DU BON USAGE DE LA MÉMOIRE

Par Jean-luc Pierre, lycée Chanzy, Charleville-Mézières

  L'exemple de l’histoire des civilisations anatoliennes

 

    Les civilisations qui se sont développées en Anatolie et les sites archéologiques qui en témoignent ont été utilisés à des fins politiques dans la formation nationale des États modernes. Les nations, les langues, les religions et les mythiques foyers nationaux servent de justification aux exigences territoriales. Les médias, mais aussi les historiens et archéologues passionnés prêtent souvent leur concours à des explications récurrentes. Le citoyen actif et spectateur est amené aussi à prendre parti et ses réactions seront également déterminées par la proximité culturelle, historique ou religieuse. Notre objectivité est souvent prise en défaut par ignorance et par peur, et nos raisonnements nous amènent à des positions tranchées que semble justifier l’histoire.

 

    Au XIXème siècle déjà les romantiques avaient choisi la petite nation grecque ; l’art et le talent ont héroïsé les martyrs de la guerre d’indépendance. C’est la même expression, "la guerre d’indépendance", qui est employée par Mustafa Kemal quand les Turcs fondent une nation nouvelle face aux appétits des grandes puissances et à l’expansionnisme grec en Anatolie aux lendemains du traité de Sèvres.
   Quelques exemples pris dans les reconstructions nationales à différentes époques permettent d’observer le détournement de la féconde histoire anatolienne et égéenne pour servir un discours idéologique et politique.

1. Les hittites, le glorieux passé des turcs ?

2. "le plus cher objet de mas voeux, est cette vie de tout un peuple en bon accord"

3. "Le plus beauc ciel et le meilleur climat qui soit parmi les hommes"

4. Hellenisme ou nationalisme ?


I. LES HITTITES, LE GLORIEUX PASSÉ DES TURCS ?

    Dans la Bible, les Hittites sont mentionnés sous le nom de Hittim dont la traduction anglaise Hittits va s’imposer. L’actuelle Bogazköy découverte en 1834 par Charles Texier, n’est identifiée avec Hattuöa, la capitale des Hittites, qu’en 1906. Les tablettes cunéiformes trouvées dans le grand temple confirmaient cette localisation et mettaient au jour une histoire que les témoignages archéologiques encore rares ne permettaient pas de supposer.
    L’Anatolie était entrée dans l’histoire au début du deuxième millénaire, avec l’arrivée et l’installation de marchands assyriens sous l’autorité des souverains du pays des Hattis. Kaneö, le site principal des marchands assyriens était le grand relais entre Aööur sur le Tigre et les comptoirs d’Anatolie. Connu aujourd’hui sous le nom de Kültepe près de Kayseûm (centre commercial) était situé à proximité de Neöa, une citadelle-palais des Hattis. Ces populations hatties installées au cœur de l’Anatolie se soumettent à l’autorité de guerriers envahisseurs indo-européens qui arrivent au XVIIIème siècle avant notre ère avec à leur tête Anitta, le conquérant de Neöa. C’est d’abord sous le nom de Nésiens que les textes mentionnent les Hittites. Mais à la même époque arrivent d’autres peuples : les Louvites, les Palaïtes et les Hourrites. D’où viennent-ils ? D’Europe ou d’Asie ? Passent-ils par le Caucase ou les détroits ? Ils ne prennent de toute façon leur consistance historique qu’avec leur installation en Anatolie.
