COMPTE RENDU DU GEOPOLE 93 :

ENSEIGNER LA RUSSIE

IUFM-MONTPELLIER 2-3 décembre 1993

"La Géographie bouge... " nous devons désormais enseigner un monde qui change et nous ne pouvons pas ne pas enseigner ce qui bouge... sinon nous ne ferions plus de Géographie. Notre métier a "basculé" depuis 1989 mais le "Temps présent", en Histoire comme en Géographie, n'est pas l'actualité et il ne faut pas courir après le dernier changement ou le dernier chiffre. Le "confort" intellectuel est terminé.

Cependant, malgré la multiplicité des informations (cf. bibiographie), l'absence provisoire d'un savoir structuré dans un ouvrage de synthèse de type universitaire suscite des interrogations voire des inquiétudes chez les enseignants... ce qui explique en partie la réussite des journées "Géopole 93" aux cours desquelles certains axes ont été dégagés à la suite d'une réflexion commune entre les intervenants universitaires, les inspecteurs généraux et régionaux et les nombreux participants au colloque. A la suite des informations apportées et de la réflexion commune, les différents items sur la Russie dans les programmes de 3ème et Terminale (B.O. n'33 du 7 octobre 1993) ont pu apparaître.

 

lère partie : LE POINT SUR LA QUESTION - MM. BRUNET - ECKERT-KOLOSOV - MARTINETTI

 

1. LE PROBLÈME DE L'INFORMATION

 

- plus grande liberté de l'information et de la discussion.

- coopération libre avec les géographes russes.

- cartes remises à jour en 1991 et 1992 (certaines localisations soviétiques étaient volontairement fausses).

- mais cette situation de l'information risque de se détériorer (les activités "au noir" se développent et n'apparaissent pas dans les statistiques, tout comme une partie de la production agricole qui est volontairement cachée pour payer moins d'impôts et les régions étant de plus en plus autonomes, les informations ne sont plus centralisées... ).

 

2. LA RUSSIE EST-ELLE ENCORE UNE PUISSANCE?

 

- 150 millions d'habitants sur 17 millions de km2.

- Le classement est difficile car la Russie est devenue un pays atypique (elle n'est plus la 2ème puissance économique mondiale mais elle est la 2ème puissance militaire.

Le PNB est d'environ 500 milliards de dollars (1000 milliards de dollars pour la France) ce qui classe la Russie au 9ème rang mondial.

- Le revenu par tête est estimé à 26% de celui des Etats-Unis.

- La production a baissé globalement d'environ 20% (moins 10% pour l'agriculture, moins 20% pour l'industrie, moins 40% pour le commerce et les services) et les rendements sont toujours très faibles (céréales : 18q/ha).

- Il y a cependant exagération de 'l'affaissement" car il y a de plus en plus de sous-déclarations .

- Il y a un fort décalage entre la Russie et les pays réellement développés.

- L'espérance de vie n'est que de 63,9 ans pour les hommes et 74,3 ans pour le femmes.

- La mortalité infantile a progressé et elle atteint aujourd'hui 17%.(7%o en France).

- La mortalité globale est en hausse aussi (12,2 %aujourd'hui) et ceci ne peut pas s'expliquer uniquement par le vieillissement de la population mais par des conditions de vie difficiles, un encadrement hospitalier insuffisant, une médecine à plusieurs vitesses (médecine privée plus "performante").

- La natalité est en baisse (16%o en 1985 - 10,8%o en 1992, taux le plus faible enregistré en période de paix en Russie). Cette situation s'explique par un phénomène de "report" des naissances (période difficile), par l'arrivée d'une classe plus creuse de femmes en âge de procréer (cause plus optimiste) ou par le fait que les femmes auraient eu des enfants plus tôt (contrecoup des mesures natalistes des années 80) et donc il y aurait eu "anticipation" des naissances.

- La période actuelle serait une charnière entre "report" et anticipation.

