A
PROPOS DE LA QUESTION "LA MEDITERRANEE
AU XIIème Siècle." :
comprendre les icônes
Par Jean-Lus Pierre, professeur au Lycée de Chanzy, Charleville-Mézières.
ndlr : l'iconographie n'est pas reproduite ici.
La question est au programme de seconde et si les manuels proposent de travailler le thème, peu dinformations nous sont données. Il est pourtant possible de placer licône et la représentation du divin au centre dune problématique qui peut se retrouver dans au moins trois thèmes, le christianisme antique, le monde byzantin, et enfin léchappée picturale de loccident à la Renaissance.
Dans le premier thème lart de lAntiquité tardive permet de comprendre les sources iconographiques de licône. Les débats conciliaires sur la nature du Christ posent également la question de la matérialisation du Verbe, image du Père.
Dans la troisième question, la Méditerranée au XIIème siècle, la figure de lempereur, icône vivante, et le patriarche, vivante image du Christ, occupent une place centrale. Au contact de lIslam, la question de la représentation du sacré se trouve de nouveau posée. Les monastères, défenseurs des images, les fidèles dans leur pratique religieuses sétaient opposés à liconoclasme (la destruction des images) des Empereurs du VIIIème et IXèème. Cette période de troubles contemporains de lexpansion de lIslam a permis de définir et de légitimer licône.
Cest encore par rapport à licône que le thème de la Renaissance peut sappréhender. La fixité des icônes peut être un point de départ pour analyser les recherches picturales du peintre renaissant. Lentrée tardive de Venise dans ce courant sexplique sans doute par la forte influence de Constantinople dans la lagune. Il faut toutefois se garder dune schématisation trop grande car lesprit renaissant a parfois soufflé sur Constantinople dans les mosaïques de Saint-Sauveur-in-Chora au moment où Giotto révolutionnait la peinture en Occident.
la beauté de l'icône est intérieure
Cest un sujet difficile, mais dans le cadre dune civilisation de limage comme la nôtre, un arrêt sur le sens de la représentation, sur le regard, sur les effets et la puissance des images est une réflexion formatrice et déroutante. Nous avons été formés à concevoir loeuvre dart comme une fin en elle-même, alors que licône nous propose de traverser la surface de la représentation pour toucher lessence du divin.
Théologie en image, elle annonce par les couleurs et rend présent ce que lEvangile proclame par la parole. Ni purement esthétique ni purement spirituelle, la beauté de licône est intérieure : cest lunion consubstantielle de lart et de la théologie.
I. origines
Symmaque, grand aristocrate romain du IVème siècle évoque la remise en ordre des portraits de ces ancêtres et les épigrammes quon y accolait pour honorer leur mémoire : les imagine de forme ronde, clipeus (bouclier) les représente : " Lun présida aux sacrifices, lautre dit le droit du citoyen. " Lettres, I, 1, Ad Patrem.
Lévolution de lart romain durant lAntiquité tardive confère aux représentations une charge symbolique. Les statues colossales des Empereurs, les yeux exorbités, les diptyques consulaires à la perspective inversée témoignent dune nouvelle philosophie de la représentation qui sappuie sur le néoplatonisme de Plotin (Les Ennéades) qui fait de la représentation un moyen de toucher lâme, lintelligence, la connaissance, par lémotion quelle suscite dans la conscience. Lart de lAntiquité tardive nest plus centré sur la glorification du corps mais sur lintensité du regard. Ainsi dans les cortèges impériaux de Ravenne, les corps sont remplacés par des sortes de rideaux desquels sortent des visages dont les yeux dilatés remplissent lespace dune mystérieuse présence.
Dans le domaine religieux, la représentation figurée est associée aux idoles. Le deuxième commandement, "Tu ne feras pas dimage..." invite le judaïsme au refus du figuré. Pourtant les représentations de lAncien Testament dans la synagogue de Doura-Europos en Syrie au IIIème siècle de notre ère, montrent une certaine tolérance et des inspirations communes avec le premier art chrétien des catacombes romaines.
