Par Jean-luc Pierre, lycée Chanzy, Charleville-Mézières
L'exemple de lhistoire des civilisations anatoliennes
Les civilisations qui se sont développées en Anatolie et les sites archéologiques qui en témoignent ont été utilisés à des fins politiques dans la formation nationale des États modernes. Les nations, les langues, les religions et les mythiques foyers nationaux servent de justification aux exigences territoriales. Les médias, mais aussi les historiens et archéologues passionnés prêtent souvent leur concours à des explications récurrentes. Le citoyen actif et spectateur est amené aussi à prendre parti et ses réactions seront également déterminées par la proximité culturelle, historique ou religieuse. Notre objectivité est souvent prise en défaut par ignorance et par peur, et nos raisonnements nous amènent à des positions tranchées que semble justifier lhistoire.
Au XIXème siècle
déjà les romantiques avaient choisi la petite nation grecque ; lart et
le talent ont héroïsé les martyrs de la guerre dindépendance. Cest
la même expression, "la guerre dindépendance", qui est employée
par Mustafa Kemal quand les Turcs fondent une nation nouvelle face aux appétits
des grandes puissances et à lexpansionnisme grec en Anatolie aux lendemains
du traité de Sèvres.
Quelques exemples pris dans les reconstructions nationales à différentes
époques permettent dobserver le détournement de la féconde histoire anatolienne
et égéenne pour servir un discours idéologique et politique.
1. Les hittites, le glorieux passé des turcs ?
2. "le plus cher objet de mas voeux, est cette vie de tout un peuple en bon accord"
3. "Le plus beauc ciel et le meilleur climat qui soit parmi les hommes"
I. LES HITTITES, LE GLORIEUX PASSÉ DES TURCS ?
Dans la Bible,
les Hittites sont mentionnés sous le nom de Hittim dont la traduction anglaise
Hittits va simposer. Lactuelle Bogazköy découverte en 1834 par Charles
Texier, nest identifiée avec Hattuöa, la capitale des Hittites, quen
1906. Les tablettes cunéiformes trouvées dans le grand temple confirmaient cette
localisation et mettaient au jour une histoire que les témoignages archéologiques
encore rares ne permettaient pas de supposer.
LAnatolie était entrée dans lhistoire au début
du deuxième millénaire, avec larrivée et linstallation de marchands
assyriens sous lautorité des souverains du pays des Hattis. Kaneö, le
site principal des marchands assyriens était le grand relais entre Aööur sur
le Tigre et les comptoirs dAnatolie. Connu aujourdhui sous le nom
de Kültepe près de Kayseûm (centre commercial) était situé à proximité de Neöa,
une citadelle-palais des Hattis. Ces populations hatties installées au cur
de lAnatolie se soumettent à lautorité de guerriers envahisseurs
indo-européens qui arrivent au XVIIIème siècle avant notre ère avec à leur tête
Anitta, le conquérant de Neöa. Cest dabord sous le nom de Nésiens
que les textes mentionnent les Hittites. Mais à la même époque arrivent dautres
peuples : les Louvites, les Palaïtes et les Hourrites. Doù viennent-ils
? DEurope ou dAsie ? Passent-ils par le Caucase ou les détroits
? Ils ne prennent de toute façon leur consistance historique quavec leur
installation en Anatolie.
On ne trouve pas de trace violence mais au contraire une
intégration progressive à la société hattie jusquà en perpétuer le nom.
Comme dans cette dédicace de la fin du XIIIème siècle, peu de temps avant la
disparition de lempire, rédigée en hiéroglyphes sur le rocher de Nisantas
à Hattuöa, près du palais royal : "Je suis Mon Soleil, Suppiluliuma, Grand
Roi, roi du pays Hatti, héros, fils de Tudhalia, grand roi..." Au long
du IIème millénaire le "Grand Roi" est avec Pharaon le plus puissant
souverain du Proche Orient.
Le hittite, une langue indo-européenne que Hrozny commence
à déchiffrer en 1916, est écrit en hiéroglyphes pour les titulatures ou en cunéiforme,
mais la langue diplomatique reste lakkadien ou le sumérien. Dautres
langues encore figurent sur les tablettes (le hourrite, le louvite et le palaïte).
Cest un empire intégrateur qui maintient de nombreux particularismes linguistiques
et culturels des peuples, anciens, ou nouveaux venus sur le sol anatolien. Quant
au panthéon de Yasilikaya, dans le sanctuaire royal dHattuöa, il est esssentiellement
Hourrite.1
Cette histoire entre évidemment dans le débat sur la nation
turque et ses fondements, car les principales découvertes se font au moment
où les Turcs se cherchent des racines anatoliennes préislamiques. Le nationalisme
turc, en quête dune identité historique qui soppose à lidentité
ottomane et musulmane, sappuie sur le passé des civilisations anatoliennes.
Il rend possible par là une convergence entre la turcité et le monde occidental.
