Par Claudine Pierre , Lycée Sévigné, Charleville-Mézières
Les années vingt, le grand flux
A) Reconstruire : lurgence, de la main-doeuvre à tout prix.
Les Ardennes, département frontalier, connaissent depuis de longues années jusquà la Grande Guerre, une immigration constituée principalement de Belges. La cohabitation ne fut pas toujours facile. Cependant, loccupation durant les quatre années de guerre, les destructions dans la zone des combats, nécessitent dimportants travaux de reconstruction. Or le déficit démographique dû pour une part à la mortalité, et pour une autre part au départ de nombreux Ardennais loin de la zone occupée et qui diffèrent parfois longtemps leur retour, rendent nécessaire le recours à une main-doeuvre immigrée.
Cest pourquoi, dès larmistice, la présence de travailleurs dorigine diverse est attestée; des travailleurs coloniaux, mais aussi des Espagnols, des Portugais et des Italiens affluent en grand nombre, attirés par lampleur des travaux de déblaiement et de remise en état.
Lagriculture manque également de bras. Outre les paysans tués, lexode rural explique cette pénurie quon ne cesse de déplorer tout le long de la période. Les prisonniers de guerre seront réquisitionnés; mais lurgence conduit à chercher plus loin des ouvriers. Aussi, dès 1919, arrivent quelques Polonais dont le flux saccélère à partir de 1921.
La partie la plus rurale du département (arrondissements de Vouziers et de Rethel), vit un flux plus intense et plus précoce. En revanche, les villes et la vallée de la Meuse connaissent un envol de limmigration à partir de lannée 1923, lorsque lindustrie peut à nouveau fonctionner normalement.
Dimportants débats divisent lopinion publique sur le bien-fondé du recours, dans le cadre des réparations, à la main-doeuvre allemande. Malgré un rejet moral qui limite leur venue; de très nombreux techniciens doutre-Rhin viennent pourtant installer des machines modernes de fabrication allemande dans les usines les plus importantes de la vallée de la Meuse, comme aux Hauts fourneaux de la Chiers à Vireux-Molhain.
Tous ces étrangers sont regardés avec méfiance; ils incarnent les difficultés du temps présent, ils réactivent les souvenirs douloureux de loccupation. Plutôt que dapprécier loeuvre quils effectuent, on préfère, surtout lorsque la conjoncture économique est mauvaise en 1921, en 1924 et 1926-1927, les accuser de tous les maux : limmigration est perçue comme une nouvelle occupation. Pourtant ils vivent dans des conditions dextrême précarité; logés dans des baraquements, mangeant dans des cantines, rejetés par la population autochtone, ils effectuent des travaux particulièrement dangereux et les accidents sont fréquents. De plus, quand les grèves et les manifestations sintensifient en 1920-1921, lEtat les surveille de près (malgré une réglementation très fluctuante) et les expulsions vont bon train.
B) Immigration et prospérité
1)Un flux intense
Après le temps de la reconstruction, quand tout le pays entre dans lère de la production et de la prospérité, le flux migratoire grossit bien que lurgence des travaux de reconstruction soit passée. Les besoins en main-doeuvre restent vitaux. Désormais, ce sont les cantons urbains et industriels qui accueillent le plus détrangers, et avec le temps, les populations les plus nombreuses, hormis la population belge qui reste prééminente, sont italiennes et polonaises.
Ces populations étrangères se caractérisent aussi par une surmasculinité très marquée; pourtant les populations polonaises présentent immédiatement un relatif équilibre dans la répartition des sexes. Il sagit en effet dune immigration essentiellement familiale. Au cours des années vingt, le profil migratoire des différentes régions du département se différencie nettement, opposant la pointe de Givet à forte présence belge, aux confins lorrains nettement polonais alors que les villes accueillent de nombreux Italiens. Cette répartition se confirme dans les années trente.
Bref, un Ardennais sur dix et même un ouvrier sur cinq est alors étranger.
2) Etrangers concurrents ou indispensables ?