    On ne trouve pas de trace violence mais au contraire une intégration progressive à la société hattie jusqu’à en perpétuer le nom. Comme dans cette dédicace de la fin du XIIIème siècle, peu de temps avant la disparition de l’empire, rédigée en hiéroglyphes sur le rocher de Nisantas à Hattuöa, près du palais royal : "Je suis Mon Soleil, Suppiluliuma, Grand Roi, roi du pays Hatti, héros, fils de Tudhalia, grand roi..." Au long du IIème millénaire le "Grand Roi" est avec Pharaon le plus puissant souverain du Proche Orient.
    Le hittite, une langue indo-européenne que Hrozny commence à déchiffrer en 1916, est écrit en hiéroglyphes pour les titulatures ou en cunéiforme, mais la langue diplomatique reste l’akkadien ou le sumérien. D’autres langues encore figurent sur les tablettes (le hourrite, le louvite et le palaïte). C’est un empire intégrateur qui maintient de nombreux particularismes linguistiques et culturels des peuples, anciens, ou nouveaux venus sur le sol anatolien. Quant au panthéon de Yasilikaya, dans le sanctuaire royal d’Hattuöa, il est esssentiellement Hourrite.1
    Cette histoire entre évidemment dans le débat sur la nation turque et ses fondements, car les principales découvertes se font au moment où les Turcs se cherchent des racines anatoliennes préislamiques. Le nationalisme turc, en quête d’une identité historique qui s’oppose à l’identité ottomane et musulmane, s’appuie sur le passé des civilisations anatoliennes. Il rend possible par là une convergence entre la turcité et le monde occidental. 2
    Il fallait à tout prix avoir précédé les Perses, les Grecs et les Romains. Pour lutter contre la revendication de l’Anatolie comme terre de l’Antiquité classique par les Occidentaux, Mustafa Kemal, dans ses discours en 1923, développe l’idée que les Hittites et les Turcs auraient, au cœur de l’Asie, une origine commune et que, par filiation, ils sont les "premiers occupants". Cette théorie tenait mal face aux origines différentes des deux langues. Il suffisait de démontrer que les langues procédaient toutes d’une même origine "asiatique", c’était la théorie de la langue soleil.
    Les Hittites fournissaient des modèles kémalistes. Par exemple Puduhepa donne une image "positive" de la femme comme la propagande d’Atatürk veut le faire dans les années trente. La mère de Tudhalia IV, princesse hourrite à la forte personnalité reçoit le titre de "Mon Soleil" réservé aux souverains. Les Hittites comme les Turcs se sont imposés en Anatolie en apportant leur langue. Les efforts des turcologues porteront sur l’ennoblissement d’une langue et d’une culture jusqu’alors populaires et méprisées3 . L’Anatolie, mosaïque de peuples, devait désormais accepter la fusion culturelle et la turquisation, comme point de départ d’une nouvelle histoire prenant en compte toutefois la richesse et la diversité d’un passé commun.