2
Il fallait à tout prix avoir précédé les Perses, les Grecs
et les Romains. Pour lutter contre la revendication de lAnatolie comme
terre de lAntiquité classique par les Occidentaux, Mustafa Kemal, dans
ses discours en 1923, développe lidée que les Hittites et les Turcs auraient,
au cur de lAsie, une origine commune et que, par filiation, ils
sont les "premiers occupants". Cette théorie tenait mal face aux origines
différentes des deux langues. Il suffisait de démontrer que les langues procédaient
toutes dune même origine "asiatique", cétait la théorie
de la langue soleil.
Les Hittites fournissaient des modèles kémalistes. Par exemple
Puduhepa donne une image "positive" de la femme comme la propagande
dAtatürk veut le faire dans les années trente. La mère de Tudhalia IV,
princesse hourrite à la forte personnalité reçoit le titre de "Mon Soleil"
réservé aux souverains. Les Hittites comme les Turcs se sont imposés en Anatolie
en apportant leur langue. Les efforts des turcologues porteront sur lennoblissement
dune langue et dune culture jusqualors populaires et méprisées3
. LAnatolie, mosaïque de peuples, devait désormais accepter la fusion
culturelle et la turquisation, comme point de départ dune nouvelle histoire
prenant en compte toutefois la richesse et la diversité dun passé commun.
II. "LE PLUS CHER OBJET DE MES VUX, EST CETTE VIE DE TOUT UN PEUPLE EN BON ACCORD."4
Lhistoire
de la guerre de Troie a nourri lhellénisme, mais elle a pu servir aussi
les intérêts des non-grecs dAnatolie. La fortune de luvre
homérique résulte de ce quelle incarne un idéal panhellénique. Dans le
cadre du conflit avec les barbares, elle fournit aux Grecs une culture et une
histoire communes. Luvre qui hérite de traditions orales, est écrite
à la fin du VIIIème siècle, à lépoque où lalphabet phénicien simpose.
Les textes dHomère ont été fixés au VIème siècle à Athènes depuis linstauration
des Panathénées sous Pisistrate. Les enfants apprenaient à lire et à écrire
dans Homère et les rhapsodes parcouraient le monde grec pour réciter et commenter
son uvre. Ce monde de héros sert chez Platon de modèle de comportements
et de valeurs pour les jeunes gens bien éduqués, quoique Xénophon raille Nikératos
qui prétend trouver dans luvre dHomère le nécessaire de lhonnête
homme.5
Le monde épique chanté par lépopée est aussi artificiel
que la langue dHomère. Les récits témoignent à la fois de la période de
la guerre de Troie (XIIIème siècle) et du temps dHomère (VIIIème). Certains
anachronismes révèlent le temps de la rédaction, mais la matière de lépopée
plaide pour lancienneté des témoignages qui se sont fixés lors du passage
à lécrit. Cette accumulation des récits sest faite dans le plus
grand désordre géographique et pour le plus grand bonheur poétique, en fossilisant
une langue aux nombreuses composantes dialectales.
Argiens, Danaens, ou plus encore Achéens sont les noms de
ces peuples en lutte qui ne seront regroupés sous les termes de Grec ou dHellène
quà partir du IVème siècle.6 Mais les Troyens étaient-ils des Grecs
? La question ne mérite peut-être pas dêtre posée dans des termes aussi
simplistes mais si vous vous entêtez, les auteurs se gardent souvent dune
réponse claire. "Vers 2000, des populations indo-européennes descendent
des régions carpatho-danubiennes et se divisent en deux branches, occupent la
Grèce (premiers Grecs), et lAsie Mineure (Fondateur de Troie VI, Hittites...)"
"Troie VI est élevée vers 1900 par une population nouvellement arrivée
[...] et probablement apparentée dassez près aux premiers Grecs."7
La diversité des établissements humains en Anatolie ninterdit pas que
le site de Troie ait" pu appartenir à un peuple parent des Achéens".8
Les Grecs ne sinstallent en effet durablement en Anatolie que vers lan
mille, et les alliés des Troyens sont des "Asiatiques", des Lyciens
ou des Cariens "barbarophonoi" tout aussi héroïques que leurs adversaires
et pourvus des critères grecs de la distinction.9 En revanche, au IVème
siècle, Isocrate évoquera les "rivages asiatiques livrés en bloc, non seulement
aux barbares, mais à des Grecs qui, sils ont la même langue que nous,
ont les façons dagir des barbares."10 Le monde des cités sest
construit sur la conservation du passé sans cesse recomposé.
"Quand débute la Grèce [...] qui sont les Grecs?"11
Voilà des questions auxquelles on ne donne pas de réponses sans sengager
dans des débats idéologiques. On trouve souvent commode demployer les
termes de préhellènes parlant le proto-grec ! Quant à Troie, certains chercheurs
proposent "denlever à Troie cette place unique quelle occupe
dans lhistoire grecque à lâge du bronze, ou même de lui refuser
toute place dimportance dans cette histoire."12
A sa façon Mehmet II, le Conquérant de Byzance avait déjà tranché.
Il traverse en 1462 la Troade et le chroniqueur Critoboulos dImbros relate
ses propos : "Arrivé à Ilion, le sultan en contemplait les restes et la
trace de lantique cité de Troie, son étendue, sa situation et les autres
avantages de la contrée, sa position favorable par rapport à la mer et au continent."
