Olivier Dolfuss, Professeur à Paris VII
Définition :
La mondialisation naît de l'ensemble des processus qui produisent des interactions réelles et potentielles entre les différentes parties de l'humanité.
- Un ensemble de processus
qui se déroulent dans le temps, donc dont on doit prendre en compte l'évolution
dans le temps.
- Interactions :
* entre différents champs (économiques, politiques, culturels) créant un processus enchevêtré, de l'indétermination, de la non-linéarité dans les phénomènes.
* Entre les flux : cela met en premier plan la notion de réseaux matériels ou immatériels, qui sont les structures qui portent les flux d'informations, de biens, de personnes. De plus, en parlant de réseaux, on opère automatiquement une distinction entre ceux qui sont sur le réseau (les branchés) et ceux qui ne le sont pas.
- Des interactions réelles et potentielles : tout le monde est susceptible d'être concerné par la mondialisation ; lorsque l'on se coupe volontairement de la mondialisation, c'est aussi une façon de la prendre en compte.
Cette mondialisation contemporaine repose sur de fortes réalités qui appartiennent à des champs, des domaines différents. Même si la mondialisation concerne tous les domaines d'activités (économiques, intellectuelles, juridiques, éthiques) elle est quand même très marquée :
- par la dynamique du marché qui s'accompagne du développement de la marchandisation de toutes les choses (sport, biens, information, etc.) et aussi sur ce qui naît de la dynamique du marché, les phénomènes d'accumulation (les capitalismes) qui reposent sur des entrepreneurs, avec deux grandes familles d'entrepreneurs : les entrepreneurs économiques et les entrepreneurs identitaires (qui s'efforcent de promouvoir des identités, idéologies, religions).
- par la dynamique aussi des avancées technologiques fondées sur le progrès des connaissances, en particulier dans la communication, les transports. Par le jeu des interactions, ce sont ces avancées qui fondent les nouvelles métriques qui permettent de fonder les poids de la distance.
Remarque :
- La mondialisation n'invente rien (elle n'a pas inventé le capitalisme, la machine à vapeur, etc). Elle donne une dimension à un certain nombre de processus et de phénomènes déjà existants. D'ailleurs les premières mondialisations (dans le passé) se sont faites avec de faibles avancées technologiques. La mondialisation n'invente rien, mais elle crée un niveau unique, planétaire, qui englobe et modifie tous les autres niveaux. Elle crée aussi une dissymétrie entre ces différents niveaux (local, régional, macro régional) ; ces niveaux ne s'emboîtent pas bien, ne sont pas semblables, n'ont pas les mêmes propriétés ; entre eux, jouent des relations de subsidiarité, et c'est parce qu'ils ne s'emboîtent pas qu'ils peuvent s'articuler. Ce niveau mondial, en englobant les autres, a quelques particularités : il est unique, il est limité (fini) : "Le temps du monde fini commence" (Valéry) ; il est borné, parce que sur une sphère, et avec des modalités de représentation qui sont différentes des autres niveaux.
- La mondialisation contemporaine s'exerce sur des individus, des groupes des sociétés, des territoires marqués par des histoires différentes, des situations géographiques différentes, et donc elle ne s'exerce pas de la même façon. Comme les réceptacles ne sont pas les mêmes, les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, et donc la mondialisation crée de la différence, produit des discontinuités. Elle s'internalise au sein de tous les groupes de l'humanité, mais de façon différente. Elle modifie les histoires des groupes et prend en compte les héritages des mondialisations précédentes.
Exemples d'héritages :
* des territoires créés par la mondialisation fin XVème siècle : I'Amérique.
* une institution juridique qui a permis l'échange international (fin XIXemé siècle, début XXème la généralisation de I'État territorial.
* les fantastiques croissances aux XIXème et XXème siècles : croissance des populations, des villes, des productions, des échanges. Mais en même temps, les croissances s'exercent de façons différentes, dans des lieux différents, ne sont pas faites partout simultanément. Donc, il y a partout des croissances, mais des croissances qui, à l'échelle du monde, traduisent les vagues et les formes différentes de la mondialisation.
Rapport de la mondialisation et des lieux
(lieu au sens de localisation, mais aussi de portion de surface terrestre où la distance est abolie).
Un seul lieu : la Terre
La mondialisation a des effets sur les lieux, d'abord elle crée un seul lieu : la Terre. C'est la première fois que cela se produit : le lieu d'une unité humaine (l'humanité) et d'une unité éco-systémique entre les grandes enveloppes terrestres (atmosphère, hydrosphère, biosphère...). Coïncidence entre humanité et unité écosystémique qui fait que pour la première fois l'humanité est susceptible de modifier les équilibres au sein de cet écosystème.
exemple: I'analyse des changements climatiques : il n'y a aucun rapport entre les lieux d'émission des gaz à effet de serre et les lieux où les effets se font ressentir dans un temps futur. On est obligé pour l'analyse des changements globaux de prendre la Terre comme une unité, un seul lieu avec aussi une même histoire ; ce ne sont pas ceux qui polluent qui en subiront les conséquences. Il faut prendre en compte la solidarité entre les générations et au travers des différents espaces terrestres. Cela implique des régulations qui sont prises à travers des négociations et des compromis au niveau de l'humanité (conférence de Kyoto). Il est clair que la gestion de cet espace unique réclame des modalités de gouvernance, mais qui ne peuvent pas être les mêmes que celles qui gèrent un État ou une municipalité (pas de gouvernement mondial, c'est autre chose). Au XXIème siècle, ces questions traitées aux conférences de Rio puis Kyoto, seront des questions majeures à traiter au niveau d'une diplomatie mondiale et prendront le relais de ce qu'ont pu être les négociations S.A.L.T. dans les années 70.