- Le résultat est une baisse de la population par solde naturel (plus de décès que de naissances), phénomène qui alimente un grand débat sur la dégénérescence du peuple russe et la montée des sentiments nationalistes qui permet aussi à certains 'de mettre en cause les réformes libérales d'Eltsine. Cette situation n'est à mettre au compte d'aucune politique particulière (cf. période Brejnev) ; il faut l'inscrire dans la longue durée pour éviter un "dérapage".

3. PERMANENCES ET RUPTURES

 

a) Les permanences

- La géographie physique... bien que la mer d'Aral baisse alors que la Caspienne remonte. La mer d'Aral a perdu la moitié de sa surface et les 3/4 de son volume depuis 1960 (trop de superficies irriguées, pertes par évaporation et les eaux deviennent plus salées), mer Caspienne reçoit plus d'eau des pays de la Volga car l'anticyclone sibérien est plus faible (perturbations océaniques plus importantes).

- L'agriculture n'est pas privatisée: peu de candidats, perte de savoir-faire, pas de matériel, pas de semences mais multiplication des jardins potagers.

Des mesures ont été prises par Eltsine mais elles sont encore sans effet et le début de la privatisation reste peu actif.

- Les grandes entreprises du complexe militaro-industriel (CMI) demeurent; lieux d'intégration sociale (elles géraient des parcs des logements ou des équipements sociaux), elles sont peu touchées par le chômage : les dirigeants, prudents, craignent de graves troubles sociaux si, en les privatisant trop vite, il fallait "dégraisser" pour les rendre compétitives (certains ouvriers licenciés continuent à être payés).

Rem.: baisse de l'absentéisme (crainte du chômage ou de la perte du logement).

- La situation des transports reste difficile - pénurie d'énergie mais aussi accident nombreux, routes dégradées, avions peu entretenus, fuites sur les oléoducs.

- Le BAM, officiellement achevé, n'est en réalité, pas tout à fait terminé (ex. : un tunnel n'a pas été réalisé et il faut "contourner" l'obstable) et son trafic est faible.

- Les investissements occidentaux n'ont toujours pas lieu : il existe des zones franches mais qui ne peuvent pas être comparées aux ZES chinoises.

 

b) Les ruptures

 

- Plus de plan ; certaines entreprises ne savent plus auprès de qui s'approvisionner, d'autres n'ont plus d'acheteurs.

- Le complexe militaro-industriel est en pleine reconversion (ex. : une usine de missiles est reconvertie dans les remorques de camions, une autre dans les postes de télévision).

- On évalue à 8 millions le nombre de personnes travaillant pour le CMI (y compris or et diamants considérés comme "stratégiques"). Une dizaine de "villes secrètes" étaient directement gérées par l'État (5 étaient situées dans l'Oural mais les plus grands centres du CMI sont Moscou, St. Petersbourg et Ekaterinbourg.

- De plus en plus de pénurie: les magasins ont des marchandises mais il n'y a plus d'acheteurs en raison de l'inflation.

- L'inflation touche tous les secteurs mais les prix de gros ont augmenté plus vite que les prix de détail et les industries de consommation ne sont plus approvisionnées.

- Le prix des transports et de l'énergie a connu une hausse considérable (le FMI a exigé l'alignement des prix de l'énergie sur les cours mondiaux).

- Le troc se généralise et les fournisseurs veulent être payés en dollars (ex. : le Kouzbass n'approvisionne plus la sidérurgie de l'Amour qui ne peut plus fonctionner).

 

4. LA RECOMPOSITION DE L'ESPACE RÉGIONAL

 

A - Problème de cohésion nationale

 

Redéploiement en matière de ressources : bras de force entre le pouvoir central et les régions qui veulent avoir des avantages pour livrer leurs richesses (ex: cuivre de Iakoutie - république de Sakha aujourd'hui) ; de plus certaines richesses ne sont plus en Russie (ex.: le manganèse en Ukraine ou en Géorgie).