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  II. "LE PLUS CHER OBJET DE MES VŒUX, EST CETTE VIE DE TOUT UN PEUPLE EN BON ACCORD."4

 

    L’histoire de la guerre de Troie a nourri l’hellénisme, mais elle a pu servir aussi les intérêts des non-grecs d’Anatolie. La fortune de l’œuvre homérique résulte de ce qu’elle incarne un idéal panhellénique. Dans le cadre du conflit avec les barbares, elle fournit aux Grecs une culture et une histoire communes. L’œuvre qui hérite de traditions orales, est écrite à la fin du VIIIème siècle, à l’époque où l’alphabet phénicien s’impose. Les textes d’Homère ont été fixés au VIème siècle à Athènes depuis l’instauration des Panathénées sous Pisistrate. Les enfants apprenaient à lire et à écrire dans Homère et les rhapsodes parcouraient le monde grec pour réciter et commenter son œuvre. Ce monde de héros sert chez Platon de modèle de comportements et de valeurs pour les jeunes gens bien éduqués, quoique Xénophon raille Nikératos qui prétend trouver dans l’œuvre d’Homère le nécessaire de l’honnête homme.5
    Le monde épique chanté par l’épopée est aussi artificiel que la langue d’Homère. Les récits témoignent à la fois de la période de la guerre de Troie (XIIIème siècle) et du temps d’Homère (VIIIème). Certains anachronismes révèlent le temps de la rédaction, mais la matière de l’épopée plaide pour l’ancienneté des témoignages qui se sont fixés lors du passage à l’écrit. Cette accumulation des récits s’est faite dans le plus grand désordre géographique et pour le plus grand bonheur poétique, en fossilisant une langue aux nombreuses composantes dialectales.
    Argiens, Danaens, ou plus encore Achéens sont les noms de ces peuples en lutte qui ne seront regroupés sous les termes de Grec ou d’Hellène qu’à partir du IVème siècle.6 Mais les Troyens étaient-ils des Grecs ? La question ne mérite peut-être pas d’être posée dans des termes aussi simplistes mais si vous vous entêtez, les auteurs se gardent souvent d’une réponse claire. "Vers 2000, des populations indo-européennes descendent des régions carpatho-danubiennes et se divisent en deux branches, occupent la Grèce (premiers Grecs), et l’Asie Mineure (Fondateur de Troie VI, Hittites...)" "Troie VI est élevée vers 1900 par une population nouvellement arrivée [...] et probablement apparentée d’assez près aux premiers Grecs."7 La diversité des établissements humains en Anatolie n’interdit pas que le site de Troie ait" pu appartenir à un peuple parent des Achéens".8 Les Grecs ne s’installent en effet durablement en Anatolie que vers l’an mille, et les alliés des Troyens sont des "Asiatiques", des Lyciens ou des Cariens "barbarophonoi" tout aussi héroïques que leurs adversaires et pourvus des critères grecs de la distinction.9 En revanche, au IVème siècle, Isocrate évoquera les "rivages asiatiques livrés en bloc, non seulement aux barbares, mais à des Grecs qui, s’ils ont la même langue que nous, ont les façons d’agir des barbares."10 Le monde des cités s’est construit sur la conservation du passé sans cesse recomposé.
    "Quand débute la Grèce [...] qui sont les Grecs?"11 Voilà des questions auxquelles on ne donne pas de réponses sans s’engager dans des débats idéologiques. On trouve souvent commode d’employer les termes de préhellènes parlant le proto-grec ! Quant à Troie, certains chercheurs proposent "d’enlever à Troie cette place unique qu’elle occupe dans l’histoire grecque à l’âge du bronze, ou même de lui refuser toute place d’importance dans cette histoire."12
   A sa façon Mehmet II, le Conquérant de Byzance avait déjà tranché. Il traverse en 1462 la Troade et le chroniqueur Critoboulos d’Imbros relate ses propos : "Arrivé à Ilion, le sultan en contemplait les restes et la trace de l’antique cité de Troie, son étendue, sa situation et les autres avantages de la contrée, sa position favorable par rapport à la mer et au continent." Puis le voici qui visite les tombeaux des héros (Achille, Ajax et les autres) ; il les glorifia en les félicitant de leur renommée, de leurs exploits, et d’avoir le poète Homère pour les célébrer. Alors, à ce que l’on dit, en hochant la tête, il prononça ces mots : "C’est à moi que Dieu réservait de venger cette cité et ces habitants : j’ai dompté leurs ennemis, ravagé leurs cités et fait de leurs richesses une proie mysienne. En effet, c’étaient des Grecs, des Macédoniens, des Thessaliens, des Péloponnésiens qui jadis avaient ravagé cette cité, et ce sont leurs descendants qui, après tant d’années, m’ont payé la dette que leur démesure impie (hybris) avait contractée alors et souvent par la suite, envers nous les Asiatiques."13
   Le sultan montre sa culture antique et l’assimilation qu’il fait des Turcs et des Teucri, c’est à dire les Troyens. Mais cette pratique était aussi le fait des Anciens qui "persifiaient" les Troyens dans les représentations figurées, ou qui comparaient les guerres médiques et la guerre de Troie dans les discours14 . En revanche, quand Catherine II veut fonder une ville sur la mer Noire, elle l’appelle Odessa (Ulysse en grec : Odysseus) en souvenir des "Grecs" venus combattre les Troyens comme les Russes le font face aux Turcs.

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  III. "LE PLUS BEAU CIEL ET LE MElLLEUR CLIMAT QUI SOIT PARMI LES HOMMES. "

 