Un lieu et rien
Les techniques de la mondialisation créent une autre conception : la notion "d'un lieu et rien" : dans l'espace des télécommunications, il y a un lieu (où la distance kilométrique est abolie), celui des branchés (exemple Internet), un lieu avec de très nombreux points, et autour rien. Ceci pose la difficulté du traitement cartographique de ce genre de configuration.
Un marché des lieux
Ce développement des réseaux, des communications, cette mobilité généralisée, paradoxalement, renforce la valeur des biens situés, c'est à dire des lieux qui ne peuvent pas se déplacer : ce sont les sociétés, les villes, les territoires. Cela ouvre un nouveau marché, élargi au monde, qui est le marché des lieux en fonction des avantages dont ils peuvent se prévaloir Il y a toujours eut un marché des lieux, mais maintenant il est élargi au niveau du monde ; c'est un marché qui est limité, donc rare. Exemple: au XIXème siècle, à Paris, le marché de la fraise se limite au mois de juin à quelques villages autour de la capitale ; puis avec le développement des transports, au midi de la France, puis à l'Espagne et au Maroc, et actuellement toute l'année avec l'Afrique du Sud, à peu près au même prix. Les conditions locales interviennent de manière décisive pour que tel lieu puisse jouer à l'échelle mondiale. Exemple, le marché de l'illet : un des plus gros marchés au monde est la savane de Bogota en Colombie à 2000m d'altitude et 2° à 3° de latitude Nord. La tiédeur de la température et l'humidité, constantes toute l'année, permettent une production 365 jours par an (cela concurrence les Pays Bas). Il s'y ajoute la proximité d'une capitale avec un aéroport à quelques heures de Miami, de l'Amérique du Nord et même de l'Europe. La conjonction de données naturelles favorables et d'une capitale valorise le lieu indépendamment des distances.
Ceci peut s'accompagner du maintien de situations sociales antérieures ; exemple, la culture d'asperges de la côte du Pérou. Le marché de l'asperge verte est dominé par les États-Unis. Le marché est organisé en fonction du désir des grandes surfaces américaines d'avoir un produit de qualité : elles ne s'approvisionnent au Pérou que d'octobre à janvier (alors que le Pérou peut produire toute l'année) et le reste du temps au Chili, au Mexique ou aux U.S.A. A 10 heures du matin les grossistes américains font état de la demande, téléphonent au Pérou. A 11h30, la sirène appelle les femmes des villages péruviens pour la récolte qui se fait de 13h à 1 9h pour un salaire minimum ; les asperges sont contrôlées par les Américains, nettoyées, conditionnées. A 21 h par camions puis par avions, elles sont acheminées aux U. S. A. et sont vendues aux consommateurs dès le lendemain matin. Sont donc alliés un système instantané d'information et une maîtrise locale.
Ceci contribue à revaloriser la notion de district industriel, developpée par Alfred Marshall à la fin du XIXème siècle début XXème, c'est-à-dire la notion de lieux qui sont valorisés par la mise en synergie d'un certain nombre d'entreprises qui utilisent des services communs mais sont en concurrence entre elles. Ce qui importe c'est la qualité des lieux plutôt que leur situation. C'est donc une production de la mondialisation que cette création d'un marché des lieux diversifié.
Des lieux de commandement : I'archipel mégalopolitain mondial
Il y a aussi d'autres divisions entre les lieux, entre les lieux qui commandent, ceux qui s'adaptent, ceux qui sont largués et ceux qui sont isolés. Les lieux qui commandent, c'est "I'archipel mégalopolitain mondial", un ensemble d îles, d'archipels (un archipel constitué de plusieurs archipels), d'agglomérations, de lieux qui ont su se placer comme des pôles directeurs dans la mondialisation et qui ont des échanges très intenses entre eux, qui sont à la fois solidaires entre eux et en concurrence. La première des mégalopoles et la plus complète, c'est la mégalopole de la côte N.E. américaine (de Boston à Washington) à laquelle on ajoute les grands lacs (Chicago, Toronto, Détroit) et la Californie et Seattle. Les autres mégalopoles, moins complètes que les premières, sont l'arc européen de Rome à Londres et la mégalopole japonaise avec les grandes îles de l'Est asiatique. Dans ces "centres" se regroupe l'essentiel des populations mondialisées. L'aire d'approvisionnement et de commandement de ces archipels, c'est le monde, avec cependant des fuseaux préférentiels pour chaque archipel (fuseau américain, fuseau eurafricain et fuseau asiatique). Ces lieux qui émergent n'ont pas été créés par la mondialisation, mais, par suite de la mondialisation, ils acquièrent une valeur renforcée.
