Bernadette
Fifis
collège François Legros - Reims
Compte-rendu des entretiens géographiques de Saint-Dié le 08/10/1997 :
Géodynamique des migrations internationales
Entretiens présidés
et animés par Gérard DOREL.
Avec la participation de :
Gildas SIMON (Université de Poitiers);
Ralph SCHOR (Université de Nice);
Nelly ROBIN (ORSTOM à Dakar);
Michelle GUILLON (Université de Poitiers).
Ce thème est l'objet d'étude de MIGRINTER, équipe spécialisée dans l'étude des migrations internationales. MICRINTER intègre des activités de recherche, de formation et de publication (REMI: Revue Européenne de Migrations Internationales ).
Les migrations internationales
Gildas SIMON a précisé la définition des migrations internationales: ce sont des déplacements avec franchissements de frontières, changement de résidence et changement de statut.
Ces migrations ont un sens: elles révèlent l'évolution des espaces concernés et les rapports des nations entre elles. Les études françaises se limitent trop souvent à la notion de flux, dont on recherche peu les causes. Or ces flux sont la résultante de forces qu'il faut étudier en axant la réflexion sur trois plans:
1) L'espace mondial,
structuré en pôles et systèmes:
- Système nord-américain (30Millions de personnes), le plus vaste et le plus
mondialisé, de plus en plus diversifié.
- Système européen ( 15 à 20 Millions de personnes), à base coloniale mais en
cours de mondialisation
- Système du Golfe persique.
A cela, il convient d'ajouter des pôles régionaux comme l'Afrique du Sud.
Dans cet espace mondial, on distingue désormais des espaces de transit comme
Chypre, laTurquie ou le Mexique.
2) Les dynamiques
migratoires. Globalement, on peut s'étonner de la faible ampleur des migrations
à l'échelle planétaire: environ 2% de la population mondiale, si on les met
en relation avec les disparités de P.N.B. (Ex.: le P.N.B. de toute l'Afrique
est inférieur à celui de l'Italie seule). Ajoutons que, pourtant, la perception
que les gens du Sud ont de la vie dans le Nord est idéalisée par la télévision,
feuilletons en tête.
Les migrations se font par des réseaux à base ethnique, religieuse ou tribale.
(Exemple: chez Renault en 1986, les Maghrébins de Boulogne-Billancourt venaient
de quelques villages de Kabylie, alors que ceux de Flins venaient du sud marocain).
La tendance actuelle est cependant à la mondialisation, à cause de la plus grande
facilité des transports, de la baisse des tarifs aériens et de la mobilité croissante
des "cerveaux"...
3) Les enjeux de ces migrations. Dans les pays d'origine, c'est parfois la survie, souvent l'accès à la solvabilité et un grand espoir d'accès à la modernité. Pour les pays d'accueil c'est un frein au vieillissement, un facteur de flexibilité du marché de l'emploi et un test d'identité nationale. De façon bilatérale, on assiste à un transfert de normes et de valeurs d'un monde à l'autre (Exemple: en 30 ans, diminution de moitié de la fécondité des Maghrébins). Enfin, cela débouche sur la gestion de l'appartenance multiple.
Ralph SCHOR a ensuite retracé les perspectives historiques de l'immigration en France.
Le phénomène est très ancien (Léonard deVinci, les ingénieurs hollandais...), mais il change d'échelle à partir du milieu du l9ème siècle. On peut alors distinguer cinq périodes:
1) De 1851 à l914 : le phénomène se met en route à cause du déclin démographique et de la faiblesse de la mécanisation. Les étrangers passent de 350 000 à l,l million; venant de Belgique, Espagne et surtout d'Italie, ils s'installent dans les régions frontalières ou le long des axes de communication.
2) Dans l'entre
deux guerres. Essor, à cause des vides à combler (morts et invalides),
des ruines à relever, de la réduction de la durée du travail et pour des motifs
extérieurs à la France: quotas sévères aux Etats-Unis et installation de dictatures
en Europe. (500.000 Espagnols arrivent en trois semaines en1939).