    C’est ainsi qu’Hérodote (1,142) présente l’Asie égéenne. Les colons grecs s’installent en force au début du premier millénaire de l’autre côté de l’Égée : " C’est nous qui sommes venus dans la charmante Asie. Avec une force indomptable, nous nous sommes installés dans l’aimable Colophon, pionniers à l’impétueuse violence..."15
    Les barbares, Cariens, Lydiens, Mysiens cohabitent avec ces immigrants solidement implantés dans les villes de la dodécapole (Milet, Priène, Colophon, Téos, Erythrée, Phocée...) Les institutions, les pratiques religieuses, les dialectes confirment les fouilles archéologiques. Celui qui nous informe le mieux sur ces rapports, Hérodote, connaît bien le métissage culturel en tant que Carien d’Halicarnasse.
    Les rapports avec la puissante Lydie de Crésus sont excellents. Barbare hellénisé, il est le fils d’une Ionienne, consulte les oracles d’Apollon, fait des dons aux cités. Après la conquête de Cyrus (546) et sous Cambyse les rapports avec les Perses, les nouveaux maîtres, sont bons. Sous Darius, les garnisons, le tribut, les tyrans imposés, aggravent la tension entre Grecs et Perses. Darius réprime violemment la révolte d’Ionie. "Du territoire de Milet, les Perses gardèrent pour eux la ville et ses environs ainsi que la plaine, et ils donnèrent les hauteurs aux Cariens de Pédasa."16 Postérieurement, la ville cherchera à effacer cette rupture de son histoire en s’inventant des magistrats éponymes pour la période.17
   L’empire perse est œcuménique et intégrateur. Les Grecs d’Asie composent avec le Grand Roi mais restent convaincus de leur supériorité culturelle : "Il est impossible à des gens élevés et gouvernés comme ils sont d’avoir quelque vertu [...] une foule sans discipline ni expérience des dangers, amollie devant la guerre, mais mieux instruite pour l’esclavage que les serviteurs de chez nous [...] ils se laissent inspecter à la porte du palais, ils se roulent à terre, ils s’exercent en toute manière à l’humilité en adorant un mortel qu’ils nomment dieu [...] Ceux d’entre eux qui descendent au bord de la mer et qu’ils appellent satrapes, ne se montrent pas indignes de l’éducation de leur pays." 18
   Pourtant aux confins du monde perse et des cités grecques d’Anatolie, une fusion culturelle se manifeste par des créations originales. Éléments traditionnels et hellénisation se combinent avec la civilisation perse. En créant Halicarnasse en Carie, Mausole donne le modèle de l’urbanisme hellénistique, structuré par les monuments du Prince. En Lycie, le sarcophage de Payava montre le satrape Autophrodatès portant un vêtement perse traité à la grecque, trois officiers ont un costume perse, et devant, trois des quatre Lyciens ont une himation grecque. Le monument des Néréides de Xanthos associe un noyau autochtone et une parure grecque.19 Les satrapes traduisent l’idéologie royale perse en langage artistique grec. Il n’y a donc rien de "purement" grec dans ces grandes réalisations hellénistiques.
    L'hellénisme ne doit pas s’envisager de manière restrictive. La civilisation grecque est universelle et intégratrice. Le nom de Grec ne s’entend pas en terme de race mais de culture dans le cadre d’une koinè culturelle où les influences s’interpénètrent et s’enrichissent mutuellement. La culture grecque s’est aussi construite dans les milieux juifs d’Anatolie, à Sardes ou Ephèse, dont les ancêtres sont venus de Mésopotamie depuis l’époque perse. L’intégration de ces communautés à la culture grecque ira jusqu’à la citoyenneté romaine dans le cas bien connu de Paul de Tarse.20 Est-ce que les tenants de l’hellénisme pur et dur iront jusqu’à y intégrer la composante judaïque? Or, au Front national, on utilise le passé grec pour développer la fièvre obsidionale. "Le programme du Front national retrouve les idées de nos grands ancêtres grecs [...] qui n’ont pas éprouvé le besoin de proclamer une déclaration des droits de l’homme." Ainsi l’hellénisme, réduit à une cité, au siècle d’or et à quelques œuvres, viendrait servir la cause nationaliste, contre le "mondialisme" et le "cosmopolitisme"21 .

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IV. HELLENISME OU NATIONALISME ?

 

