ce qui concerne la Marne et les Marnais dans le dossier de René Bousquet devant la Haute Cour de Justice de 1949. Cela explique pourquoi j'ai privilégié les sources écrites. De façon un peu paradoxale, alors que beaucoup de chercheurs sont bloqués par la difficulté d'accéder aux archives publiques concernant cette période, mon problème a été de maîtriser une masse énorme d'informations recueillies patiemment et systématiquement pendant de longues années: des centaines de liasses et plus de mille dossiers.

Un des objectifs de cette thèse est donc de faire largement connaître le résultat de recherches s'appuyant sur des archives judiciaires et policières qui se sont entrouvertes, puis se sont refermées, au sujet d'une période toujours controversée. Jusqu'à ces dernières années, cette période avait fait l'objet de très peu de travaux universitaires dans la Marne et en Champagne-Ardenne. Je dois dire qu'heureusement les choses sont en train de changer. Je suis le premier à m'en réjouir et à mesurer le chemin parcouru depuis le travail de pionnier que fut en 1973, le mémoire de maîtrise sur La Résistance dans la Marne présenté par Martine Sotéras-Poulet sous la direction de Georges Clause, jusqu'à la thèse de François Cochet sur Le retour et la réinsertion des prisonniers, déportés et rapatriés soutenue en 1989 et au DEA consacré à La déportation des Juifs de la Marne que vient de présenter Jocelyne Husson.

Le moment est venu de présenter ma propre contribution. Elle est fortement marquée par l'empreinte du Comité d'histoire de la deuxième guerre mondiale et de I'IHTP, mais elle doit également beaucoup à l'Université de Reims, en particulier à Maurice Vaïsse. Il m'a intégré à l'équipe du colloque sur La Victoire en Europe qu'il a organisé en 1985; il m'a incité à travailler sur la personnalité du préfet Bousquet à l'occasion du colloque de 1987 sur La Champagne et ses administrations, puis il m'a invité à participer à son séminaire de troisième cycle, a accepte être mon directeur de thèse et m'a soutenu dans les moments de découragement.

Enfermé initialement dans l'espace-temps " La Marne de 1939 à 1945 ", je me suis efforcé au fur et à mesure que HHTP élargissait son champ de recherches à l'avant-guerre et à l'après-guerre, d'ancrer dans la durée mes propres recherches sur la Marne

- en amont, en dégageant les tendances lourdes de l'entre-deux-guerres hanté par le souvenir de 14-18 ; entre-deux-guerres marqué aussi par les personnalités très fortes du radical Paul Marchandeau et du socialiste Marcel Déat, par le poids de l'anticommunisme, l'impact des ligues, et la prégnance des idées pacifistes, dans un département confronté aux séquelles des destructions et de la saignée de la première guerre mondiale, mobilisé face à la crise économique des années 30, dans un effort persévérant d'organisation de l'agriculture et de la viticulture, et qui en 1939 s'est engagé dans la seconde guerre mondiale à reculons,

- en aval, en plaçant le bilan du conflit dans la perspective de l'après-guerre, partagé entre volonté de changement, espoirs de renouveau et retour à la normale.

En même temps, j'ai essayé chaque fois que cela était possible, de situer le département de la Marne dans un espace géographique plus large ~

- au plan régional, en l'insérant dans la région de Châlons-sur-Marne mise en place par le régime de Vichy, au sein de laquelle elle était associée à l'Aube et à la Haute-Marne, et dans l'espace plus large encore qu'est devenue ultérieurement la région Champagne-Ardenne intégrant aussi le département des Ardennes-,

- au plan national, en établissant quelques comparaisons avec d'autres départements, et en essayant de confronter le cas marnais à ce qui pourrait correspondre à une " moyenne nationale ".

La problématique de départ, énoncée en termes classiques de ruptures et/ou continuités, a été centrée à la fois sur la recherche de la signification profonde des années noires de l'occupation, et sur le degré de spécificité du cas marnais par rapport à l'ensemble champenois et français. Dans la Marne, la période de l'occupation et de Vichy, a-t-elle provoqué une rupture profonde et durable, génératrice de traumatismes qui n'en finiraient pas de se résorber ? Ou au contraire, n'a-t-elle été qu'une période de transition, voire de continuité ? Et quelle est dans la réponse à cette question, la part des conséquences conjoncturelles résultant directement de la défaite de mai-juin 1940 et des conditions spécifiques de l'occupation allemande, et la part des clivages plus anciens renvoyant aux pesanteurs politiques et idéologiques, ainsi qu'aux caractéristiques plus structurelles de la société et de l'économie, marnaises ?