Par ailleurs le problème des monopoles se pose (ex. : locomotives fabriquées par quelques usines seulement en raison de l'économie d'échelle voulue par les plans autrefois; aujourd'hui problème de transport et de fabrication même).

- Les transports connaissent parfois des points de rupture (pour aller de la Russie d'Europe en Sibérie il faut traverser des régions autonomes).

- Certaines régions revendiquent leur autonomie : le Tatarstan, la Yakoutie (rép. de Sakha). Ces tendances séparatistes sont encouragées parfois par la "nomenklatura" russe locale qui souhaite se dégager de l'emprise de Moscou.

- L"'Empire russe", cependant, n'a rien de comparable avec les empires coloniaux: si on peut considérer que l'Asie Centrale a été "colonisée", la situation est très différente pour le Tatarstan car une grande partie de la population parle russe, les mariages mixtes sont nombreux et il y a eu, dans le passé, incorporation des élites locales à la noblesse russe.

 

b) Les courants migratoires

 

- 25 millions de Russes vivent hors de Russie: un phénomène de retour a lieu (phénomène "pieds rouges") surtout dans les républiques d'Asie Centrale où parfois les gouvernements ont exigé des ressortissants et des cadres russes qu'ils apprennent la langue nationale s'ils voulaient conserver leur emploi. De plus, ces russes sont victimes de mesures discriminatoires (pas le droit de vote par ex.). Beaucoup souhaiteraient s'installer à Moscou mais ils sont dirigés parfois vers l'Oural ou vers le Sud de la Russie, dans des villes moyennes ou même en zone rurale.

- Problème des réfugiés qui fuient les zones de conflit (ex. : les Caucasiens) et dont l'arrivée à Moscou est très mal acceptée par les Moscovites: le maire de Moscou a même envisagé de prélever une taxe de séjour après avoir imposé un visa pour séjourner dans la ville.

- Migrations interrégionales en Russie: retour vers l'ouest des ouvriers ou des cadres partis travailler en Sibérie (les grands chantiers et les fronts pionniers sibériens sont aujourd'hui arrêtés).

- Immigration de réfugiés kurdes ou somaliens espérant passer en Occident via Moscou.

- Problème pour la Russie : accueillir cette population (la tendance est de les accueillir dans des villes moyennes ou dans des zones rurales... en fait on ne sait où les installer).

- Ernigration de 70000 techniciens russes vers l'occident (fuite des cerveaux) mais certains sont déjà rentrés.

 

c) L'évolution des régions: le repli sur la Russie "utile"

 

- La SIBERIE est dans une situation très difficile: le peuplement ténu, diminue encore, des villes perdent leur population, la mise en valeur est compromise. L'aide étrangère est souhaitée (Japon-Corée... ). Seule, la région du "3e Bakou" connaît une forte croissance urbaine.

- L'OURAL est confronté à de grandes difficultés mais l'exploitation des richesses minières risque de reprendre (la Russie revient en force sur les marchés mondiaux de certains minerais comme le cuivre et l'aluminium et il faut compenser les pertes de ressources se trouvant dans les Républiques indépendantes).

- Crise de déprise rurale dans la région de Moscou et même dans la région des "Terres Noires" (cependant un retour à la terre est observé car il permet de subvenir aux besoins).ai,

- Les relations avec les ex. républiques d'URSS restent fortes car les interdépendances sont importantes (ex. : la Russie doit négocier avec l'Ukraine et la Géorgie pour l'obtention de manganèse).

- Si les pays baltes tournent résolument le dos à la Russie, il n'en est pas de même pour l'Asie Centrale ou l'Ukraine dont le déclin est moindre.

- Les états où la situation est la plus catastrophique sont les pays du Caucase (en guerre) mais aussi les pays baltes ou les petites républiques.

 

2ème Partie: COMMENT ENSEIGNER LA RUSSIE EN CLASSE DE 3EME ET DE TERMINALE ?

