Le patrimoine dans le quotidien de la classe :

l'exemple du textile sedanais

Par Anne-Marie Mansuy, Lycée P. Bayle, Sedan

 

Ce stage à caractère local (10, 11 et 12 mars 1997), animé par Anne-Marie MANSUY, Bruno LASSAUX (Lycée J.B. Clément - Sedan) et Alain RENARD (Collège de Raucourt), était réservé aux seuls Ardennais. Cette restriction fut déplorée par quelques Rémois qui ont demandé une participation sans frais, laquelle leur a été accordée bien volontiers. L’objectif premier était, selon le libellé adopté officiellement dans le P.A.F., d’intégrer le patrimoine dans le quotidien de la classe, en l’occurrence, le patrimoine textile de Sedan.

Pour traiter ce thème, nous avons adopté la démarche suivante :

 

Cadrage historique et géographique

 

1) La première partie (1ère demi-journée) fut consacrée à un cadrage historique et géographique divisé en deux temps. Le premier temps consista en un court historique s’appuyant sur quelques documents montrant la place du textile dans l’histoire de Sedan à partir du XVIème siècle, mais aussi dans l’histoire nationale à partir du rattachement de la principauté à la couronne de France en 1642, les origines de cette brillante activité, notamment le rôle des princes, puis celui essentiel de la monarchie, son apogée aux XVIIIème et XIXème siècles, enfin les raisons de son déclin puis de sa disparition.

Le second temps de cette matinée fut consacré à l’évolution du textile dans l’espace à l’aide de cartes et de tableaux montrant l’extension de la fabrique au XVIIIème et à la fin du XIXème siècles. Un autre espace a été étudié également, celui des usines proprement dites et notamment celui de la plus illustre d’entre elles, à savoir le Dijonval, et cela au début du XIXème siècle, à son apogée.

Cette double évolution dans le temps et dans l’espace permettait de comprendre l’importance des bâtiments, leur structure, les activités qui s’y pratiquaient ainsi que les impératifs qui en découlaient.

 

Une étude patrimoniale menée par une classe de Quatrième

 

2) La deuxième partie (2ème demi- journée) fut constituée par l’étude sur le terrain des bâtiments textiles subsistant dans la ville, c’est-à-dire des fabriques, entrepôts et résidences des manufacturiers des XVIIIème et début du XIXème siècles. Cette étude fut menée avec une classe de 24 élèves de 4ème du collège de Raucourt. Les élèves, partagés en 6 groupes correspondant aux 6 bâtiments retenus, à savoir les Gros Chiens, les immeubles Labauche, Poupart, Cunin-Gridaine, Labrosse-Béchet et le Dijonval, reçurent un dossier correspondant aux bâtiments à étudier et visant à leur faire dégager les caractères communs liés aux activités professionnelles : 1. l'espace (usines à étages et toits mansardés) ; 2. l'accès (à une ou plusieurs cours) par de larges portes cochères ; 3. la lumière souvent apportée par de nombreuses fenêtres souvent délardées.

Ils devaient également étudier la partie habitation qui était soit intégrée à l'ensemble du bâtiment, soit accolée à la fabrique mais qui, dans tous les cas, se distinguait du reste par une décoration un peu plus importante.

 

Les techniques de fabrication

 

3) La troisième partie (3ème demi-journée) portait sur les techniques. Elle consista en une étude comparative des différentes opérations de fabrication du tissu cardé, basé pour le XVIIIème siècle sur un dossier documentaire reproduisant les différentes phases du travail et sur la présentation de matériels (des forces notamment) et d’échantillons datant de cette époque.

Pour le XXème siècle, elle reposa sur un reportage filmé datant de l’après-guerre et sur les témoignages de deux techniciens qui ont travaillé avec notre groupe patrimonial sedanais depuis plusieurs années, à savoir Messieurs GILLET et MOTCH. On doit noter aussi la collaboration efficace que nous a apportée la Société d’Histoire et d’Archéologie du Sedanais en nous prêtant le film et les objets présentés ici.

Cette étude a permis de montrer la similitude des opérations entre le XVIIIème et le XXème siècles, avec une simple mécanisation des procédés de fabrication aux XIXème et XXème siècles.

 

4) La quatrième partie (4ème et 5ème demi- journées) fut consacrée à l’étude sociale, divisée en deux temps : le premier pour le patronat, le second pour les ouvriers.

