Marc Chantemilant
Collège Brossolette - Reims
Un personnage déroutant
Ce que lon pourrait, non sans provocation, appeler la coutume historiographique, a fait de la Terreur son cheval de bataille en y voyant, à juste titre, lenjeu fondamental de la Révolution. Cette même historiographie a choisi dopposer deux hommes symbolisant cet enjeu, quitte à reléguer au second plan un aspect croyons-nous essentiel de la Révolution, mais mal venu dans une histoire positiviste. A ce titre, Camille Desmoulins et Robespierre ont été investis dune fonction qui avait pour tâche de justifier la position de celui qui les convoquait pour défendre ou condamner la Révolution. Desmoulins et son Vieux Cordelier1 eurent le rôle de défenseur suprême de la Démocratie, au moment le plus fort de la Terreur, incarnée par la loi des Suspects, loi voulue par Robespierre.
L'ange blanc de la Révolution
A y regarder de plus près, un autre personnage se distingue, déroutant au premier abord : Anacharsis Cloots. Sur ce personnage lhistoriographie est pour ainsi dire muette, et pour le moins embarrassée quand elle existe. Si Michelet voit en lui " lange blanc de la Révolution ", lauteur de larticle " Cloots " dans le Dictionnaire Historique de la Révolution française dAlbert Soboul2 nest guère tendre à légard de ce révolutionnaire. Larticle se termine en effet par cette phrase : " Cloots souvent entraîné par ses visions fumeuses développa une activité brouillonne qui masque mal un cynisme de nanti " !
Cet embarras reflète un aspect de la Révolution éludé qui dépasse lopposition classique, mais réductrice, Girondins/Montagnards. Prussien dorigine, Cloots entra en révolution comme dautres entrèrent dans les ordres et adopta une démarche similaire par plusieurs gestes emphatiques : il se fit tout dabord lOrateur du Genre humain, puis se débaptisa en adoptant le prénom dAnacharsis. Sa vision de la Révolution est tout à fait originale et ne peut se comprendre sans ces gestes quil ne faut pas reléguer au plan de la simple apparence. Ils signifient au contraire une réponse à ce que F. Lyothard nomme " lénigme de la fondation ".
Lors de la Terreur, Cloots, lun des apôtres du Culte de la Raison, fut en opposition directe avec Robespierre, adepte du Culte de lEtre suprême. Par delà cette divergence cest la totalité de la question révolutionnaire qui fut posée. Quand Robespierre fait adopter la loi des Suspects, il tente de répondre au problème de la disparition du corps du roi en refaisant un corps social parfait, débarrassé de ses ennemis intérieurs : le corps du roi fait défaut comme référent social3 et les Jacobins, pour refaire du tissu social, durent penser la société comme transparente, imaginairement unifiée. Ils tombent alors sous laccusation de Desmoulins qui démontre quune société démocratique nest pas celle qui incarne la justice, mais qui met en place une garantie de justice.
Le prophète du peuple-dieu
Lopposition de Cloots est tout autre et se révèle être un lien entre les Lumières et lIdéalisme allemand, cet Idéalisme trop souvent analysé comme un rejet de la Révolution et de ses excès. Il y a en effet dénormes contradictions dans ce personnage, contradictions qui ne peuvent sinterpréter quà la lumière de cette double référence. La volonté de Cloots de sériger en prophète du peuple-dieu, par lappel à la Raison, est la première. Comment prétendre faire de la Raison une nouvelle religion dans la mesure où cest par elle que furent combattues les religions révélées au 18ème siècle ? Cette première contradiction séclaire avec un personnage comme William Blake, poète-graveur anglais du 18ème qui voyait dans la Révolution française lApocalypse. Mais une apocalypse a-religieuse, permettant à lhomme de retrouver lénergie perdue par le morcellement de lunité première de lhumanité. De là une conception du sacré elle aussi totalement révolutionnaire dans la mesure où elle entend faire surgir le sacré de lhomme lui-même. Lappel de Cloots à sa mission de prophète vise un objectif semblable : permettre à lhomme esclave de retrouver sa dignité première ; et la Révolution, véritable apocalypse, est vécu comme un réveil de lhumanité endormie. Dailleurs Cloots parle de lhomme-dieu enfin retrouvé.
