LA FRANCE, L'EUROPE ET LA MONDIALISATION

Par Roger BRUNET, Professeur émérite, Maison de la Géographie, Montpellier.

 

 

La problématique de cette intervention est la suivante : "Comment les territoires français et européen se recomposent et quels sont les rapports entre cette recomposition et le phénomène de mondialisation"

 

I) La mondialisation : un processus d'ensemble

    L'extension à l'échelle du globe est une réalité mais aussi un masque . Il est lié aux stratégies des entreprises transnationales et du capital dont les but sont de supprimer les règles, les contraintes, remettre en cause les formes de la croissance guidée et entretenue par les états depuis la seconde guerre mondiale. Les stratégies sont multiples : délocalisations, baisse des salaires, des avantages acquis, des aides sociales, des prélèvements sur les entreprises, remise en cause des lois sociales, des avantages acquis, des aides sociales, des prélèvements sur les entreprises, remise en cause des lois sociales, des systèmes de retraite à la française (solidarité entre les générations) remplacés par les fonds de pensions.

    Cette mondialisation passe aussi par la " marchandisation générale " dont l'objectif est de faire de l'argent avec tout et n'importe quoi : des privatisations à la vente d'organes ; et par cette idée de " culture d'entreprise " que l'on retrouve même au niveau des collectivités territoriales. L'organisation du monde n'est plus la chasse gardée des grands ensembles politiques : États-Unis, Europe, Japon ; mais aussi du ressort des multinationales qui localisent leurs établissements en fonction des opportunités proposées par les lieux et se moquent bien des pressions exercées par les États.

II) Métropolisation et distinction.

 

1. Standardisation et distinction.

    a)"La recherche de ce qui n'est pas l'attitude commune." P. Bourdieu.

    La mondialisation crée des formes de standardisation imposant des habitudes de consommation, des normes facilitant la diffusion des produits mais est aussi accompagnée de distinctions comme la mise sur les marchés de produits haut de gamme qui permettent à certains de s'extraire, de se distinguer de la masse.

    b) Distinction entre les lieux.

    Les entreprises sélectionnent leurs lieux d'implantation : ceux qui proposent le plus d'avantages fiscaux (les paradis fiscaux comme Luxembourg, Monaco...), différencient les lieux de fabrication (en fonction des coûts de main d'œuvre) et de décision. Sélection qui fait que les centres concentrent les activités à haute valeur ajoutée et les périphéries, celles à faible valeur ajoutée.

2) La métropolisation .

    C'est le sommet de la pyramide urbaine. Même si les activités qualifiées se retrouvent aussi dans les villes moyennes, les grandes métropoles, lieux de connexion des réseaux et d'installation des grands aéroports, poursuivent leur renforcement et se complexifient.

 

3) Le côté systématique et dialectique de ces évolutions.

    Aucune stratégie, aucun processus ne peut se produire sans attirer immédiatement des rétroactions qui peuvent être positives et ainsi nourrir le mouvement, être négatives et donc s'y opposer. Ces rétroactions expliquent les évolutions des territoires français et européen.

 

III) La recomposition de l'Europe

 

    L'affaiblissement réclamé des états et du pouvoir d'état va avec le renforcement de l'action publique dans les collectivités locales d'un côté, au niveau des ententes communautaires, comme l'U.E., de l'autre. Tout comme l'état nous y avait habitué elles s'appuient sur une bureaucratie, des réglementations, font preuve d'interventionnisme et sont aussi les interlocuteurs des entreprises qui demandent des aides, des réparations, font du chantage à l'emploi. Aujourd'hui l'Europe, c'est 46 états dont 17 apparus depuis 1990 = forme de balkanisation. On observe aussi une contradiction réelle entre les objectifs affichés par les fondateurs de l'U.E.: "ne pas se faire avaler par les concurrents, donc constituons une puissance suffisante" et l'extension de l'Europe. Ainsi, s'il fallait mettre, tout de suite, l'Europe de l'Est au niveau de l'Occidentale le coût serait tel (perte d'1/3 des revenus/hbs à l'ouest) que personne, actuellement, ne songe à la réunification.

1) Efforts d'unification et dif férentiations.

    On observe en Europe la solidité des bases nationales ; l'émergence communautariste, régionale, locale ; la montée des égoïsmes des régions riches : Ligue lombarde, mouvement savoyard en France. En fait, plus il y a des mouvements d'unification, d'uniformisation, plus naissent des recherches d'identité, des façons d'exister qui se font soit dans la distinction, soit dans l'hostilité vis à vis des autres.

