Par Michel Stévenin , Collège JeanMacé, Charleville-Mézières.
A cause de sa situation frontalière et de son importance stratégique entre France et Empire, la Champagne a été victime entre 1620 et 1660, et plus précisément au gré des conflits du second tiers du XVIIème siècle, dincessants déplacements des gens de guerre, dont les exactions, ajoutées à la propagation des épidémies de peste et de dysenterie, pour lessentiel, ont entraîné un recul démographique catastrophique et des dévastations matérielles considérables, surtout pour les élections de Champagne situées en zone frontière, cest-à-dire entre Marne, Aisne et Meuse, le taux de recul démographique et le taux de destructions matérielles, sétablissant, dans les années 1660, pour ces régions, et selon les secteurs, entre 50 et 70 %, par rapport au début du XVIIème siècle, les communautés urbaines champenoises, dans leur ensemble, apparaissant, malgré tout, et dune façon plus générale, un peu moins éprouvées que le plat pays champenois. Mais, il nen demeure pas moins que, à la différence de la frontière Nord très vulnérable, la frontière Est na pas permis dinvasions massives de lennemi pendant la période considérée, nécessitant, pour ce faire, de transformer la province de Champagne, pour le moins, en véritable "périphérique à troupes", les passages des gens de guerre, responsables du déclenchement des "malheurs des Temps", représentant, dans tous les cas, une calamité pour les populations civiles champenoises entre 1620 et 1660.
De ce fait, la Champagne qui était déjà fort appauvrie au début du XVIIème siècle à cause des ravages des Guerres de Religion, sort dans le plus total dénuement à la fin des guerres de Trente Ans et de la Fronde, comme en témoignent lappauvrissement général des populations des communautés rurales champenoises, et lendettement excessif des communautés urbaines de Champagne entre 1620 et 1660, létat lamentable de la province suscitant, apparemment, lintérêt des autorités ecclésiastiques et des autorités laïques champenoises, ainsi que lintérêt du pouvoir royal et des plus hautes autorités spirituelles du Royaume.
Plus précisément, la généralisation de la taxe des pauvres ou le développement des bureaux des pauvres, le renforcement du rôle des hôpitaux par le mouvement de réunions et de refondations dhôpitaux et de maisons de charité, et laction du clergé séculier et des ordres caritatifs, constituent, entre autres, les principaux aspects de lassistance aux populations des communautés urbaines champenoises entre 1620 et 1660, les populations des communautés rurales de Champagne, dans leur immense majorité, étant laissées, quant à elles, le plus souvent à labandon, les curés, cependant, partageant, la plupart du temps, le sort misérable de ces populations, mais les seigneurs, par contre, ne jouant pas, à de rares exceptions près, leur rôle de défenseurs de leurs paysans, profitant même de lappauvrissement des communautés rurales champenoises pendant la période considérée, pour sappropier de façon malhonnête et déloyale, leurs biens communaux.
Quant aux "autorités compétentes", médecins, chirurgiens et apothicaires, force est de reconnaître, que le dévouement et labnégation de quelques-uns, notamment lors des périodes dépidémies de peste, ne peuvent cacher la mesquinerie et le profond égoïsme du plus grand nombre, ce type de comportement se retrouvant, de toutes les façons, et plus généralement, parmi lensemble des autorités ecclésiastiques et des autorités laïques de la province de Champagne entre 1620 et 1660, dépassées quelles furent, il est vrai, par lampleur des problèmes, et par la détresse extrême des populations champenoises pendant la période considérée.
Comment se fait-il alors, que ces populations encore plus "miséreuses" que les Croquants du Quercy ou les Nu-pieds de Normandie ne se soient pas révoltées contre lautorité royale ou les autorités locales ? La présence et la proximité du danger permanent dinvasions ou des risques dincursions ennemies, les passages incessants des troupes royales et alliées, la présence obsédante de garnisons dans les principales villes champenoises proches de la zone frontière, et surtout une population considérablement affaiblie par lampleur de la catastrophe démographique et des destructions matérielles, ont suffi, vraisemblablement, à faire taire toutes velléités de révoltes paysannes et citadines en Champagne entre 1620 et 1660.
Il semble que le désarroi des populations champenoises, particulièrement éprouvées et traumatisées, mais le plus souvent résignées, face à cette fatalité que furent les "malheurs des Temps" entre 1620 et 1660, se soit manifesté sous dautres formes, et plus spécifiquement, par une relative déchristianisation, par la recrudescence de propos et dactes blasphématoires, et par des flambées de sorcellerie, déchristianisation, blasphèmes et sorcellerie. Ces phénomènes sont symptomatiques de la catastrophe humaine et du choc culturel, ressentis par la Champagne pendant la période considérée ; ils représentent de graves cassures dans la civilisation chrétienne de lépoque.

*Michel Stévenin a soutenu à Reims une thèse de doctorat , Les malheurs des temps et l'assistance en Champagne entre 1620 et 1660, sous la direction d'Alain Molinier, qui n'a hélas pu voir la fin de ses travaux. Le jury était composé de Jean-Noël Biraben, directeur de recherches à l'E.HE.S.S., Viviane Barrie, professeur d'Histoire moderne à Reims, d'Yves-Marie Bercé, directeur de l'Ecole des Chartes et de Bernard Grünberg, professeur d'Histoire moderne à Reims.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°13 , 1997.