Pour tenter de répondre à cette question, j'ai organisé mon travail en deux grandes parties articulées autour de l'année 1942 qui correspond à la bissectrice de la guerre, et au moment où la crédibilité en la victoire définitive de l'Allemagne, principal fondement de la collaboration, a commencé à être battue en brèche -.

- la première partie est consacrée à l'avant-guerre et à l'enchaînement défaite-occupation-collaboration conduisant à l'instauration du régime de Vichy

- la seconde partie est consacrée à l'enchaînement résistance-1ibération-victoire-épuration, au bilan du conflit, aux conditions de la reconstruction administrative et économique du département, ainsi qu'aux enjeux de pouvoir et de mémoire de l'immédiat après-guerre.

Trois sujets ont été privilégiés, la collaboration, l'épuration, René Bousquet, des sujets qui restent controversés et qui, dans la Marne, étaient à la fois les moins connus, les moins étudiés et ceux pour lesquels j'ai pu, par dérogation, accéder à des fonds d'archives extrêmement riches et abondants.

En ce qui concerne la collaboration, j'ai essayé de montrer dans quelle mesure l'équation personnelle du préfet Bousquet a influencé l'attitude des notables et de la population de ce département, à l'égard du régime de Vichy et par rapport à la collaboration d'État Je me suis efforcé ensuite de mesurer le degré d'adhésion au maréchal Pétain et à l'État français qui s'est substitué à la République, de dénombrer les Marnais qui se sont engagés dans les différents mouvements collaborationnistes. Je dois dire qu'il n'a pas toujours été facile de délimiter précisément la frontière entre le maréchalisme, c'est-à-dire l'attachement au vainqueur de Verdun fortement teinté d'esprit ancien combattant, qu'Yves Durand qualifie de " pétainisme passif ", l'adhésion à la Révolution nationale qui a nourri au contraire un " pétainisme actif " impliquant un soutien appuyé au régime de Vichy, et le " collaborationnisme " sous ses différentes formes, politique, militaire et policière.

S'agissant de l'épuration, qui a correspondu à l'exigence formulée très tôt par les résistants de procéder au châtiment des traîtres, j'ai essayé de lever le silence pesant sur l'épuration extra-judiciaire qui n'a d'ailleurs pas connu dans la Marne les débordements observés dans d'autres départements, et de montrer quel enjeu a représenté l'épuration judiciaire rapidement mise en place après la Libération, épuration légale, jugée trop sévère par les uns, trop laxiste par les autres, et qui a parfois donné l'impression, non sans fondements, d'épargner les notables, de s'acharner sur les lampistes et de se montrer plus sévère à l'égard des plus faibles - les femmes, les étrangers, les jeunes.

En ce qui concerne plus particulièrement René Bousquet, qui fut successivement sous-préfet de Vitry-le-François, secrétaire général puis préfet de la Marne, préfet de la région de Champagne et secrétaire général à la Police de Vichy, j'ai tenté de reconstituer son itinéraire, de cerner sa personnalité, de dégager dans son parcours exceptionnel la phase spécifiquement marnaise, et d'expliquer pourquoi ses années marnaises et champenoises ont été complètement occultées par les Marnais eux-mêmes.

En privilégiant ces trois sujets, je n'ignorais pas que je m'attaquais à des sujets tabous et que je m'avançais sur un terrain périlleux. Jean Bouvier dont j'ai été l'étudiant a Lille et dont la très grande honnêteté intellectuelle était unanimement reconnue nous a quittés en 1987. J'aurais eu grand plaisir à soutenir cette thèse en sa présence, car c'est lui qui m'a appris à concilier rigueur intellectuelle et convictions personnelles quoiqu'il puisse en coûter. J'ai essayé tout au long de cette thèse de manifester cette même rigueur qu'il m'a enseignée, et d'aborder ces sujets, sans complaisance mais aussi sans exclusive, ni parti-pris, ni sectarisme envers quiconque.