    Dans un domaine plus géographique, les régions périphériques progressent (sauf la Grèce) et voient leurs taux de croissance supérieurs à la moyenne européenne ; les métropoles se ressemblent de plus en plus, font les mêmes choses (cumul des sièges des multinationales, bourse, activités quaternaires...). Pourtant des différences se recréent et entraînent des changements sensibles dans la hiérarchie des pays. Certaines régions ont connu et peuvent encore connaître un privilège momentané: ce sont les provinces méridionales de certains états ( Bavière, Midi français, Andalousie). Pourtant elles connaissent souvent des taux de chômage élevés, signe de difficultés. A l'opposé les régions du vieux centre rhénan qui ont ou presque achevé les restructurations de leur appareil de production, connaissent les dynamiques les plus positives et concurrencent fortement le Midi européen. On assiste peut être là à un rebasculement au profit de l'axe rhénan. Pareillement la concentration dans les mégalopoles est confortée, les écarts demeurent et les tensions s'accentuent; quand on s'intéresse au PNB moyen les rapports vont de 1 à 4 pour les pays (Grèce: 1, Luxembourg: 4); de 1 à 6 pour les régions ( rég. grecque: 1, Ile de France: 6).

 

IV) L'aménagement du territoire à l'échelle de l'Europe et de la France a-t-il un sens ?

1 ) La situation de la France en Europe.

    Elle est moyenne (croissance, richesse, démographique etc.) et non centrale: au S.O. de la mégalopole et éloignée de la tendance actuelle (renforcement de l'Europe vers l'Est). La situation de ses entreprises s'est nettement améliorée (grâce aux nationalisations des années 80 qui les ont remises à flot), le bilan économique est assez positif ainsi que les salaires (point de vue des patrons). Mais sa densité est plus faible que la moyenne européenne (handicap pour l'aménagement du territoire) ; la France est aussi affectée par les balancements entre le Nord et le Sud (stratégies des entreprises et des familles variant dans le temps).

2) Les différences structurelles à l'intérieur de notre pays.

La concentration parisienne a repris de plus belle ; I'Est paraît en bonne santé mais est fortement dépendant des firmes étrangères, surtout allemandes ; le S.O. est solidaire de la péninsule ibérique et progresse au même rythme. On peut faire aussi remarquer le manque d'articulation avec nos pays voisins : on ne passe pas si facilement de l'Alsace à l'Allemagne d'ouest en est (plus acceptables sont les échanges Nord-Sud) ; c'est vrai avec l'Italie et l'Espagne (présence de barrières montagneuses alors que les trafics journaliers tournent autour de 10 000 camions . D'autre part le phénomène de l'étalement des villes et la montée du périurbain, qui concerne 50% des Français, pose de nombreux problèmes à l'environnement car la mise en place des équipements se fait sans aucune planification, sans aucune réflexion, au jour le jour. On observe aussi le repeuplement des campagnes par des retraités mais surtout par des actifs, de même que les périphéries, au sens géographique du terme, ayant le plus progressé sont les littoraux méridionaux et occidentaux .

3) La situation à l'échelle européenne.

    L'investissement direct de l'État pour soutenir les régions en difficulté est aujourd'hui évanoui. Ses objectifs pourraient être d'aller contre les tendances du marché pour limiter les dégâts occasionnés par la liberté sauvage des entreprises, de restaurer un minimum d'équité, d'assurer l'égale accessibilité aux moyens de santé, d'éducation, d'améliorer les implantations des services, des infrastructures . En fait la politique d'aménagement se résume à une activité de conservation : conservatoire du littoral, loi sur la montagne . Il faut dire à sa décharge, que les crédits alloués à la DATAR ne représentent que le 1/3 du déficit de la RATP. C'est pourquoi l'Europe intervient plus dans l'aménagement de notre pays ; l'octroi de fonds structurels européens dans le Nord et la Lorraine ont eu des résultats assez positifs. Toutefois l'Europe pose des problèmes d'intégration territoriale, il faudrait qu'elle soit un peu plus polycentrique, moins concentrée sur sa métropole hégémonique. Le S.O. européen est plus ou moins abandonné et cela concerne une bonne moitié de la France. On passe assez mal de Barcelone à la vallée du Rhône surtout quand les chauffeurs routiers ou les paysans bloquent les axes nécessaires aux échanges de la péninsule ibérique.

    Malgré tout l'Europe progresse vers une sorte de treillage du territoire, les infrastructures de transports évoluant vers une liaison S.E.-N.O. croisant les deux faisceaux Madrid - Bordeaux et Barcelone - Lyon et des transversales Atlantique - vallées du Rhône et de la Saône mais qui ne fonctionnent pas encore, alors la transversale Allemagne - Europe de l'Est se renforce . Une réponse pourrait être apportée par les actions transfrontalières mais, désirées par les décideurs locaux, elles sont souvent de "petites actions". Il existe aussi les projets "arcs maritimes": atlantique, méditerranéen, baltique, qui sont des formes de solidarité spatiale mais qui ne fonctionnent pas toujours dans les liaisons et les échanges. L'Europe, à l'Est, se retrouve bloquée aux frontières de la "vilaine" Biélorussie. Pourtant des ouvertures semblent réapparaître au Sud (Maroc) et au S.E. (Mer Noire et Bosphore)

* Compte-rendu de la conférence du 26-03-1998 réalisé par Philippe Nélis, collège Perrault d' Ablancourt, Châlons en Champagne.

 

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© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims.  n° 15 , 1998.