Au cours des années de prospérité, selon les événements, lattitude à légard des étrangers fluctue. Ainsi, par exemple, les interventions du Conseil Général à légard des étrangers sont nettement négatives entre 1924 et 1926. Dans les arrondissements les plus dévastés, beaucoup de travailleurs ont le sentiment dêtre "évincés de (nos) chantiers de reconstitution au profit douvriers étrangers". (Point de vue du conseiller général Marcel Braibant le 26 mai 1924; 1N1 59, 1924.) En même temps, il ressort de la presse une nette xénophobie ; ainsi, une lettre de lecteur mécontent intitulée "La France aux Français" paraît dans Le Petit-Ardennais le 8 mars 1924. On craint aussi que la faiblesse du franc pousse des étrangers à sapproprier les terres des Français. Ces périodes de doute se traduisent par la limitation voire larrêt de limmigration ainsi que le départ de nombre dentre eux.
Se pose, paradoxalement en même temps ou presque, la question de la nécessité dassimiler des étrangers pour pallier la faiblesse démographique du pays. Il faut, dit Marcel Braibant, "faciliter toutes les naturalisations des étrangers méritants". (Conseil Général, 20 mai 1925 - 1N1 60). Ces débats débouchent sur le vote dune nouvelle loi de la nationalité française en 1927.
Cependant, le flux sintensifie et lEtat tente de le contrôler par la mise en oeuvre de nouvelles dispositions devant uniformiser les statuts des étrangers; tous doivent posséder une carte didentité avec la mention travailleur agricole ou industriel selon les cas et payer un droit de timbre. Ils sont étroitement surveillés et les risques dexpulsion leur interdisent de sengager dans les organisations communistes. De plus, hormis quelques progrès dus aux nouveaux logements construits par dimportants industriels sous forme de cités ouvrières, les conditions de vie restent précaires. Et la plupart des étrangers sont mal vus. En particulier, on reproche aux Italiens dêtre communistes ou anarchistes, aux Polonais dêtre les auteurs de trop nombreux méfaits et de pas chercher à sassimiler mais on reconnaît à dautres moments "leur bonne moralité". Algériens et Marocains sont particulièrement rejetés car selon le préfet, "ils conservent en général leurs murs dorigine surtout lorsquils vivent en groupe". (Rapport du préfet, 24 octobre 1924). Même les Belges restent, envers et contre tout, des étrangers, soupçonnés de mettre en danger lordre public.
Au total, cest à la veille de la crise quon dénombre le plus grand nombre détrangers et quelques-uns, commerçants ou entrepreneurs, sintègrent.
Malgré la prospérité, la méfiance à leur égard se constate de manière persistante ; sans doute, parce que leur présence rappelle la guerre, loccupation, les morts et les destructions.
Les crises et l'immigration
Le renversement de conjoncture inverse totalement la courbe migratoire. Les étrangers sont désormais vraiment considérés comme des indésirables.
A) Les années 1931-1937
1) Moins détrangers.
La crise économique frappe la population ardennaise; les étrangers ny échappent pas. Ils subissent le chômage, dailleurs surtout le chômage partiel. Et dès 1931, les frontaliers ainsi que de nombreux célibataires sont licenciés et doivent partir. La deuxième période de reflux important se situe de 1934 à 1936.
On note une nouvelle distribution de la population étrangère. Le nombre des Belges diminue de plus de 50% de 1931 à 1938; en 1931, ils représentent 46,6% de la population étrangère contre 38% en 1938. En revanche, les Polonais sont légèrement plus nombreux en 1938 quen 1931 et ils représentent le quart de la population étrangère totale.
La crise fait partir les étrangers; lopinion publique est persuadée quils sont encore trop nombreux.
