Par Yannick Benezech, Collège Turenne, Sedan et Philippe Moyen, Collège Pasteur, Vrigne-aux-Bois
Depuis le début des années 90, lHistoire doute de ses modèles interprétatifs du monde. Finies la longue durée et les grandes synthèses braudélienne ; l'histoire événementielle, la biographie occupent à nouveau la place. Pour ceux qui, jadis, furent séduits par une lecture structurale du temps et de l'espace, l'époque est à l'abstinence. Pour dépasser ce débat qui déchire l'Université, regardons ailleurs : par-dessus les Alpes, au-delà du Rhin. De nouvelles méthodes y surgissent depuis quelques années. Micro Histoire en Italie, Alltagsgeschischte en Allemagne. Partout le même souci : articuler événement et structure. Andreas Sutter a d'ailleurs proposé dans le numéro d'août 1997 des Annales une lecture stimulante de la guerre des paysans suisses de 1653 dans cette perspective. Carlo Guizburg et Giovanni Lévi ont, quant à eux, défriché le chemin en explorant les archives de lInquisition pour retrouver la culture populaire et le pouvoir au village à l'époque moderne. Pour faire bref, il s'agit d'étudier une époque au travers des réseaux de relations, des comportements d'un ou plusieurs acteurs. Le programme d'histoire de la classe de 5ème permet de s'essayer à cette autre façon de faire de lHistoire. Les Ardennais ont en effet à leur disposition un outillage documentaire de première valeur pour découvrir la vie d'un seigneur médiéval : Manassès de Hierges.
Au début de ce siècle, C.G. Roland dans la Revue Historique Ardennaises présentait une biographie de ce sire, élaborée à partir de sources plus anciennes : la "chronique" de St. Gérard de Brogne composée en l'an 1211 et l'Historia rerum transmarinarum de Guillaume de Tyr (cf. annexe I). Outre ce texte, nous disposons également d'autres documents relatifs non à Manassès proprement dit, mais à la famille de Hierges en général et à quelques seigneurs locaux. Pierre Congar dans son Sedan et le pays sedanais reproduisait le texte de l'hommage daté du 2 août 1245 de Gilles II de Hierges à Hugues 22ème abbé de Mouzon (cf. annexe II). Enfin, deux dalles tumulaires du XIIIème siècle donnent à voir de manière saisissante l'équipement d'un chevalier du Moyen-Âge (cf. annexe III).
Derrière ce corpus hétéroclite se dégagent quelques-unes des structures du Moyen-Âge qui permettent d'éviter les écueils de la biographie : le portrait d'un personnage cohérent, stable, qui évolue sans inertie et sans incertitude. Pierre Bourdieu* a parlé à ce propos d'illusion biographique ("Actes de la recherche en sciences sociales", 62- juin 1986), réclamant la reconstruction d'un contexte comme préalable indispensable à toute entreprise biographique. Les sources nous permettent d'étudier un seigneur du XIIème siècle complètement immergé dans la féodalisation de la société : la décomposition du pouvoir atteint alors un niveau critique. Nous découvrons Manassès, vassal de plusieurs seigneurs. Le problème de l'hommage-lige n'est pas évoqué de manière explicite ; apparaît cependant en filigrane. La coutume reconnaît alors pour lige le seigneur le plus ancien ou le plus riche. Le fief est un élément capital dans le contrat synallagmatique que nouent seigneurs et vassaux, au point que l'investiture se confond avec lhommage. Il permet au féal de se procurer les richesses indispensables à son train de vie. Dans son domaine, Manassès exige la corvée et les coutumes des paysans, et perçoit les winages sur la Meuse qu'il surveille pour le compte de l'évoque de Liège. Les rixes entre voisins turbulents à l'exemple de Gilles de Chimay, défait à Vireux-Molhain, après quelques incursions dévastatrices, rappellent que les campagnes du Moyen-Âge sont empoisonnées par la violence atavique des chevaliers toujours à la recherche de nouvelles victoires. Depuis la fin du Xème siècle, la Paix de Dieu tente de limiter les exactions des guerriers par des serments sur reliques. Mais il s'agit de conventions passées entre les puissants pour mieux partager leurs pouvoirs sur les rustres : les cercles de paix sont de nouvelles structures d'encellulement. La guerre demeure indispensable à la justification de l'autorité de ceux qui se battent. L'Église récupère au XIème siècle cette ardeur au combat en lançant les milites christi vers l'Orient : ce sont les croisades. Manassès s'y plonge comme nombre d'autres seigneurs ardennais (cf. Terres Ardennaises, N° 57, 12/1996). A Jérusalem, nous retrouvons notre