Au terme de ce travail, un certain nombre d'hypothèses de départ ont pu être vérifiées et affinées, qui me conduisent à jeter un regard différent sur la Marne et les Marnais pendant la seconde guerre mondiale, révélant les multiples facettes d'une période de notre histoire régionale qui a été longtemps simplifiée, déformée, passée au filtre du discours patriotique, héroïque, résistancialiste. Ce discours réducteur, qui n'a pas été l'apanage des seuls gaullistes et communistes, attachés à reconstruire une identité française respectable, a donné naissance au mythe d'une France majoritairement résistante et a refoulé la réalité. La réalité, c'est que, dès le 10 juillet 1940, les parlementaires marnais, majoritairement de gauche, ont presqu'unanimement voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et apporté leur caution à la mise à mort de la Troisième République. La réalité c'est encore que la majorité de la population marnaise a dans un premier temps, à la fin de 1940 et au début de 1941, adhéré massivement au régime de Vichy, qu'elle s'est contentée de subir et de survivre au moins jusqu'en 1942, avant de glisser progressivement dans un attentisme prudent en 1943, puis de fêter ses libérateurs en 1944.

Alors que l'engagement dans les groupements de collaboration tout comme dans les mouvements de résistance, a été de part et d'autre, le fait d'une toute petite minorité de Marnais, minorité courageuse certes s'agissant des résistants, ce discours unanimiste a contribué à minimiser l'impact du collaborationnisme et du vichysme dans la Marne, et à y surévaluer quelque peu celui de la résistance. C'est que cette période de la seconde guerre mondiale est devenue dès 1945, un formidable enjeu de mémoire, ouvrant la voie à bien des récupérations, des oublis, des refoulements, des falsifications.

Dans la Marne, J'épreuve de la seconde guerre mondiale a été vécue, simultanément ou successivement, à la fois comme une période de souffrances et de privations, mais constituant un moindre mal par rapport aux traumatismes qu'avait provoqués dans ce département la guerre de 14-18. Si les " années noires " de l'occupation constituent bien une rupture profonde et durable dans notre histoire nationale, dans la Marne cette rupture a surtout été ressentie au moment de la défaite de mai-juin 1940, puis elle a été ensuite relativisée par comparaison avec le " passé insupportable " que représentait le souvenir douloureux et encore vivace de la première guerre mondiale. Elle a aussi été atténuée par le consensus assez large qui s'est établi au début de l'occupation entre les notables marnais et René Bousquet, puis son successeur Louis de Perreti della Rocca.

Nourri par l'anticommunisme, ce consensus a transcendé bien des clivages d'avant-guerre et a même parfois surmonté, non sans ambiguïté, les frontières séparant le Vichy collaborateur de la résistance. Il a contribué à transformer cette période de fracture en ce qui peut apparaître, à bien des égards, plutôt comme une période de transition, voire de continuité, dans un département à dominante rurale, faisant preuve d'un certain dynamisme démographique, mais durement affecté par la désindustrialisation, traumatisé par le souvenir de la première guerre mondiale, un département qui n'en finissait pas de se reconstruire et qui tentait, en s'appuyant sur une agriculture et une viticulture modernisées et réorganisées, de renouer avec la croissance.

Sur le plan politique, au delà des mutations intervenues dans le contexte particulier et éphémère de la libération et de l'immédiat après-guerre, époque marquée par la très forte influence du parti communiste, la majorité des Marnais ont continué de manifester leur confiance aux notables modérés comme par exemple André Thiénot : responsable rémois de l'Alliance républicaine de la Marne avant-guerre, conseiller général du ler canton de Reims en 1934, adjoint du maire radical Paul Marchandeau en 1935, maintenu à ce poste sous l'occupation par le gouvernement de Vichy, membre du Conseil départemental de la Marne nommé par Pierre Lavai en 1943, puis membre du Comité départemental de libération nationale en 1944, André Thiénot fut élu maire-adjoint RPF de Reims en 1947.

Sur le long terme, l'intermède vichyssois dans lequel se sont fourvoyés les notables marnais de droite comme de gauche, ne semble pas avoir modifié sensiblement la tendance amorcée dès avant-guerre qui a vu le centre de gravité politique de ce département se déplacer de la gauche vers la droite.