En Egypte, des tablettes portant leffigie du défunt étaient posées sur la tête de la momie dès lépoque hellénistique. Les chrétiens du IVème siècle firent de même pour honorer les saints et les martyrs (portraits du Fayoum).
Lart byzantin se fonde sur la culture antique rénovée par lorthodoxie, sur la vieille confiance grecque dune nature et dune humanité qui resplendit et du bien qui domine. Labsence dombres portées sur les icônes, ou lévacuation des thèmes infernaux et diaboliques chers à lOccident révèlent que le monde est une théophanie (manifestation du divin) où domine le bien et où le mal nest quune ombre irréelle.
II. définition
Eikôn, image, ressemblance... Ces images portent en elles une empreinte de la nature divine de Jésus ou de la sainteté. Comme le dit Théodore Studite (IXème), de même quune empreinte dans la cire est comprise dans le sceau avec lequel on lobtient, et que lobjet est dans lombre quil projette, de même une icône porte en elle une parcelle de lénergie ou de la grâce des personnages quelle représente.
la manifestation du sacré
La vénération quon doit à licône est justifiée par cette présence, et ce culte nest pas rendu à lobjet mais à lêtre divin. Loin de se cantonner à la représentation du monde sensible, licône cherche à suggérer la présence de linvisible, perseptible par lesprit et le coeur. Lart de licône réside dans cet équilibre instable entre le divin et lhumain, entre labstraction et le figuratif. Licône est matière mais doit être regardée comme une transfiguration de la matière, une matière chargée de symboles, une épiphanie (manifestation du sacré). La grâce divine repose dans licône : " Je ne vénère pas la matière, mais le créateur de la matière qui sest fait matière pour moi et qui a daigné habiter dans la matière et opérer son salut par la matière " dit au VIIème Jean Damascène, Imag. 1, 16. "Vrai Dieu et vrai homme", licône a donc (comme le Christ) une double nature, elle est consubstantielle et matérialise cette union hypostatique (des trois substances dans la Trinité) . " Plus on regardera les icônes, plus on se souviendra de celui quelles représentent, plus on sera porté à les vénérer en les baisant, en se prosternant, sans leur témoigner cependant ladoration véritable qui ne convient quà Dieu seul [...] quiconque vénère une image, vénère la personne quelle représente. " Pour le dire autrement : " Lhonneur rendu à limage va à son prototype " (VIIème concile, Nicée II, en 787). Ce nest pas le signifiant qui est vénéré mais le signifié en cela licône diffère fondamentalement de lidole.
Elle répond donc par limage aux canons des conciles dont elle matérialise les conclusions en particulier le beau symbole dEphèse (431): " Consubstantiel à son Père suivant la divinité, consubstantiel à nous selon lhumanité." Ainsi licône est un prisme par lequel notre regard passe pour atteindre le divin et en retour, cest une extension de la divinité, un lien entre lamour du fidèle et lhistoire sainte dun autre lieu et dune autre époque, de personnages pourtant semblables par leur incarnation. La vénération quon lui doit sexplique par cette présence du divin. Cest finalement loeil qui la reçoit qui la transfigure en sacré, en espoir. Il faut donc traverser licône pour que loeil, le regard du fidèle soient eux-même inspirés par le souffle divin.
III. élaboration
Comment faire voir linvisible ? Le lien entre lempirique et lidéal a nécessité un langage approprié : lor des fonds, des auréoles, des vêtements, la perspective inversée, les architectures irréelles, le refus de la troisième dimension. On fait disparaître le volume, le poids et lespace pour dématérialiser la figuration et la rendre plus conforme à une évocation de lintelligible. La présence du sacré impose le choix dun style grave et majestueux, un hiératisme de lattitude et des gestes, un refus dimiter la plasticité des corps et de rendre sensible lespace et le mouvement.