 

Rivalités entre patronat catholique et protestant

 

Le patronat du XVIIIème est représenté aussi bien par des catholiques que des protestants illustres dont la rivalité constante a donné son lustre à la Fabrique sedanaise. Deux noms ont retenu plus particulièrement notre attention, ceux de Louis LABAUCHE et Abraham POUPART dont la grandeur est encore très présente à la mémoire des Sedanais par les châteaux qu’ils ont fait construire dans les environs de Sedan et qui symbolisent la prospérité de ces manufacturiers privilégiés et anoblis.

On ne peut bien sûr ignorer le nom de Guillaume TERNAUX qui posa les bases de la concentration industrielle et domina au début du XIXème siècle le textile national et international, ainsi que celui de CUNIN-GRIDAINE qui fut ministre du commerce et de l’industrie de 1840 à 1848.

D’autres jouèrent aussi un rôle important tant dans cette période que plus tard, tels BACOT, BONJEAN, MONTAGNAC ou BERTECHE.

Cette étude a été prolongée par une visite du château dit de Bazeilles, propriété des LA BAUCHE, présenté par son actuel propriétaire, Monsieur GUILHAS, et celle du château de Montvillers, propriété des POUPART dont les plans sont attribués à Claude Jean Baptiste JALLIER de SAVAULT, et que le Conseil Général des Ardennes, aujourd’hui maître des lieux, nous avait autorisé à visiter.

 

Un cadre paternaliste et moraliste

 

La dernière étape de cette étude a porté sur le monde ouvrier à la fin du XIXème siècle. A Sedan même, de nombreux ouvriers restent concentrés en ville, formant ainsi une sorte de "melting pot" à la sedanaise. Cette situation témoigne sans doute de la volonté patronale de maintenir sur place cette population ouvrière dans un cadre paternaliste et moraliste, de connaître les avantages de la cité ouvrière mais dans un habitat traditionnel, sans isolement du reste de la population.

Pour les ouvriers du textile, le passage à l’industrialisation ne se fit pas sans douleur : les conditions de travail et de vie restent difficiles, conditions marquées pour beaucoup par une rupture avec un monde traditionnel encore rural. L’ouvrier ou l’ouvrière venant s’embaucher dans les usines textiles connaît une nouvelle vie remplie de contraintes : celles de l’usine et de sa discipline, celles des logements insalubres. Certes, tous ne sont pas logés à la même enseigne, mais les traits d’unité sont évidents : des horaires surchargés, des règlements draconiens, des ateliers malsains et dangereux, l’insécurité de l’emploi devenant chronique avec la grande dépression, un niveau de vie en stagnation ou en recul, malgré la hausse du salaire nominal...

 

 

Les grèves ouvrières

 

Cette époque reste également marquée par le développement d’une conscience de classe avec les débuts de l’organisation ouvrière à l’aube des années 1890. Règlements et amendes, oppositions aux contremaîtres jugés trop autoritaires, offensives salariales, refus de la rationalisation du travail... : les grèves apparaissent dans le pays sedanais et culminent avec la grande grève des tisseurs de 1891. Certes, ce ne fut pas, loin s’en faut l’unique agitation ouvrière de grande ampleur dans le textile sedanais. La longue insolence des tondeurs de draps, qui dura plus de 50 ans et qui s’acheva par la défaite ouvrière après la cloque générale de 1750, s’inscrit dans ce mouvement ouvrier.

A la fin du XIXème siècle, la fièvre retomba rapidement et le paternalisme, marqué à Sedan par la chanson de Saint-Blaise, reprit le dessus. Avec le début du XXème siècle, l’ouvrier rentra définitivement dans le monde industriel moderne. Mais il gardait dans le textile sedanais, du fait de ses racines, ce caractère de docilité et d’accommodement que n’ont pas les authentiques prolétaires.

 

Une volonté d'intégrer le patrimoine dans les programmes

 

5) La cinquième partie de ce stage (6ème demi- journée) fut celle du bilan. S’il a été positif, il serait ici malséant d’insister. Disons que les stagiaires ont apprécié le souci de l’équipe d’alterner constamment théorie et pratique et de repartir avec un dossier documentaire bien fourni leur permettant de lancer rapidement un projet. Ils ont manifesté un souci évident d’appliquer à d’autres lieux la méthode présentée. Ils ont tous souhaité que ce stage soit suivi d’autres, sur Charleville par exemple.

Il en ressort donc nettement une volonté d’intégrer le patrimoine dans les programmes, y compris pour certains en lycée, question abordée dans la discussion finale et qui a permis de montrer les possibilités nombreuses existant à ce niveau.

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© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°13  , 1998.