LE FAIT RELIGIEUX EN OCCIDENT

 

Par Guy Baron, IUFM de Troyes et Jean-Louis Humbert, Collège Langevin Sainte Savine

   

Un stage Mafpen a réuni, trois journées durant, au C.D.D.P. de Troyes, des enseignants de collège et de lycée, venus de l’Aube et de la Haute-Marne. Il s'agissait, lors de cette session, de différencier enseignement des religions dans l'histoire et instruction religieuse, de préciser les grands traits du judaïsme, du christianisme et de ses différentes confessions, de l’Islam, et d'appréhender leur situation actuelle.

L'étude de ce fait de civilisation a insisté sur les points suivants:

 

Les religions dans la classe aujourd'hui

Au collège:

- ce qui est généralement traité: l'Islam en 5è, l'Église au Moyen Age en 5è,
- ce qui est assez souvent traité: la religion des Hébreux en 6è, la Révocation de l'Edit de Nantes en 4è, les problèmes religieux de la Révolution en 4è,
- ne sont presque pas traités: la naissance du christianisme en 6è, la religion orthodoxe en 5è, la Réforme et le protestantisme en 5è, le Jansénisme et le Gallicanisme en 4è, les faits religieux des XIXème et XXème siècles en 4ème et 3ème.

On n'étudie pas les religions au lycée, même si quelques faits sont abordés: Constitution civile du clergé, déchristianisation, Concordat sous la Révolution, Séparation de l'Église et de l'État en France, Islam au XXème siècle sous l'angle de la géopolitique. En revanche des questions importantes ne sont jamais évoquées: l'Église au XIXème siècle, le judaïsme (alors qu'on parle de l'antisémitisme), le rôle de la Papauté et de Vatican 2 , l'évolution religieuse depuis 1945.

Commentaires:

On ne traite des religions en quantité valable qu'en 6ème et 5ème alors que les notions à faire passer sont difficiles à ces niveaux. D'où un enseignement surtout descriptif qui ignore le plus souvent l'étude des contenus doctrinaux et celle des attitudes mentales face à ces contenus.

Le poids des contraintes extérieures est grand: si la naissance du christianisme et la Réforme sont si peu traités, c'est uniquement parce que trop souvent les programmes ne sont pas finis et que ces sujets arrivent en fin de parcours annuel. En Terminale, les aspects religieux de certaines questions disparaissent dans les allégements apportés aux programmes par les épreuves de baccalauréat.

Face à ces contraintes, il faut opérer des choix afin :

- de faire la nécessaire étude d'un des fondements des civilisations,

- de traiter à chaque niveau les questions dont la connaissance est incontournable pour la compréhension du niveau suivant.

 

Histoire religieuse et laïcité

 

Les collègues réunis ont signalé les réactions de certains parents face à l'enseignement des religions dans l'histoire. Il n'est donc pas inutile de rappeler ici ce qu'est la laïcité.

Bref historique de la laïcité en France

Le Moyen Age et l’Epoque moderne n'ont pas connu en France de régime de séparation entre l'Église et l'État Pendant la Révolution, diverses mesures visent à affaiblir le poids du catholicisme dans la société française (article 10 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen prévoyant la liberté d'opinion religieuse, établissement d'une Eglise nationale par la Constituante, création de l'état civil laïc le 20 septembre 1792, séparation du budget du culte en 1794, et enfin séparation de l'Église et de l'État le 25 février 1795. Ces actes semblent plus provenir d'un combat politique que d'une véritable volonté de laïcité.

Par le Concordat du 15 juillet 1801, la France n'est plus en régime de séparation mais de partenariat. Le catholicisme devient la religion de la majorité des Français, mais le clergé est assujetti par les Articles Organiques aux autorités civiles. Par la loi du 18 germinal an X concernant les cultes protestants et la réorganisation du culte" israélite de 1808, le système concordataire est organisé et témoigne du "premier seuil de laïcisation". Il va structurer la société française du XIXème siècle, malgré les tentatives de retour en arrière sous la Restauration.

Trois facteurs vont contribuer à une affirmation conflictuelle de la laïcité :

- l'Église catholique reconstruit, progressivement, son emprise sur les sociétés et multiplie les congrégations. Elle apporte par ailleurs son soutien aux tentatives de restauration monarchique après 1870.

- les Républicains, surtout après 1860, abandonnent leur spiritualisme sous l'influence des doctrines positivistes, scientistes et découvrent que le cléricalisme est l'ennemi (Gambetta -1870).

