Par Marie-Françoise Grenier , Collège George Braque, Reims.
après le Christ, Napoléon est le personnage historique le plus représenté à l'écran
Deux cents films lui ont été consacrés (plus qu'à Lénine, Jeanne d'Arc et Lincoln réunis). Le premier date de 1897, deux ans après la naissance du 7ème art. Jean Tulard, lors d'une conférence rémoise a présenté certains de ces films. Les voici avec un commentaire succinct.
1925 : NAPOLÉON, le chef d'uvre d'Abel Gance, avec Albert Dieudonné qui présente en fait Bonaparte de Brienne à la campagne d'Italie. Film muet à l'origine, dont il faut souligner le souffle lyrique et les innovations techniques (triple écran à la fin pour la campagne d'Italie). La salle étant mal équipée, le film fut un échec.
1928 : WATERLOO, de Karl Grüne. (Napoléon = Charles Vanel) ; évocation du Congrès de Vienne : la victoire des généraux prussiens est compromise par les diplomates corrompus du Congrès. Le film annonce la revanche de l'Allemagne sur la France en 1940. Reconstitution remarquable de la bataille de Waterloo, mais l'importance du rôle de Wellington est minimisée par rapport à celui de Blücher.
1937 : MARIE WALEWSKA, de C. Brown. Film hollywoodien où tout sonne faux (les décors, Napoléon version Charles Boyer, etc.). A voir pour Greta Garbo.
1941 : LE DESTIN FABULEUX DE DÉSIRÉE CLARY, de Sacha Guitry, qui y joue Bonaparte amoureux de la future épouse de Bernadotte. Le thème sera repris par Hollywood (Henry Koster, avec Marlon Brando en Napoléon dans le film DÉSIRÉE (1954), bien inférieur à celui de Guitry.
Beaucoup plus intéressant, du point de vue historique est LADY HAMILTON, film de propagande de guerre , également daté de 1941 et dû à Alexander Korda. Napoléon voulant traverser la Manche est Hitler, Nelson et sa flotte symbolisent la RAF, Pitt évoque Churchill. Vivien Leigh et Laurence Olivier interprètent Lady Hamilton et l'amiral Nelson.
1944 : KOUTOUSOV, film soviétique de Petrov, est cette fois un film de propagande commandé par Staline pour exalter la victoire de Borodino et la retraite de Napoléon (Serge Mejinski), en parallèle avec la victoire de Stalingrad et l'échec allemand. Koutousov évoque Joukov, Napoléon représente Hitler et Alexandre Ier, Staline. Lequel est si content du film qu'il en envoie une copie à Churchill.
1945 : KOLBERG, de Veit Harlan (réalisateur en 1940 du Juif Süss, promu par Gbbels au rang de champion du cinéma nazi). Cette commande hitlérienne - et dernier film nazi - met en parallèle les villes allemandes bombardées par les Alliés en 1944-1945 (Dresde est rasée en février 1945) et la citadelle de Kolberg écrasée par les canons français en 1807 après une résistance héroïque. Gbbels voulait en faire un film grandiose : il fournit de nombreux figurants militaires malgré l'invasion de l'Allemagne...
1948 : LE DIABLE BOITEUX, de Sacha Guitry. Talleyrand permet à Guitry de justifier son attitude sous l'Occupation avant de devenir le cinéaste "officiel" de la IVème République.
1954 : NAPOLÉON, du même Guitry : distribution flamboyante, créativité du metteur en scène. Daniel Gélin y interprète un Bonaparte crédible. R. Pellegrin joue Napoléon, et ce rôle lui collera à la peau...
1960 : AUSTERLITZ d'Abel Gance (René Mondy est Napoléon). Le film traite de la rupture de la paix d'Amiens, du sacre, de la guerre continentale et de la victoire d'Austerlitz, remarquablement reconstituée, très pédagogique. Film gaulliste qui traite de la grandeur et de la dignité retrouvées. Le final est aussi lyrique que celui du film de 1925.
1970 : WATERLOO de S. Bondartchouk. Film de la Guerre Froide (acteurs français et américains, réalisateur russe, producteur italien). Rod Steiger incarne Napoléon, Orson Welles Louis XVIII. Superbes scènes de bataille vues d'hélicoptère, énormes moyens, film historique soigné.
1975 : LA GRANDE DÉBANDADE (de Castellari), navet italien. Même Aldo Maccione a joué Bonaparte...
1984 : ADIEU BONAPARTE, de Youcef Chahine. Film franco-égyptien tourné en Égypte. Bonaparte (Patrice Chéreau) libère les Égyptiens de l'oppression turque. Il y est tolérant, humaniste, amoureux de la culture égytienne et musulmane.
Mythe populaire, personnage historique voire légendaire, Napoléon a eu des traits argentins, danois, polonais... L'historien ou l'enseignant utilisera ces films avec toute la prudence nécessaire. Ils ne sont en rien un document, mais une uvre datée dans le temps et dans l'espace. Les films de propagande ne sont pas les moins utilisables en classe dans la mesure où ils évoquent un contexte que nous devons enseigner et permettent de former l'esprit critique de nos élèves, futurs citoyens, futurs cinéphiles ?
Signalons deux ouvrages de Jean Tulard :
Dictionnaire du cinéma, les réalisateurs, Robert Laffont, collection Bouquins, Paris, 1989.
Guide des films, Robert Laffont, collection Bouquins, 2 tomes, Paris, 1990.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°13 , 1997.