Sur le plan économique, la pérennité des responsables agricoles marnais, tels Robert Mangeart et Albert Barré qui furent maintenus à la tête des organisations socioprofessionnelles, avant, pendant et après la seconde guerre mondiale, tout comme la genèse avant-guerre, la mise en oeuvre sous Vichy et l'évolution après-guerre du Comité interprofessionnel du vin de Champagne ( CIVC ), constituent les manifestations les plus évidentes de cette remarquable continuité, sur laquelle plane l'ombre de René Bousquet,

Cette continuité sans être spécifique à ce département, constitue sans doute un des aspects de la singularité marnaise, et conduit à s'interroger sur la dualité de l'expérience vichyssoise -. il n'est pas toujours facile de marquer la frontière entre le versant archaïque et réactionnaire lié à la Révolution nationale, et ce qu'on peut appeler le versant réformateur et moderniste, à la fois dirigiste et technocratique, qui a influencé plus fortement et plus durablement que l'on ne le croit la reconstruction de la France d'après-guerre et la politique d'aménagement régional qui lui a fait suite, Rejetée en 1946 par les fondateurs de la Quatrième République, parce qu'elle était perçue comme une survivance de Vichy, la nécessité d'un échelon régional a fini par s'imposer en 1955, avec la naissance de la région Champagne-Ardenne.

S'agissant plus particulièrement de René Bousquet, assassiné en juin 1993, deux pans de sa personnalité se dégagent.

Il y a d'un côté, l'image soigneusement, constamment, habilement entretenue et amplifiée de son vivant par Bousquet lui-même, du jeune et brillant haut fonctionnaire, moderne, intelligent, dynamique, bon gestionnaire et technicien compétent; de l'homme de terrain pragmatique et efficace, déterminé, fonceur, courageux à l'occasion, capable de faire face à toutes les situations, réussissant dans tous les postes qui lui étaient confiés même les plus difficiles, aimant prendre des risques et relever tous les défis, du républicain homme de gauche, fidèle à ses amitiés radicales-socialistes et francmaçonnes, oeuvrant en toutes occasions en faveur de l'unité nationale la plus large; de l'homme de la continuité, ayant un sens aigu du service de l'Etat, qui a servi la Troisième République puis, après la défaite, le régime de Vichy, mais sans adhérer vraiment à la Révolution nationale; du grand préfet de la Marne apprécié par ses collaborateurs et ses administrés, ami des notables, qui est parvenu à rapprocher dans son département chrétiens et laïcs, et qui a si bien défendu les intérêts de l'agriculture et de la viticulture champenoises ainsi que les intérêts du négoce du champagne-, du patriote enfin qui a su être à la fois courtois mais aussi ferme et digne face aux autorités allemandes d'occupation.

Cette image très positive que René Bousquet s'est constamment efforcé de donner de lui-même, qui fait la part belle à son passage dans la Marne, à laquelle de nombreux Marnais, issus de tous les milieux y compris de la résistance, ont apporté leur caution, qu'il a défendue avec passion, conviction et avec succès lors de son procès devant la Haute Cour de Justice en 1949, et qu'il m'a présentée au cours des entretiens que j'ai eus avec lui, fait singulièrement l'impasse sur les responsabilités personnelles qu'il a assumées au poste de secrétaire général à la Police, en particulier dans la déportation des 75 000 juifs de France vers les camps d'extermination nazis.

L'autre face de la personnalité de René Bousquet, est celle du technocrate zélé, fier, dominateur, froid et cynique, du haut fonctionnaire arriviste, soucieux de gérer efficacement son plan de carrière, recherchant les promotions rapides; du politique ambitieux et d'une habileté remarquable qui, bien parrainé, a poussé et s'est développé sur le terreau radical du midi languedocien et de la Marne, sachant faire carrière, louvoyer au centre sans trop se marquer ni à gauche ni à droite, rejetant les extrêmes, capable de rebondir et de s'adapter pour durer, sûr de lui, un peu mégalomane dans sa recherche du pouvoir.

Le soutien, que lui avaient manifesté ses amis marnais à la suite de son inculpation devant la Haute Cour de Justice en 1945 et les liens qu'il avait conservés avec la Marne, ont laissé croire à René Bousquet qu'il pourrait y jouer un rôle politique, en s'y présentant aux élections législatives de 1958 comme l'homme du " rassemblement républicain " et le " candidat de conciliation républicaine ", une conciliation qu'il définissait alors comme " l'étape nécessaire vers la réconciliation ".