    Quand il s’agira de dépouiller l’empire ottoman, l’Europe se souviendra de l’antiquité pour vilipender les Turcs "qui ont laissé dépérir les plus beaux établissements de l’antiquité, ils règnent sur les ruines".22 Le discours sur le barbare s’applique au XIXème siècle aux Turcs et, partant, si le Grec contemporain n’est plus celui de l’antiquité c’est qu’il a été perverti par lui. Les arguments d’un Châteaubriand ou d’un Hugo ne seront pas plus subtils que les propos des géographes ou diplomates qui affirment : "Les terres classiques de l’Asie mineure, réclamées par l’histoire en tant que parties du grand cercle de la civilisation, doivent être rendues à elle, à nous."23
    Dans l’empire ottoman le millet (de l’arabe milla, signifiant religion) ou nation ne concerne que l’appartenance religieuse. Le patriarche était la tête (Bachi) du Rûm millet, mais tous les "Grecs" ne parlaient pas le grec et nulle part il n’y avait homogénéité des populations. Or les confusions entre l’héritage grec antique et "les bases ethnologiques"24 , entre la langue et l’orthodoxie, sont entretenues à des fins de conquêtes territoriales maximales dans le contexte de la question des nationalités qui achève l’empire ottoman.
    Au début de l’époque moderne, l’Hellade n’étant qu’une abstraction, elle pouvait aussi prendre corps dans l’acception la plus large. Autrement dit le nationalisme grec pouvait emprunter le cheval de Troie de l’hellénisme. Cette confusion est une constante de la vision grecque de l’Histoire. "Pour la première fois après plus de trois mille ans - depuis la prise de Troie - de présence dans ses foyers de Thrace et du littoral de l’Asie mineure, en Méditerranée, en mer Égée et dans le Pont-Euxin, où il a dominé sans interruption économiquement, culturellement et politiquement et dont ont émané d’importantes composantes de sa civilisation (ionienne, hellénistique, chrétienne, byzantine), il va être totalement extirpé dans des circonstances tragiques. Une grande partie de l’hellénisme sera massacrée ou décimée par les souffrances que lui impose le régime kémalien..."25 Suivant les termes du traité de Sèvres (1920) qui favorise toutes les nationalités pourvu que l’empire ottoman soit le plus affaibli possible, les Grecs recevraient la Thrace, Smyrne et une grande partie des provinces égéennes, à charge pour eux de s’y imposer. La réaction des nationalistes Turcs avec à leur tête Mustafa Kemal renverse la situation par la victoire militaire, l’armistice, la conférence de Lausanne (1922) et la paix (1923). Période douloureuse26 au cours de laquelle la terre et les hommes seront échangés mais qui met un terme définitif à la guerre, et que traduisent bien des œuvres sensibles : "Il n’y a pas de bons Grecs et de mauvais Turcs, il y a des hommes qui deviennent des victimes et qui le payent les uns et les autres."27
    La multiplicité des héritages est systématiquement occultée, dénigrée par les Grecs contemporains et François Thual observe : "Il y a un jeu assez complexe entre l’hellénisme et la grécité. L’hellénisme est l’aspect universel du génie grec, la grécité est l’aplatissement du monde grec sur une vision ultra-nationaliste. La propagande actuelle est assez effrayante, parfois prête à dériver vers un clérico-autoritarisme."28 A cet égard, la vigilance du Patriarche de Constantinople est grande. Bartholomée Ier prêche pour un œcuménisme au-dessus des nations : "Je considère que c’est une bénédiction pour le patriarcat de siéger dans un pays de constitution laïque et à majorité musulmane."29
    L’empire ottoman, par sa tolérance, est l’immense creuset dans lequel ont vu le jour ou se sont conservées des formes culturelles originales comme autant de ferments qui permettront l’éclosion des nationalités au XIXème siècle. Le passé doit s’envisager dans l’ensemble de ses couches. Ne sélectionner que quelques éléments historiques pour fonder la cohésion nationale est facteur d’incompréhension et de guerre.

 