- l'école devient un centre conflictuel: lois Guizot et Falloux, instauration de la liberté de l'enseignement dans les différents degrés, pétition de la Ligue de l'Enseignement de 1872.

 

Avec le triomphe des Républicains opportunistes, la laïcité va s'implanter essentiellement dans l'école primaire grâce aux différentes lois scolaires républicaines qui s'échelonnent de 1879 à 1889 et qui fondent la spécificité française. La laïcité n'est plus seulement la neutralité de l'État elle propose des valeurs (cf "la lettre de Jules Ferry aux instituteurs"). Il existe une distinction entre les croyances (sphère privée) et les connaissances (sphère publique). L'école a pour mission de former des citoyens qui doivent être de bons républicains, mais aussi de bons soldats. L'instruction devient un facteur de cohésion sociale et la laïcité, instrument d'émancipation du citoyen républicain, un instrument de stabilité de la société.

Peu à peu, la laïcisation d'autres espaces s'impose:

- 1880: suppression de l'obligation du repos dominical,
- 1881: suppression du caractère confessionnel des cimetières,
- 1884: rétablissement du divorce,
- 1885: laïcisation du nom des hôpitaux,
- 1890: retrait des crucifix des justices de paix, - 1904: retrait des crucifix dans les prétoires,
- 1972: suppression des mots "devant Dieu" de la formule du serment des jurés.

Le combat contre l'Église catholique est réveillé par l'affaire Dreyfus. La loi de 1901 sur les associations, exclut les congrégations de la liberté associative. Les congrégations doivent demander une autorisation législative et, si elle n'est pas accordée, leurs membres n'ont pas le droit d'enseigner. Aussi les années 1902-1903 voient se multiplier les tensions à la suite de la fermeture d'écoles et d'établissements congréganistes.

La séparation entre l'Église et l'État incluse dans le programme du parti républicain dès la fin du Second Empire, revient à l'ordre du jour. Le camp laïque, "libres penseurs" et "libres croyants" (protestants), selon les termes de l'époque, devançant les actes du président du conseil Emile Combes, fait voter, sous l'impulsion d'Eugène Réveillaud, la création d'une commission chargée d'étudier le problème de la séparation. Cette commission, présidée par Ferdinand Buisson, avec Aristide Briand comme rapporteur, est saisie de huit projets de lois différents. Après l'échec du projet gouvernemental d'Émile Combes, la loi Briand (1905) est en fait le résultat d'un compromis, dû à Jean Jaurès. Elle garantit le libre exercice des cultes avec les restrictions dues à l'ordre public (art. 1) et ne reconnaît ni ne salarie aucun culte (art. 2). Elle témoigne du "second seuil de laïcisation". Cette loi de compromis instaure la paix laïque, cependant troublée par quelques faits ponctuels. Mais peu à peu, la question religieuse ne suscite plus les passions anticléricales.

Après la première guerre mondiale, la législation du Concordat est maintenue en Alsace-Lorraine, malgré les tentatives d'Edouard Herriot en 1924 pour appliquer les lois laïques dans les trois départements concordataires. Le régime de Vichy favorise ensuite ouvertement l'école libre.

Après guerre, la constitution de 1946, réaffirmée en 1958, déclare la République laïque. Ceci n'empêche pas la persistance du débat au sujet de l'école, ponctué par les lois Marie-Barangé (1951), Debré (1959), la proposition 90 du candidat François Mitterrand en 1981, les manifestations de 1984 autour du projet d'Alain Savary, de 1989 suite à l'affaire des foulards de Creil, et de 1994 à propos de la loi Bourbe-Broc.

La laïcité est en France une des composantes de la notion de République. Le rôle de l'école est d'enseigner les valeurs qui structurent cette notion. Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'école soit souvent au coeur des débats ou conflits concernant la laïcité.

Pour en savoir plus:

Baubérot J., Vers un nouveau pacte laïque, Paris, 1990.

 

Les deux seuils de laïcisation

d'après Baubérot J., Le retour des Huguenots, 1985.

 

Premier seuil de laïcisation

Il se caractérise par :
- la fragmentation institutionnelle : la religion n'est plus coextensive à la société globale, mais elle est une des institutions qui, fondamentalement, la structurent
- la reconnaissance de légitimité : la société reconnaît qu'il existe des " besoins religieux ", comme, peu à peu, elle estime qu'il existe des " besoins éducatifs " et des " besoins médicaux ". En assurant le traitement des ministres des cultes (reconnus), l'État assure, à tous ceux qui le souhaitent, la satisfaction de ces besoins religieux ;
-la pluralité des religions: les divers cultes, pourvu que leurs activités ne soient pas contraires à la loi, sont libres. l'État tout en attestant globalement la religion, est un arbitre impartial et garantit la libre concurrence des " vérités religieuses ".