 

Les programmes ne changent pas, c'est l'actualité qui évolue : l'URSS a été remplacée par la "Russie" (la possibilité CEI avait été envisagée mais la CEI existe telle vraiment ?)

Les manuels, quant à eux, témoignent de ce changement mais ils ne correspondent pas toujours au programme précis à enseigner (certains livres traitent la CEI et non la Russie).

Trois "entrées" dans le programme ont été proposées par les collègues et peuvent permettre l'organisation de la séquence "enseigner la Russie" (plusieurs itinéraires sont possibles : la hiérarchisation ou le regroupement des items - cf problématiques - sont laissés au libre choix des enseignants).

 

1 - L'ENTRÉE HISTORIQUE: "Un Etat né de l'éclatement de l'URSS"

 

Ce que vit la Russie aujourd'hui est avant tout une rupture historique...

- RUPTURE DANS L'ESPACE : l'espace russe est plus restreint, plus continental encore qu'avant (perte d'une partie de l'accès à la Baltique et à la mer Noire), moins peuplé (perte de territoires riches et/ou peuplés comme l'Ukraine, la Biélorussie ou les pays baltes).

RUPTURE POUR LES HOMMES : problème de l'identité nationale (que signifie "être russe" aujourd'hui ?), problèmes ethniques exacerbés, modification des lieux de pouvoir (le centre ne sait plus ce qu'il contrôle).

RUPTURE, POUR L'ÉCONOMIE : le système centralisé et planifié avait induit un type de rapports et d'échanges entre les régions et entre les secteurs de l'économie. Tout cela est bouleversé et la mise en place d'un nouveau modèle de rapports est difficile et problématique (d'où la réapparition de formes d'échanges comme le troc).

 

 

2 - L'ENTRÉE PAR LA NOTION DE PUISSANCE: LA RUSSIE EST-ELLE ENCORE UNE PUISSANCE?

 

- QUELS ATOUTS LUI RESTE T-IL ? Possibilités d'ouverture au monde de ce nouvel espace, richesses des sols et du sous-sol...

- QUELLE CAPACITE POUR LES RUSSES DE CONSTRUIRE ENSEMBLE ? Problèmes démographiques, nationaux, revendications indépendantistes, risques de guerres civiles...

- QUELLE MISE EN VALEUR POSSIBLE ? Le gaspillage des richesses, les disparités régionales, les difficultés de reconstruire un modèle d'échanges interrégionaux...

QUELLE PLACE AUJOURD'HUI DANS LE MONDE ? Les rapports avec les ex-Républiques d'URSS, avec les pays d'Europe de l'Est et de l'Ouest, avec les Etats-Unis, le poids du CMI et son évolution...

 

3 - L'ENTRÉE PAR L'ESPACE: l'espace soviétique avait une cohérence et il est aujourd'hui déstructuré - comment gérer ce désordre ?

 

- L'espace russe s'est structuré en fonction de flux organisés par le centre (spécialisation des régions, fronts pionniers le long du BAM...

- Aujourd'hui se met en place une autre cohérence de l'espace basée à la fois sur le coût des transports et sur des initiatives locales (ex. : de ce fait, la Sibérie cesse d'être un espace pionnier, le Grand Nord perd son importance stratégique... ).

- Problème des échelles (balancement entre échelle continentale très centralisée et échelle plus locale dans un système qu'on ne peut pas appeler "décentralisé" mais "éclaté").

- Les relations entre la Russie et ses "proches" (les ex-Républiques d'URSS) évoluent vers d'autres logiques et d'autres modèles.

- Y a t-il encore un modèle centre-périphérie en Russie ?

CONCLUSION : la Russie est dans une phase de transition, de reconstruction que l'on peut qualifier de "pionnière" avec tout ce que cela peut comporter d'illégalités (cf "mafia"), de tensions sociales, d'arbitraire des chefs locaux, de dureté...

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°8, 1994.