On atteint 3 Millions d'étrangers, 7% de la population du pays, pourcentage
le plus fort du monde à l'époque.
3) Après
guerre (1945-1955). Ralentissement, stagnation. La vie économique repart
mal ; xénophobie des syndicats qui redoutent la concurrence sont des freins
puissants à l'immigration. (En 1945, création de l'O.N.I. par de Gaulle).
On passe de 1,7 million d'étrangers en 1946 à l,5 million en 1954.
4) De 1955 à l974 : "Vingt Glorieuses de l'immigration": prospérité, durée croissante des études, regroupements familiaux.... expliquent cette relance. En l974, la France compte 3,4 millions d'étrangers dont 86% de Méditerranéens (Portugais en tête, suivis des Algériens).
5) Depuis
1974, on observe une stabilisation à cause du chômage, des réglementations
strictes et de l'encouragement au retour (malgré la brève parenthèse de 1981-1983).
En 1990, il y a officiellement 3,6 millions d'étrangers, mais 4,1 millions d'immigrés.
En fait la stabilisation n'est qu'apparente, car le nombre de personnes qui
entrent en France chaque année est voisin du nombre de personnes qui deviennent
françaises.
Nelly ROBIN fait
une mise au point sur le Sénégal.
Ce pays fut longtemps une terre d'immigration pour les pays voisins surtout
jusque vers 1980; depuis le Sénégal est devenu une terre d'émigration. Il est
intéressant d'analyser l'impact de cette émigration sur le pays de départ.
I1 faut distinguer deux secteurs d'origine des émigrants: dans un premier temps
ce furent des personnes venues du nord, c'est à dire de la région du fleuve;
puis, depuis la case de l'arachide, ce sont des populations issues du centre
qui émigrent; c'est une terre de la confrérie musulmane moride.
Ces migrants renvoient tous au pays une part de leurs revenus. Les retombées
pour le Sénégal furent pourtant différentes. La première vague aboutit à des
investissements dans le village d'origine: travaux immobiliers à but individuel
ou collectif. La deuxième vague, elle, eut pour conséquence un exode rural massif,
avec un essor considérable de la ville de Touba qui en peu de temps compta 200
000 habitants; cette ville offre curieusement des quartiers à l'architecture
contrastée, en fonction des pays d'accueil des émigrants (quartiers italiens
etc.)
Ainsi, dans ce cas, les migrations internationales ont engendré des migrations
internes.
L'exemple de la région parisienne
Michelle GUILLON
expose la situation pour les régions d'accueil, à travers l'exemple de la région
parisienne.
Il faut préciser que les données statistiques concernent les étrangers. Certains
sont des enfants nés en France, mais de parents étrangers, le droit du sol n'étant
pas pris en compte. Il importe de ne pas les confondre avec les immigrés, tous
nés ailleurs qu'en France et ayant eu, au moins à une époque de leur vie, une
nationalité autre que française.
L'examen des statistiques montre que l'ensemble des villes de plus de 100
000 habitants représente 40% des Français mais les 2/3 des étrangers, ce qui
souligne la spécificité urbaine de l'implantation des étrangers en France. De
plus, à l'intérieur de ce cadre urbain, il y a une polarisation sur la région
parisienne. Actuellement, le pourcentage d'étrangers y est le double de ce qu'il
est pour la France dans son ensemble; presque la moitié des étrangers vivent
en Ile-de-France.
Ce déséquilibre a plusieurs explications : certaines régions industrielles
françaises qui furent longtemps terres d'accueil ne jouent plus ce rôle, l'emploi
y étant sinistré. Il faut d'autre part prendre en compte les regroupements familiaux
ou ethniques. Ainsi s'accentue progressivement la polarisation de l'immigration
sur la région Ile-deFrance.
*compte-rendu réalisé par Bernadette Fifis lors du Festival International de Géographie de Saint-Dié.