Une seconde contradiction est afférente à la conception même de lhumanité chez Cloots. Notons dailleurs quil est lun des rares révolutionnaires à penser la Révolution sous lhorizon de lhumanité. Cest sur ce point que lopposition avec Robespierre est la plus virulente. Quand le président du Comité de Salut Public affirme vouloir sauver la Révolution de ses ennemis intérieurs et extérieurs, les mesures prises pour assurer cet objectif, soumettent la totalité de la société française à un renfermement, un repli sur soi. Or, et Emmanuel Lévinas la bien montré, la politique ramenée à elle seule conduit toujours à la tyrannie. Cest contre ce risque que Cloots prévient quand il affirme : " Certainement il ny aurait pas de ville, si chaque village consommait son produit net ; il ny aurait pas de société, si chaque cultivateur ne récoltait que sa provision domestique. Cet isolement brutal ramènerait le despotisme au grand galop4 ". A ce repli sur soi, Cloots en appelle à louverture de la cité, comme lieu privilégié du politique, sur une autre dimension, que lon pourrait qualifier de métapolitique, lhumanité.
Une "nouvelle Jérusalem" avec Paris comme chef-lieu
Cette humanité, cest le Genre humain souverain, enfin libéré de la tyrannie. Cest le cosmo-politique, terme qui, dans sa texture, montre le lien indissoluble entre les deux extrémités de la réflexion du personnage. Dans la tension perpétuelle entre les deux se joue léchappatoire à la soumission Et cette ambition de fondation dun ordre politique universel trouve des échos dans la pensée de nombreux penseurs du 18ème . Nous pensons ici à labbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant. Ce dernier, auteur dun projet de paix perpétuelle, pose la question de la condition de la réalisation dun tel ordre et la soumet à une autre préalable, celle de lexistence dun loi universellement valable, limpératif catégorique, catégorie kantienne qui débouche sur la notion de loi morale. Dis rapidement, une loi universellement valable ne peut que respecter un principe fondamental, celui du respect de ma volonté de liberté.
Cloots offre ici une position tout à fait originale en faisant du choc des passions, de légoïsme, la base de la constitution universelle : " Sans lintérêt particulier, il ny point dintérêt public. Otez lémulation individuelle et vous paralysez lunivers. "5
Cest au nom de ce respect que se bâtira la " Nouvelle Jérusalem ", la cité universelle dont Paris sera le chef-lieu. Nous sommes désormais bien loin de Robespierre qui au contraire souhaite soumettre lintérêt particulier à lintérêt public et soumettre la morale à un modèle quil sest efforcé dincarné, celui de lIncorruptible, supprimant par là la frontière nécessaire entre domaine public et domaine privé.6
Les visions fumeuses acquièrent alors une bien étrange cohérence : prophète pour resacraliser lindividu et en faire le socle du Genre-humain souverain ; resacralisation qui passe par lApocalypse révolutionnaire comme moyen de libérer les énergies et les sublimer par la religion de la Raison A bien des égards " ce fol de génie ", comme laimait à lappeler Michelet, est un personnage hors-normes.
1) La dernière édition du Vieux Cordelier, Paris, Belin, 1987, préfacée par Pierre Pachet est dailleurs imprégnée de ce parti-pris qui fait de son auteur le seul personnage qui eut laudace de sopposer au tyran.
2) Dictionnaire Historique de la Révolution française, dAlbert Soboul, sous la direction de J.R. SURATTEAU et F. GENDRON, Paris, 1989.
3) Sur ce point voir E. KANTOROWITZ, Les deux corps du roi,
4) A. CLOOTS, Diplomatie révolutionnaire, 5 octobre 1793.
6) Sur un aperçu de ces concepts et des enjeux dont ils sont porteurs, voir Hannah ARENDT, La condition de lhomme moderne, Calmann-Lévy, 1983.