La mondialisation et les territoires, et d'abord les territoires des Etats.
Les Etats, dit-on, sont débordés par la mondialisation : par le haut avec le transnational, par le bas avec l'informel. La gestion territoriale est importante, mais n'est plus unique : il y a une gestion inferieure avec les autres unités du territoire national, et au-dessus il y a la gestion des macro-régions : ALENA - MERCOSUR -ASEAN etc. avec chacune leur mode de gestion. Cependant, ce que l'on retrouve un peu partout, c'est que les territoires ont trois fonctions et peuvent privilégier telle ou telle partie de ces fonctions.
-Première fonction : dans les territoires où il y a des nuds, des têtes de réseaux, où vivent les branchés, où il y a les mondialisés, une première fonction de ceux qui sont chargés de cette gestion est de procurer aux branchés le maximum d'externalité, d'aménité, de sécurité pour que les réseaux puissent fonctionner
-Deuxième fonction : le cantonnement des populations ; il y a des éléments dans la population dont les Etats s'efforcent de limiter la mobilité : c'est la très grande majorité des hommes, et en particulier les gens pauvres qui veulent aller travailler ailleurs. Une des fonctions du territoire est de garder les frontières. Il y a donc deux catégories d'hommes : les mondialisés qui circulent facilement utilisant l'espace hertzien et topographique, et ceux dont on ne souhaite pas qu'ils soient mondialisés actifs et qu'on s'efforce de déconnecter. Il ne s'agit pas seulement du rapport Nord-Sud : le Boutan qui se ferme aux népalais ; en Afrique Occidentale, la Côte d'Ivoire se ferme, de même qu'en Europe, I'espace de Schengen. Plusieurs méthodes peuvent être utilisées pour cela : la force et la répression ou la persuasion trompeuse : exemple au Pérou, la côte avec ses oasis est devenue compétitive sur le marché mondial, mais les Andes sont peuplées de populations devenues inutiles et indésirables ailleurs. L'État s'efforce de les cantonner dans leurs montagnes avec l'aide des fonds de la banque mondiale et de la banque interaméricaine de développement, leur tenant un discours admirable sur le maintien des grandes valeurs : "Vous êtes nos racines, notre histoire, notre culture, vous maintenez la biodiversité et les traditions." Ainsi, on les paye pour maintenir différentes variétés de pommes de terre, (qui ne sont pas comme commercialisées) avec des moyens aratoires traditionnels, ce qui les empêchent de produire autre chose. On leur dit que jadis on les scolarisait en langue espagnole et en langue locale, maintenant, on ne les scolarisera plus qu'en langue locale jusqu'au premier cycle, ainsi, ils maintiendront donc les langues locales, mais c'est le meilleur moyen pour qu'ils ne sortent pas de leur région étant donné que ces langues sont très peu parlées.
-Troisième fonction : c'est une fonction de redistribution. On poursuit l'équité, à défaut de justice sociale. Au travers du territoire, on peut avoir des politiques qui évitent que les différences soient trop fortes ou que le cantonnement dans les ghettos soit trop dangereux. Exemple, la politique de la ville en France depuis 15 ans.
Une mosaïque d'unités, un kaléidoscope
Donc, dans le contexte de la mondialisation, le territoire n'a pas perdu ses fonctions, mais, par le zonage, leurs objectifs, elles sont différentes des fonctions antérieures. Cela a pour conséquence que la notion de "centre" et de "périphérie" perd de sa valeur ; on a plutôt une mosaïque d'unités, un kaléidoscope -à tous les niveaux d'unités changeantes où s'isolent, se croisent, peuvent s'interpénétrer les différents territoires d'aménité, de cantonnement et d'équité.
Ainsi, avec toute une série de différences, les populations du monde peuvent se diviser entre :
- Les mondialises
actifs, et parmi eux les éléments dirigeants (quelques dizaines de milliers
de personnes : chefs d'entreprises, les grands acteurs politiques, culturels
et autres).
- Les mondialisés actifs : quelques centaines de milliers
de personnes : cadres supérieurs d'entreprises, universitaires, etc. - Les mondialisés
passifs : qui subissent sans avoir prise sur les choses (ouvriers, cueilleurs
d'asperges du Pérou etc.).
- Les exclus, qui soit vivent dans des ghettos où ils développent
leur culture, soit sont complètement décommunautarisés, par les malheurs du
moment et de l'histoire.
C'est une grille de lecture pour avoir une meilleure connaissance du monde et de la mondialisation dans son état actuel.
Malgré tout, dans le monde, progressivement, par secteurs, par régions, on voit se mettre en place des systèmes de régulation internationale (Tribunal de La Haye, intervention des forces de l'O.N.U.) mais pas complets Une des tâches du XXIème siècle sera de mettre progressivement en place, sous des formes qui ne seront en aucun cas celles d'un gouvernement mondial, des synergies qui permettront un certain pilotage des différentes parties du monde.
Compte-rendu réalisé par Danièle Faucher Lycée Marc Chagall, Reims.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. n°15 , 1998.