homme dans l'entourage royal, bientôt connétable. A l'évidence, la guerre sainte est autant un pèlerinage qu'une aventure. De son séjour en Orient, Manassès, bientôt évincé par une société féodale qui recommence l'Europe entre Euphrate et Jourdain, en ramène un fragment de la vraie croix. Le XIIème siècle est aussi le siècle des reliques ; elles jouissent d'une grande ferveur. Enchâssées dans l'habit d'orfèvrerie, les restes des saints attirent des foules considérables au fond des cryptes. Nobles et gueux se prosternent devant des idoles qui évoquent les dieux rustiques des peuples sans Histoire. L'Orient est une mine de reliques en tous genres et les morceaux de la vraie croix disséminés dans tout l'Occident suffiraient à replanter une forêt entière. Derrière la geste des chroniqueurs, nous découvrons l'homme, soucieux de renforcer son lignage par des alliances matrimoniales avec Eloïse d'abord, femme "sèche" à la fortune appréciable, puis auprès d'Alise, fille du comte de Chiny, ventre d'une descendance nombreuse largement entamée par les mortalités d'alors. La dimension sociale ressort parfaitement de ces exemples : le mariage est d'abord une paix entre les familles, des clans, ensuite il est la condition sine qua non de la reproduction du lignage agnatique, principale structure de pouvoir, situation à l'origine d'un statut ambigu de la femme noble dans la société médiévale. L'inhumation de Manassès en l'abbaye de Brogne, les dalles tumulaires d'Allart de Chimay, de Joarrès de Niverlée, sont des témoignages précieux des attitudes devant la mort. La sépulture in capellano reflète à la fois le prestige du défunt et l'attention portée à l'eschatologie. La dévotion à la messe célébrée à proximité était censée procurer une bonne protection au mort dans l'Au-delà. Quant aux effigies des plates-tombes, la profusion des attributs sociaux représentés souligne la pérennité du pouvoir exerce par le mort (cf. Terres Ardennaises, op. cité), une façon de nier la mort.
Quelle exploitation pédagogique faire de ces données dans une classe de 5ème ? Il ne s'agit en aucun cas de proposer un quelconque modèle de leçon, mais simplement de réfléchir sur une situation d'enseignement. L'étude des ci-devant documents requiert un travail préliminaire à toute investigation historique :
1. L'explication des mots difficiles, des tournures de phrase particulières...
2. L'identification, peut-être sous forme d'un tableau, des différents acteurs (cf. annexe IV).
Le recours à Manassès peut se faire de plusieurs manières :
- soit ponctuellement
à titre d'exemples.
- soit, dans une logique "micro-historique" évoquée
ci-dessus, faire du sire de Hierges le pivot de l'étude de la vie chevaleresque.
La séquence, d'une durée de deux heures, peut alors s'articuler ainsi :
I. Manassès, seigneur ardennais.
1. Entre Liège et Reims : I'homme de plusieurs maîtres.
2. Le fief et l'investiture.
3. Manassès contre Gilles de Chimay : la violence du Moyen-Âge.
II. Au loin en Orient.
1. Pour la gloire du Christ et la bonne fortune.
2. La féodalité recommence en Orient.
3. La vraie croix : le pouvoir des reliques.
III. Manassès et les siens.
1. Mariages et stratégies.
2. Le lignage et le pouvoir : la constitution d'un patrimoine.
3. Face à l'éternité.
Le support documentaire est prétexte à la réalisation de plusieurs productions d'élève :
· sur schéma qui
restitue la place de Manassès dans la société féodale de l'évêché de Liège du
XIIème siècle (cf. annexe V)
. sur croquis du domaine de Hierges (cf. annexe VI).
Loin de prétendre être une alternative entre une histoire totale et une histoire "en miniature", la microhistoire propose davantage la réintroduction de l'acteur, non plus comme statue d'un poussiéreux musée mais "agissant sur la surface sociale, dans une pluralité de champs, à chaque instant" (P. Bourdieu). Pour nos élèves, il s'agit d'ancrer l'étude de l'histoire dans un patrimoine local dont ils sont d'une certaine manière les dépositaires, enfin de stimuler leur conscience citoyenne, produit d'une culture et d'une évolution dans la longue durée.
annexe I : Manassès de Hierges, seigneur du XIIème siècle
Manassès de Hierges naquit vers l'an 1110, ou un peu avant, d'Héribrand, seigneur de Hierges, et d'Hodierne de Rethel.
Le domaine seigneurial de Hierges s'étendait à neuf villages : Hierges, Aubrive, Han, Foisches, cédés à la France au XVIIIème siècle ; Vaucelles, Doisches, Gimée, Niverlée, Olloy, conservés à la Belgique.