2)Lopinion et les étrangers.
a) LEtat a un discours constant; depuis 1931, il ne cesse de répéter quil faut préférer la main-doeuvre nationale, et que seul le départ des étrangers fera baisser le chômage. Cest ainsi quil les surveille davantage, les tracasseries administratives sont telles que plus nombreux, ils sont considérés comme indésirables et partent. On enregistre tous les délits, même les plus insignifiants, afin de justifier refoulement et expulsion. La loi du 10 août 1932 prévoit que le nombre des étrangers soit limité en tenant toutefois compte de la nature des activités et des besoins variables selon les régions. En 1935, une autre loi impose pour tout déplacement dun département à lautre une demande dautorisation auprès des autorités administratives compétentes.
b) Le patronat cependant, sil fait mine de soutenir la politique en vigueur, na de cesse de démontrer que la main-duvre étrangère est indispensable. Que ce soient les entrepreneurs qui travaillent pour des chantiers publics, comme pour la construction de la route Revin-Laifour, ou même lextension de la ligne Maginot ; que ce soient les industriels qui se mobilisent contre toute réglementation touchant le choix de la main-doeuvre, que ce soient enfin les agriculteurs qui font toujours venir une main-doeuvre étrangère, tous agissent pour conserver les ouvriers dont ils ont besoin ou même pour en introduire dautres.
c) Cependant, comme les effets de la crise perdurent, lopinion reste longtemps très hostile et fait pression sur les hommes politiques pour que ceux-ci votent une loi de limitation de lemploi des étrangers; des députés reçoivent des lettres exigeant "du travail et du pain" pour "nous dabord" (4M17, 22 octobre 1931). En 1932, cest de toute évidence un thème électoral. De la gauche à lextrême droite, tous réclament la diminution du nombre des travailleurs étrangers. Alors que la loi est votée, mais que les décrets dapplication touchent peu le département, la xénophobie sexacerbe en particulier en 1935. Si les ouvriers sont particulièrement vindicatifs, les ruraux ne sont guère plus accueillants. Et le rejet des étrangers reste au cur de la campagne électorale de 1936.
3)Etrangers ardennais.
Dans ce contexte, les étrangers ne peuvent avoir de vie publique ; sil y a une "cellule détrangers communistes" à Revin, les membres seront expulsés. Les Polonais sorganisent, mais on soupçonne leurs sociétés (Société des ouvriers polonais et Société patriotique Pilsudski), pourtant dinspiration consulaire, dêtre infiltrées par les communistes. Les rares étrangers à avoir participé à la marche de la faim de février 1935 sont surveillés et selon lancienneté de leur présence ou leur enracinement familial, simplement "avertis" ou effectivement expulsés.
Cest en cela que les grandes grèves de 1936 sont exceptionnelles; les ouvriers étrangers y ont pleinement participé espérant enfin être considérés comme les Français. Mais cest un espoir très éphémère; le gouvernement ne modifie pas leur condition en profondeur et bien vite, les tensions internationales remettent en question ce début dintégration.
Lanalyse précise des différents lieux des Ardennes montre les importantes nuances qui créent des situations locales particulières.
Les villes, Sedan, Charleville et Mézières ont une importante diversité de populations qui séparpillent dans de multiples entreprises industrielles ou de travaux publics. La crise a eu dimportants effets.
A linverse, la "Vallée" se caractérise globalement, par delà les nombreuses caractéristiques locales, par la concentration des étrangers dans quelques très grosses entreprises. Ainsi à Revin, Arthur Martin et Faure sont les principaux employeurs et les ouvriers étrangers sont souvent hébergés dans les cités. Belges, Polonais et Italiens sont à part égale. Martin emploie surtout des Polonais, Faure des Italiens. Leur nombre diminue nettement dès 1931. Mais même dans la "Vallée", le profil migratoire est contrasté ; aux alentours de Givet, les Belges sont particulièrement nombreux (60% des étrangers), Revin est le type même de ville à forte composante étrangère (plus de 20% de la population) ; les petites villes comme Nouzonville ont une dispersion plus grande, géographiquement, professionnellement ainsi que du point de vue de lorigine nationale alors que la part des étrangers y est assez faible (6%)...
Les confins lorrains sont tout autre ; à Blagny comme à Mouzon, une seule grosse entreprise emploie une très forte proportion douvriers principalement polonais; ils sont restés nombreux jusquen 1935-1936. Dans les campagnes, les Polonais lemportent aussi.
B)Les années terribles 1938-1940
1) Au temps de Munich
Durcissement et répression caractérisent nettement le temps de Daladier. Du fait dun net durcissement législatif, les condamnations et les expulsions détrangers augmentent; surtout, la surveillance plus tatillonne fragilise la situation de tous les étrangers. Cette politique est populaire.