Deuxième seuil de laïcisation

Il se caractérise par:

-la dissociation institutionnelle: la religion n'est plus considérée officiellement comme faisant partie des institutions qui structurent la société globale. Elle est socialement marginalisée et d'autres institutions ont plus ou moins tendance, à un niveau fonctionnel, à la remplacer;
-l'absence de légitimité: devenus "affaire privée", les besoins religieux n'ont plus d'objectivité socialement reconnue. Alors que pratique scolaire et pratique médicale, par exemple, sont devenues socialement obligatoires, la religion est socialement totalement facultative ;
-la pluralité des religions: les divers cultes, pourvu que leurs activités ne soient pas contraires à la loi, sont libres. l'État garantit toujours la liberté religieuse, mais sans attester globalement la religion (les différents cultes sont des associations de droit privé) ;

Dans la logique du deuxième seuil, comme dans celle du premier, il existe donc une certaine intervention de l'État dans le domaine religieux. Mais tandis que, lors du premier seuil, l'État est incompétent sans être indifférent, lors du deuxième seuil, l'État est incompétent et indifférent en matière de religion. Rappelons que chaque seuil est une notion abstraite. Aucune situation ne correspond à un seuil. Chacune peut être mesurée à l'aide de cette notion.

 

Les conceptions de la laïcité

La laïcité évolue et celle de la période 1860-1914, entre combat émancipateur de la libre pensée et respect de la liberté de conscience, influence encore les conceptions.

Afin de clarifier le débat, rappelons que Jean Baubérot, président de la Section des Sciences Religieuses de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, distingue deux tendances face à la laïcité (cf. Cahiers Pédagogiques, 292-293, mars-avril 1991).

La première conception voit dans la laïcité un combat permanent et refuse la prise en compte des communautés. Elle ne connaît que l'individu qu'il faut émanciper par la raison en le faisant accéder aux valeurs universelles. C'est dire que l'école est un lieu de neutralité absolue restant à l'abri des toutes les influences extérieures et dans lequel on forme sur un pied d'égalité des individus libres et autonomes.

La deuxième conception veut ressourcer une laïcité qui a toujours été ouverte à la pluralité en en faisant un espace public de discussion et de tolérance, basées sur les Droits de l'Homme. Elle veut lutter contre toutes les exclusions et intégrer les particularismes afin -entre autres- que l'universalisme laïque ne conduise pas à l'uniformisation des cultures. C'est dire que l'école est un lieu de rencontre respectant le pluralisme. L'élève y apprend à assumer le rapport entre l'universel et le particulier, à considérer l'humanité comme autre chose que comme une collection d'individus.

 

Information sur les religions en Europe

Les collègues ont été très demandeurs car ils ignorent souvent comment définir le fait religieux et comment dire le contenu d'une religion. En ce domaine, l'Inspecteur général Jean Carpentier propose d'aborder les points suivants:

 

- la fondation ou les origines, - la doctrine et les textes qui la contiennent, - les structures et les rites, - les évolutions et les ruptures, - la place dans la culture (cf. colloque de Besançon). De surcroît, les collègues se sentent mal armés pour aborder certaines questions sur lesquelles leurs connaissances manquent de profondeur. Aussi le programme du stage a-t-il mis l'accent sur les contenus,

- Judaïsme: mots clés, chronologie, espace présence dans l'histoire jusqu'au XXème siècle situation actuelle.

- Islam: mots clés, chronologie, espace chiisme, sunnisme présence dans l'histoire jusqu'au XXème siècle situation actuelle.

- Christianisme mots clés, chronologie, espace orthodoxie, protestantisme, catholicisme présence dans l'histoire jusqu'au XXème siècle situation actuelle.

Le grand rabbin, le pasteur et l'évêque ont expliqué aux stagiaires le sens religieux des lieux de culte qu'ils desservent et celui des objets qui y sont utilisés.

Ce stage a permis à son niveau, modeste, de clarifier ce qu'est le fait religieux et de réfléchir à sa présence dans l'enseignement de l'histoire au collège et au lycée.

 

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°8, 1994.