Outre ses propriétés de Mielen et de Muysen, en Hesbaie, le sire de Hierges, qui était un des quatre pairs du château de bouillon, possédait dans le duché de ce nom des biens et des revenus qui devaient être de certaine importance.
Manassès de Hierges fait sa première apparition dans nos annales en 1127. A la suite de la vente du duché de Bouillon, en 1096, à l'évoque de Liège, Otbert, des difficultés s'étaient élevées entre ce prélat et l'archevêque de Reims, au sujet du territoire rémois compris entre la forêt de Bouillon et la Chiers et cédé anciennement en fief au duc de Bouillon. Une entrevue qui avait eu lieu à Douzy en 1104 était restée sans résultat. L'affaire fut reprise en 1127 et un arrangement fut conclu entre l'archevêque de Reims et l'évêque de Liège. En conséquence, pour rendre l'hommage dû à l'archevêque, Albéron délégua huit de ses vassaux. Manassès est du nombre de ceux-ci.
A l'exemple de la noblesse de cette époque, Manassès résolut d'aller guerroyer en terre sainte. Il y était, dit-il, poussé par des sentiments pieux et aussi d'après le chroniqueur de Brogne, par les instances de sa cousine Mélisende, fille de feu son oncle et épouse de Foulques d'Anjou, roi de Jérusalem. Pour payer son voyage, Manassès céda à l'abbaye de Brogne ses alleux de Mielen et de Muysen également son alleu de Niverlée, où ses parents sont enterrés et à charge pour les religieux d'y fonder un prieuré capable d'entretenir six moines.
La chronique de Brogne fixe à l'an 1141 le départ de Manassès pour l'Orient. Arrivé à Jérusalem, Manassès ne tarda pas à gagner la confiance de la reine Mélisende et à être son meilleur soutien dans les circonstances pénibles qu'elle eut à traverser après la mort du roi le 13 novembre 1142.
Manassès de Hierges avait été nommé par la reine connétable royal et chef de l'armée à la fin de 1145. La noblesse nourrissait contre lui des sentiments de jalousie et de haine. Celle ci s'accrut lorsque Manassès réussit à contracter un mariage qui le mettait à la tête d'une belle fortune et l'alliait à des familles puissantes. En 1148 il épouse Eloïse, veuve de Balian. Cette dame n'était plus en âge de lui donner une descendance. Lorsque le jeune prince Baudouin se fit couronner en 1152, il alla assiéger Manassès dans son château de Mirabel. Obligé de se rendre, Manassès est contraint de rentrer en Europe.
Manassès en quittant la terre sainte eut soin d'emporter avec lui une relique précieuse, un morceau de la vraie croix.
De retour en Ardenne, Manassès trouva une compagne, Alix, la fille du comte de Chiny, laquelle le rendit père de plusieurs enfants : Héribrand, Henri, Albert futur évêque de Verdun, Louis abbé de Saint-Vanne de Verdun et Gautier, chevalier.
Comme seigneur, plus d'une fois Manassès se vit dans la nécessité de prendre les armes pour la défense de ses sujets et de ses domaines. Un jour, le sire de Hierges muni de la vraie croix défait Gilles de Chimay à Vireux-Molhain. Une autre fois ce sont des brigands qui dévastent son domaine. Manassès et ses gens les traquent, les font prisonniers.
En 1176, Manassès tomba malade, après l'aveu de ses fautes aux religieux, il leur déclara qu'il voulait se faire moine.
Le 8 janvier 1177 Manassès s'éteint. Les moines de Brogne lui firent des funérailles dignes de son rang.
C.G. Roland, Revue historique ardennaise, 1907.
annexe II : Hommage de Gilles II de Hierges à l'abbé de Mouzon 2 août 1245
"Le jeudi après la fête de St. Pierre aux Liens, Gilles, chevalier de Hierges, vient en personne à l'église de Mouzon et, en présence de tous les religieux, il fait hommage à Hugues, 22ème abbé, reconnaissant qu'il est l'homme de l'église de Mouzon et qu'il tient en fief d'elle les villages de Sedan et de Balan et tous les hommes de la châtellenie de Mouzon qui passent au-delà des rivières de Meuse et de Chiers vers Sedan et Bouillon, et l'avouerie de Bièvre et de Gembes en Ardennes".
Annales mosomagenses.
annexe III :
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Allars de Chimay
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Pierre tombale de George de Niverlée en l'Eglise de Niverlée
annexe IV :
| les seigneurs de Manassès | la "familia" (ensemble des dépendants de Manassès | les ennemis de Manassès | autres | |
| Otbert | évêque de Liège | |||
| Mélisende | cousine |
annexe V :

annexe VI :
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© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°15 , 1998.