Balayé par la vague gaulliste, l'ancien préfet fut éliminé de la mémoire marnaise et l'amnésie s'installa durablement, une amnésie que n'ont levée ni son inculpation pour crime contre l'humanité en mars 1991, ni son assassinat en juin 1993. A Vitry-le-François qu'il aimait désigner comme " sa ville d'adoption ", et où j'ai effectué des recherches en 1992, on m'a tout d'abord déclaré que René Bousquet n'y avait jamais été sous-préfet, puis qu'il n'y avait été chargé que d'un bref intérim. A Châlons-sur-Marne où il ne figure pas sur la plaque installée à l'entrée de la cour d'honneur de la préfecture où sont inscrits les noms de tous les préfets de la Marne, il est tout aussi difficile d'évoquer le cas Bousquet qui reste associé à un passé équivoque que personne ne souhaite vraiment réveiller.

C'est que, lorsque René Bousquet quitta la Marne en avril 1942, la plupart des notables regrettèrent son départ et saluèrent unanimement l'oeuvre de reconstruction et de renouveau qu'il y avait accomplie. Certes, quelques uns s'étonnèrent de se nomination au poste de secrétaire général à la Police, mais presque tous lu conservèrent leur estime, et acceptèrent de témoigner en sa faveur lors de son procès après la guerre devant la Haute Cour de Justice, y compris des responsables de la résistance.

Dans la Marne et en Champagne, René Bousquet a pourtant bien défendu et appliqué, une collaboration d'Etat qui impliquait l'acceptation de la défaite, posait en postulat le caractère définitif de la victoire allemande, et prétendait préserver au mieux et dans le respect de la souveraineté de notre pays les intérêts de la Marne et des Marnais. Cette collaboration qui, selon lui, était sans aucune autre alternative possible, Bousquet a réussi à la faire accepter à la majorité des Marnais grâce à l'appui des notables, personnalités civiles et religieuses, de gauche comme de droite, réconciliés dans une égale et commune ferveur anticommuniste, et ralliés massivement au régime de Vichy.

L'habilité dont il a fait preuve dans ses relations avec les autorités allemandes, la capacité qu'il a montrée à temporiser, le soin qu'il a apporté à dépolitiser les enjeux, à réconcilier les différentes factions d'avant-guerre, à se replier sur les problèmes de le vie quotidienne, mais aussi l'action dynamique qu'il a développée avec efficacité sur tous les terrains de l'administration départementale, la fidélité qu'il a témoignée à l'égard de ses amis et la protection qu'il leur a offerte, tout cela a indiscutablement contribué à rendre crédible dans la Marne l'image illusoire d'un Vichy " bouclier-protecteur ", perçu comme un " moindre mal " permettant d'éviter le pire, et même de laisser croire chez certains que Bousquet jouait le " double-jeu ".

En 1949, le président, le procureur général et les jurés de la Haute Cour de Justice se sont laissés à leur tour convaincre par Bousquet qu'il avait été un grand préfet de la Marne et que sa conduite dans ce département avait été irréprochable. Ils ont rendu hommage au préfet de la Marne, et ils ont blanchi le secrétaire général à la Police responsable de la déportation des juifs. Et pourtant, si Bousquet est parvenu dans la Marne à rendre l'occupation allemande plus supportable et le régime de Vichy plus présentable, ni ce département ni ses habitants n'ont été épargnés par le pillage économique et la répression. Au contraire, certains d'entre eux, y compris des juifs et des résistants, parce qu'ils faisaient confiance à Bousquet, se croyant protégés, n'ont pas cru devoir se mettre à l'abri, et ont été finalement arrêtés, fusillés ou déportés.

Ce bilan reste bien sûr incomplet et provisoire. Sur le plan scientifique, il n'apporte rien de bien nouveau à l'historiographie de la seconde guerre mondiale que de nombreux historiens de talent ont contribué à renouveler et à enrichir au cours de ces dernières années. Il constitue seulement une contribution à l'histoire régionale qui se construit, et une invitation adressée à la nouvelle génération d'étudiants et de chercheurs champardennais qui s'intéressent à la période de la seconde guerre mondiale. Je les invite donc à partager avec moi la mission que m'avait confiée André Aubert, premier correspondant marnais du Comité d'histoire de la seconde guerre mondiale, auprès de qui j'avais pris l'engagement à la fin des années 70 d'être, en assumant pleinement mes responsabilités d'enseignant et d'historien, un relais de la mémoire.

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°8, 1994.