Pour séloigner de lidole qui est une fin intraversable (statue) devant laquelle on se prosterne, on privilégie les surfaces planes, labsence de relief, les supports muraux (mosaïque et fresque), lor, livoire, lémail, le bois. Le bois rappelle lincarnation, la crucifixion, on le choisit dans le coeur de larbre, en suivant la courbure de la matière naturelle ce qui favorisera la concentration du regard sur lélément central dune histoire qui nous est chère (chair). Le refus de la perspective place le récit hors de lespace et du temps. La perspective inversée, par exemple, place le point de fuite chez le spectateur, les personnages viennent à sa rencontre.
la force spirituelle du modèle se transmet à la copie
Les pigments naturels véhiculés par le jaune doeuf (tempera) ou dilués dans la cire (à lorigine) sont étalés sur de la chaux qui reçoit le dessin préalable. On le voit, la matière subit là une métamorphose. Les icônes ne disparaissent jamais, elles sont brûlées pour être de nouveau mélangées, intégrées à la matière dune autre. Cest donc un moyen (oekonomia, économie ~ eikonomia, ressemblance) de tendre vers le sacré, et le peintre doit être inspiré. Ainsi la prière du peintre dicône avant de se mettre au travail : " Toi, Maître de tout ce qui existe, éclaire et dirige lâme, le coeur et lesprit de ton serviteur ; conduis ses mains afin quil puisse représenter dignement et parfaitement Ton image, celle de Ta Sainte Mère et celle de tous les saints, pour la gloire, la joie et lembellissement de Ta Sainte Eglise. " Le peintre fabrique une icône, en partant dune autre, et la force spirituelle dont est investi ce modèle se transmet à la copie, ce qui explique le caractère répétitif des icônes consacré par la tradition. Une image qui est le reflet exacte de lordre divin, lemplacement de tous les éléments figuratifs est regardé comme la projection directe et fidèle de la suprême réalité : " Il faut que loeil se rende pareil à lobjet vu pour sappliquer à le contempler " dit le patriarche Photios au IXème, et cela définit bien cette relation de similitude. La lumière de licône symbolise la lumière divine et cest le fond même de licône que les iconographes appellent " lumière ".
IV. justification
Les Evangiles enseignent que Dieu est invisible, il ne peut être représenté tel quil est, dans son essence. Pourtant la vision des prophètes (Isaïe, Ezéchiel) et les descriptions quils en firent, justifient la représentation mais en isolant lévénement par un disque ou une auréole pour en marquer le caractère exceptionnel et momentané. On Le représente aussi sous les traits de Jésus car si lessence des deux personnes est distincte, laspect quelles offrent est identique chez le Père et le Fils. " Celui qui ma vu a vu le Père " (Jean, 14,9), " Image du Dieu invisible " (Paul, Col 1, 15).
" Le visible nest quun voile posé devant linvisible " dit Paul, Dieu est inaccessible, ineffable, indicible mais participable. Comme Dieu sest incarné, quil a choisi de se matérialiser, la représentation est alors possible. Jean Damascène, Théodore Studite en pleine période iconoclaste se font les théoriciens de licône. " Puisque lInvisible est devenu visible en prenant chair, tu peux exécuter limage de celui quon a vu " dit Saint Jean Damascène, le dernier Père de lEglise (debut VIIIème). Il illustre la symbiose des chrétiens byzantins et des musulmans puisque issu dune famille de hauts fonctionnaires ayant servis les Omeyyades, il termine sa vie au monastère de Saint-Sabas de Jérusalem en écrivant : La source de la connaissance, la dialectique,..etc.