Dans le département, la positon frontalière engendre des situations particulièrement conflictuelles. La mobilisation partielle lors des menaces dHitler à lencontre des Sudètes fait naître de graves incidents, en particulier dans les bourgs de Blagny et Mouzon où vivent de nombreux Polonais. Comme, à linstar de lAllemagne nazie, leur pays est agressif à légard de la Tchécoslovaquie, certains ont sans doute tenu des propos nettement anti-français souhaitant visiblement la victoire dHitler. Le plus souvent, ils sont simplement soupçonnés davoir eu un comportement défaitiste. Plusieurs ont été renvoyés à la première heure de la mobilisation et les Français agissent pour quils ne soient pas réembauchés; ailleurs, puisquils ont continué à travailler quand les Français étaient mobilisés, ceux-ci sindignent et demandent " le renvoi de ces indésirables dans leur pays " (Lettre dhabitants de Blagny, 4M).
Ces événements démontrent surtout que la crise remet complètement en question la présence détrangers, vivant en France depuis plusieurs années; après leuphorie du Front Populaire, ils sont vus comme des ennemis, risquant de déstabiliser un pays aux abois. Ce sera pire quand les menaces de guerre se préciseront.
Les propos belliqueux de Mussolini rendent tous les Italiens suspects ; alors que, jusque là, les Italiens fascistes appartenant plutôt à la bonne société ardennaise, étaient parfaitement tolérés, ils sont désormais surveillés, comme lont toujours été les anti-fascistes. Tous sont vus comme des ennemis de la France.
2) La Drôle de Guerre
A lheure de la guerre, les étrangers sont plus que jamais surveillés et classés selon quils sont considérés ou non comme ennemis et selon lendroit où ils vivent ; la présence de la frontière devient déterminante.
Certaines nations vivent des temps particulièrement tragiques. Cest le cas des Tchécoslovaques. Leur pays nexistant plus depuis le 15 mars 1939, ils doivent rapidement prouver quils sont des citoyens tchèques loyaux vis à vis du gouvernement en exil sinon ils sont considéré comme sujets du Reich. Recensés au début du mois de septembre, ils doivent dire sils sont tchèques ou slovaques et sils désirent conserver ou non la nationalité tchécoslovaque.
Beaucoup, comprenant mal le sens de la question, affirment naïvement quils sont slovaques et quils veulent le rester, ils sont alors considérés comme ennemis. Quelques autres, vivant depuis de nombreuses années à Monthermé, nayant pas reçu le certificat de loyalisme exigé, sont emmenés par la gendarmerie dans des camps dinternement ; ils auront toutes les peines du monde à en sortir.
La confusion lemporte.
Cependant, en temps de guerre, on insiste aussi sur la nécessité demployer des étrangers. Beaucoup de grosses industries frontalières font de nombreuses démarches pour pouvoir conserver leur main-duvre.
Enfin, ces graves événements font que depuis 1938 les étrangers se dépêchent daccéder à la citoyenneté; ils multiplient les preuves de loyalisme et dattachement à légard de la France. La crise les déstabilise; mais elle accélère paradoxalement leur intégration.
conclusion
Département frontalier, les étrangers et limmigration ont dans les Ardennes une place particulière. Tout le long de la période, les employeurs insistent sur la nécessité vitale du recours à la main-doeuvre étrangère. Lors des périodes de crises, on justifie mais on dénonce aussi la présence des étrangers. On célèbre toujours la supériorité de "la race ardennaise" et soupçonne létranger dêtre un espion en puissance; mais on lembauche, même en temps de guerre, même en zone proche de la frontière.
NOTES :
1 Les sources sont constituées essentiellement des séries 1M, et 4M (police des étrangers) des Archives départementales des Ardennes, des séries F7 des Archives nationales, de la presse et de témoignages oraux.
2 Il ny a plus que trois arrondissements; Rocroi et Sedan sont inclus dans Mézières. En 1930 et 1931, aussi.
3 Total du premier juillet 1926.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°13 , 1997.