NOTES

1 "Les Hittites, civilisation indo-européenne à fleur de roche", Les Dossiers d’Archéologie n° 193, mai 1994.
J.G. Macqueen : les Hittites, aux origines de la Turquie, Armand Colin, Paris, 1985. Marc Desti : Les Civilisations anatoliennes, P.U.F., Q.S.J. ? n° 3277, 1998. Paul Garelli : Le Proche Orient Asiatique, Tome 1, Nelle Clio, PUF, 1997.
2 Stéphane Yerasimos : "Les Turcs", Autrement, n° 76, septembre 1994, p.52 et dans d’autres articles de cette revue.
3 Antoine Galland, Préface à la Bibliothèque Orientale : "On fait quelque grâce aux Arabes [...] on attribue de la politesse aux Persans [...] mais par leur nom seul les Turcs sont tellement décriés."
4 l’Odyssée , VIII.
5 Le Banquet, chapitres III,5 et IV, 6-9. "Le sage Homère a embrassé dans ses poèmes tout ce qui a trait à la vie humaine..."
6 Moses Finley, Le monde d’Ulysse, Points, 1986, chapitre 1, Homère et les Grecs.
7 Pierre Lévèque, l’Aventure Grecque, p.87 et p.58.
8 Christian Llinas, Notice, in Mazenod, L’Art Grec, pages 546 et suivantes.
9 Voir Iliade, VI, quand Glaucos décline son identité et conclut les hauts faits de sa noble lignée par : "Voilà la race, le sang dont je me flatte d’être issu."
10 Isocrate, Lettre à Archidamos,8.
11 Annie Schnapp-Gourbeillon pose le problème fort clairement dans : Précis d’histoire grecque, A.Colin "U", 1990, p.32.
12 Finley, Les premiers temps de la Grèce, Point, p.82. Voir aussi les deux premiers chapitres, chez Maspero, Les anciens grecs, 1964.
13 Texte cité par Pierre Vidal-Naquet dans la préface de l’édition de l’Iliade chez Gallimard-Folio, 1975, pages 5 et 6..
14 Isocrate, Panégyrique, 83, 158 et 159. "A mon avis, si la poésie d’Homère est devenue célèbre, c’est parce qu’il a fait un bel éloge de ceux qui ont lutté contre les barbares [...] afin que par l’audition fréquente de ses vers, nous nous instruisions de la haine qui existe d’avance contre les barbares et que [...] nous aspirions à des exploits semblables."
15 Poème de Mimnerme.
16 Hérodote, VI.
17 Jean-Claude Poursat : La Grèce préclassique, Point-Seuil, 1995.
Olivier Picard : Les Grecs devant la menace Perse, S.E.D.E.S., Paris, 1980.
Edouard Will : Le monde grec et l’Orient, P.U.F., 1972.
Roland Martin : L’Art Grec, Paris, la pochothèque, 1994.
18 Isocrate, Panégyrique, IV, 150-152.
19 Au British Museum de Londres.
20 M. Sartre : L’Asie Mineure et l’Anatolie d’Alexandre à Dioclétien, Armand Colin, Paris , 1995, pp.319-322.
21 Le Monde, 19 mai 1998, p.8. Extraits d’un article intitulé : Le Front national érige la Grèce ancienne en "modèle de résistance".
22 Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, chapitre CXCVII.
23 William Barry, cité par S. Yerasimos page 47.
24 Venizélos cité dans Georges Contogeorgis : Histoire de la Grèce, Hatier, 1992, p.385 : "La Grèce ne va nulle part sans base ethnologique".
25 G. Contogeorgis op.cit p 393-394. Le livre est caricatural, mais il est édité dans une collection dirigée par Milza et Berstein. J’y ai même trouvé (p.377) : "un espace vital pour la survie de l’hellénisme". Pour une Histoire des Balkans, XIVème-XXème, une lumineuse présentation historique de Georges Castellan chez Fayard, 1991 et pour une Histoire de l’Empire Ottoman, Robert Mantran (direction), chez Fayard, 1989.
26 Déjà en 1912, Salonique est purifiée ethniquement, "Aujourd’hui tout est grec, c’est le lot de toute nouvelle région grecque." François Maspero, dans la préface de La guerre dans les Balkans de John Reed, Seuil, 1996, cite également la commission Carnégie qui donne les preuves des ordres reçus pour "tuer toute la population mâle des régions occupées." p.29.
27 Dido Sotiriou : Terre de sang, Confluence-Hatier, 1996. L’enfance romancée d’un Grec de Smyrne au début du siècle. Traduit en turc. Voir aussi Pandelis Prévélakis dans Chronique d’une cité, NRF, Gallimard, 1960, évoque le départ des Turco-Crétois de Réthymnon avec des accents pathétiques (Deuxième partie, p.71 sq)
28 Expert en géopolitique et orthodoxe dialoguant avec Le Monde, 20/1/98. Serafim Korotsos confirme : "en France un parti détient le copyright du racisme. Ici [en Grèce] son sperme traverse le corps politique et social de part en part." Courrier International n°389, page 20. Voir aussi l’affaire du dictionnaire grec, Le Monde, 3/06/98. Voir également l’amnésie de la longue histoire des Juifs accueillis en 1492 sous Bajazet II à Salonique jusqu’à l’extermination à partir de 1942, Le Monde, 26/12/97. Voir le caractère sélectif des fouilles archéologiques, de la muséographie qui écarte les apports des "occupants", même romains...
29 Entretiens avec le patriarche, Le Monde, 20/4/94.) Voir son livre d’entretiens avec Olivier Clément : La vérité vous rendra libre, Lattès, 1997, où il condamne avec fermeté toute attitude revancharde, toute dérive nationaliste de l’orthodoxie et surtout les leçons de morale et les interdits.

  © Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°16, 1998