Lincarnation fonde licône et licône montre lincarnation. A la parole seule de lAncien Testament succède lincarnation, la vision du Nouveau. Comme on a gardé le témoignage écrit de son passage sur terre, alors il faut prêcher également les Evangiles par limage : " Le Christ na nulle part ordonné quon écrive ne serait-ce la parole la plus brève. Et néanmoins, son image a été tracée par les apôtres et conservée jusquà présent. Or ce qui est représenté dun côté par lencre et du papier, est représenté sur licône par diverses couleurs ou autre matériel " Théodore Studite, 1ère Réfutation (il fut lhigoumène, le supérieur, du grand monastère de Stoudios à Constantinople au IXème). Souvent licône est associée à lécrit, fragment dEvangile, ou surtout aux épigrammes chrétiennes peintes, gravées, sculptées et répertoriées dans lAnthologie Palatine tome 1 : "Quelle audace de donner une forme à lIncorporel ! Mais cette image même ramène notre esprit à la pensée des choses célestes. "Anth. Pal., I, 21. Ou bien : " Au sein de sa mère, il sest glissé silencieux. " Anth. Pal, I, 21
Licône est un signe, une écriture. Le terme grapheus désigne à la fois le peintre et le copiste. Cest le trait de la plume qui écrit lEvangile, cest le pinceau du peintre qui délimite le contour comme la matrice de la Vierge a contenu le verbe.
V. l'iconoclasme
Cest dans le contexte de liconoclasme que sélabore la justification des icônes. Pourtant dès le IIIème, limage faisait problème. Pour Origène, elle est le produit du paganisme, elle détourne de Dieu et ramène sur la terre : "Dieu nest pas fait de matière sensible". Pourtant lEglise avait encouragé les images et au IVème siècle, elles se sont multipliées.
Dans la pratique populaire, licône devint lobjet de piété parfois extravagante, que la définition et le contrôle rigoureux ne pourront jamais empêcher. De 726 à 843, lIconoclasme tenta par la force de supprimer les images, en leur substituant la croix ou les compositions ornementales. Léon III fit détruire limage du Christ de la Chalcée, lentrée du palais impérial. Les décrets ordonnant de détruire toutes les icônes suivirent malgré lopposition papale de Grégoire III. La conséquence immédiate fut de consacrer la rupture entre Byzance et Rome, la Grande Grèce fut retirée à Rome et Byzance neut plus de contacts avec lOccident. Constantin V et le synode de Hiéria en 754, près de Constantinople, condamnaient la fabrication et la possession des icônes. Le peintre ne peut représenter Dieu sans tomber dans lune des deux hérésies (monophysisme, arianisme).
Comment expliquer cette situation nouvelle ? Les combattants de lIslam savaient utiliser la haine de Constantinople pour conquérir des terres au Proche Orient en reconnaissant les Eglises schismatiques. Les monophysites pouvaient se sentir plus proches de lIslam qui professe que " Dieu est unique, nul nest semblable à lui, il nest ni corps ni individu, ni substance." II fallait rétablir lautorité impériale contre la puissance des moines iconodoules, réunir les provinces orientales hérétiques, et lutter contre les excès. Licône protectrice faisait parfois lobjet dun culte idolâtre que liconoclasme tenta déradiquer.
Après un retour aux images de 787 à 815 grâce à Irène (concile de Nicée II 787) une reprise de liconoclasme se manifeste de 813 à 842, sous Léon V et Théophile mais la persécution naffecte que la Capitale. Le statut du peintre est défini : " Lart seul est affaire du peintre tandis que lordonnance appartient aux saints Pères ". En Cappadoce, liconoclasme neut pas de prise sur des populations syriennes réfugiées dans le vallon de Péristréma, en revanche, liconoclasme a résisté bien après le retour des images ( voir léglise Sainte Barbe de Göreme ) . Le retour aux images reprend les formules pré-iconoclastes dans le cadre dune symbolique impériale : le Christ-souverain protecteur du gouvernement de Byzance, lempereur lieutenant de Dieu sur terre.
" En voyant ton image immaculée, ô christ, et ta croix tracée en relief, je me prosterne et je vénère ta chair. Etant le Verbe du père, ta nature est hors du temps mais tu as été vu dans le temps, mortel par ta mère. En te décrivant donc et en te représentant par des signes je ne décris pas ta nature immatérielle qui est, elle,supérieure à limage et à la souffrance. Mais en décrivant ta chair qui a souffert, ô Verbe, je déclare ta nature divine indescriptible. " Epigramme, Patriarche Méthode, A limage de la Chalcée, reconstruite en 843 par Théodora à la fin de liconoclasme. On le voit, cest une relation privilégiée qui relie le fidèle à licône. Cest encore cette dévotion particulière que Psellos nous raconte au XIème à propos de licône de Zoé, limpératrice aux nombreux époux : " Sétant fabriqué un Jésus à elle et layant embelli dune matière de léclat le plus vif, elle en avait fait une image presque vivante [...] la teinte quelle prenait annonçait lavenir. "
VI. Eglise et iconostase
Léglise byzantine représente dans lespace ce que la parole liturgique représente dans le temps, cest elle aussi une icône du Royaume. Elle est orientée, vers le lever du jour qui est éternel. Elle évoque un navire sur les eaux de la mort, arche de la résurrection. Elle a trois portes pour suggérer la Trinité. Lautel est le coeur du sanctuaire réservé au clergé. La nef réunie au sanctuaire comme le Christ est réuni à son Créateur, représente la restauration de lunivers renversé par la chute de lhomme. La coupole sur le cube reprend la descente du ciel sur la terre. Léglise est limage du corps du Christ.
un élément essentiel de la pratique religieuse
Dans l église on progresse horizontalement et verticalement vers les représentations les plus symboliques. Le narthex est en général le lieu privilégié pour les scènes de lAncien Testament. La nef est consacrée à la vie du Christ ou de la Vierge. Viennent ensuites les théophanies, les manifestations de Dieu : dans la coupole, le Pantocrator (Tout-puissant); la Théotokos (mère de Dieu) dans labside ; la Dormition (endormissement de la vierge avec lâme représentée comme un enfant emmailloté porté par le Rédempteur) ou le Jugement Dernier au dessus de la sortie.
La prolifération des icônes exige des mesures de discipline et dorganisation. Liconostase qui apparaît au XIIIème atteint sa forme classique au XVème. Elle symbolise la frontière entre le monde des sens et le monde spirituel, mais ce nest pas une barrière puisque licône est traversable et participable, cest une communion. Cest donc le support sur lequel sont ordonnées les images. La célébration dune fête exige quon expose licône de lévénement quon commémore. Au centre, lAnnonciation au-dessus de la porte, la Cène, proche de la porte, la Déisis (prière, le Christ entouré de Jean Baptiste et de la Vierge). Les portes du Diaconicon (où lon conserve les objets liturgiques, à gauche) et de la prothesis (où lon prépare les saintes espèces, à droite) sont protégées par Michel et Gabriel. A côté des saints populaires, Nicolas etc... Sur la rangée du haut, les Patriarches, en dessous, les prophètes, de Moïse au Christ, puis les douze fêtes de lannée liturgique. Licône est un élément essentiel de la pratique religieuse (relier). Baptème, mariage, mort, procession, licône accompagne le croyant tout au long de sa vie.
VII. prototypes
La plupart des icônes concernent la Vierge car elle est le point nodal du dogme. Cest cette piété que révèlent les mots de ce sermon prononcé par Photios à Sainte-Sophie lors de linauguration de limage en mosaïque de la Vierge avec lEnfant en 867 : "Les lèvres de la mère sont closes et semblent sceller un mystère, mais lartiste, à la fois inspiré par en haut et fidèle à la nature, les a dessinées avec tant de vérité que lon peut même croire quelle va parler. Instrument dune inspiration divine, lart du peintre a transformé la représentation en réalité. Mue par la tendresse de ses entrailles, elle regarde avec amour le visage de son fils, mais de par lêtre impassible et surnaturel de Fils, elle se met elle-même dans une disposition dâme imperturbable et dégagée et son regard devient semblable à lêtre quelle contemple." On retrouve dans ce texte la relation de similitude, le jeu des regards qui assurent la dynamique de la relation. Pour regarder une icône, il faut déterminer son prototype, cest à dire le saint et la scène représentée. Cest dans les variations et leur confrontation que se dégagent le style, la sémantique et la valeur artistique de loeuvre. En effet le niveau de lecture dune icône est triple : le fidèle et son contact charnel, le clerc qui apprécie le respect des canons et des traditions et lesthète qui apprécie la virtuosité et lémotion artistique qui se dégagent de loeuvre.
Voici quelques termes techniques qui définissent les prototypes. Acheiropoiètes, faite sans la main de lhomme, dorigine miraculeuse, comme celle peinte par saint Luc et rapportée à Constantinople par la femme de Théodose. Eléousa, miséricordieuse, Vierge inclinée vers son enfant. Galaktotrophousa, allaitante. Glykophilousa, aux doux embrassements. Hodigitria, Vierge qui montre le chemin, le Christ. Kiriotissa, seigneuriale, Vierge représentée en impératrice. Palladium, icônes protégeant la cité, les icônes étaient promenées sur les remparts en cas de siège, ou des processions devaient guerir des épidémies. Paraklèsis, Vierge intercédant pour lhumanité, comme le faisaient les "grands" de la cour. Blachernitissa en orante, du nom dun quartier sur les remparts de Constantinople.
La beauté de licône échappe à lesthète pur car celui qui la contemple doit, le regard purifié, percevoir la clarté thaborique qui transfigure la matière. La dificulté de définir licône tient au fait quelle est définissable par contournement, le prototype nous échappe alors même quon en sent la présence envoûtante.
Je vous propose comme support iconographique :
1) Une Vierge de Cappadoce dans une église datée (il y en a peu) du règne de Nicéphore Phocas, la fin du Xème siècle. Le cycle décoratif aux pigments précieux est un don dune riche famille proche du pouvoir. Léglise Tokali (à la boucle) est située dans le musée à ciel ouvert de Göreme. On voit sous la couche affresquée le décor de peinture rouge fait de croix et de rectangles qui rappelle les décors de lépoque iconoclaste. La forme de labsidiole concentre le regard sur les faces mélées de la Vierge et de lenfant. Le regard de la mère intercède en notre faveur auprès dun enfant aux sentiments humains, aux contacts charnels.
2) La Vierge Eléousa de Saint-Sauveur-in-Chora de Constantinople est dans léglise qui porte un décor exceptionnel de mosaïques et de fresques du début du XIVème siècle dont le programme iconographique et le financement viennent dun puissant de la cour, Théodore Métochite, logothète (des Finances) mais aussi commentateur de Platon et dAristote et rénovateur de lastronomie ptoléméenne. Métochite et son élève Nicéphore Grégoras séparent les sphères de la nature et du divin, repensent le monde à la lumière du monde antique, comme cela se fait dans le même temps en Occident. La fuite des lignes du corps vers le haut et les gestes tendus expriment le mouvement à une période où sinfluencent réciproquement lOccident et lOrient. Les nombreuses icônes de cette église sinspirent du protévangile de Jacques duquel sont tirées les scènes de la vie de la Vierge.
3) Saint Nicolas à Eski Gümüs près de Nigde en Cappadoce. Cet ensemble monastique possède une église peinte au XIème dune qualité exceptionnelle. Dans labside, mais au même niveau que les fidèles, sous la représentation du Trône de lApocalyspse se placent les saints, comme des piliers de la foi, raidis dans le vêtement et fascinants par le regard habité.
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Vient de paraître le magnifique ouvrage dans la collection Univers des formes, dA. CUTLER et J.M. SPIESER, Byzance Médiévale 700-1204.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°11 , 1997.