Puis le voici qui visite les tombeaux des héros (Achille, Ajax et les autres)
; il les glorifia en les félicitant de leur renommée, de leurs exploits, et
davoir le poète Homère pour les célébrer. Alors, à ce que lon dit,
en hochant la tête, il prononça ces mots : "Cest à moi que Dieu réservait
de venger cette cité et ces habitants : jai dompté leurs ennemis, ravagé
leurs cités et fait de leurs richesses une proie mysienne. En effet, cétaient
des Grecs, des Macédoniens, des Thessaliens, des Péloponnésiens qui jadis avaient
ravagé cette cité, et ce sont leurs descendants qui, après tant dannées,
mont payé la dette que leur démesure impie (hybris) avait contractée alors
et souvent par la suite, envers nous les Asiatiques."13
Le sultan montre sa culture antique et lassimilation quil
fait des Turcs et des Teucri, cest à dire les Troyens. Mais cette pratique
était aussi le fait des Anciens qui "persifiaient" les Troyens dans
les représentations figurées, ou qui comparaient les guerres médiques et la
guerre de Troie dans les discours14 . En revanche, quand Catherine II
veut fonder une ville sur la mer Noire, elle lappelle Odessa (Ulysse en
grec : Odysseus) en souvenir des "Grecs" venus combattre les Troyens
comme les Russes le font face aux Turcs.
III. "LE PLUS BEAU CIEL ET LE MElLLEUR CLIMAT QUI SOIT PARMI LES HOMMES. "
Cest ainsi
quHérodote (1,142) présente lAsie égéenne. Les colons grecs sinstallent
en force au début du premier millénaire de lautre côté de lÉgée
: " Cest nous qui sommes venus dans la charmante Asie. Avec une force
indomptable, nous nous sommes installés dans laimable Colophon, pionniers
à limpétueuse violence..."15
Les barbares, Cariens, Lydiens, Mysiens cohabitent avec ces
immigrants solidement implantés dans les villes de la dodécapole (Milet, Priène,
Colophon, Téos, Erythrée, Phocée...) Les institutions, les pratiques religieuses,
les dialectes confirment les fouilles archéologiques. Celui qui nous informe
le mieux sur ces rapports, Hérodote, connaît bien le métissage culturel en tant
que Carien dHalicarnasse.
Les rapports avec la puissante Lydie de Crésus sont excellents.
Barbare hellénisé, il est le fils dune Ionienne, consulte les oracles
dApollon, fait des dons aux cités. Après la conquête de Cyrus (546) et
sous Cambyse les rapports avec les Perses, les nouveaux maîtres, sont bons.
Sous Darius, les garnisons, le tribut, les tyrans imposés, aggravent la tension
entre Grecs et Perses. Darius réprime violemment la révolte dIonie. "Du
territoire de Milet, les Perses gardèrent pour eux la ville et ses environs
ainsi que la plaine, et ils donnèrent les hauteurs aux Cariens de Pédasa."16
Postérieurement, la ville cherchera à effacer cette rupture de son histoire
en sinventant des magistrats éponymes pour la période.17
Lempire perse est cuménique et intégrateur. Les Grecs
dAsie composent avec le Grand Roi mais restent convaincus de leur supériorité
culturelle : "Il est impossible à des gens élevés et gouvernés comme ils
sont davoir quelque vertu [...] une foule sans discipline ni expérience
des dangers, amollie devant la guerre, mais mieux instruite pour lesclavage
que les serviteurs de chez nous [...] ils se laissent inspecter à la porte du
palais, ils se roulent à terre, ils sexercent en toute manière à lhumilité
en adorant un mortel quils nomment dieu [...] Ceux dentre eux qui
descendent au bord de la mer et quils appellent satrapes, ne se montrent
pas indignes de léducation de leur pays." 18
Pourtant aux confins du monde perse et des cités grecques dAnatolie,
une fusion culturelle se manifeste par des créations originales. Éléments traditionnels
et hellénisation se combinent avec la civilisation perse. En créant Halicarnasse
en Carie, Mausole donne le modèle de lurbanisme hellénistique, structuré
par les monuments du Prince. En Lycie, le sarcophage de Payava montre le satrape
Autophrodatès portant un vêtement perse traité à la grecque, trois officiers
ont un costume perse, et devant, trois des quatre Lyciens ont une himation grecque.
Le monument des Néréides de Xanthos associe un noyau autochtone et une parure
grecque.19 Les satrapes traduisent lidéologie royale perse en langage
artistique grec. Il ny a donc rien de "purement" grec dans ces
grandes réalisations hellénistiques.
L'hellénisme ne doit pas senvisager de manière restrictive.
La civilisation grecque est universelle et intégratrice. Le nom de Grec ne sentend
pas en terme de race mais de culture dans le cadre dune koinè culturelle
où les influences sinterpénètrent et senrichissent mutuellement.
La culture grecque sest aussi construite dans les milieux juifs dAnatolie,
à Sardes ou Ephèse, dont les ancêtres sont venus de Mésopotamie depuis lépoque
perse. Lintégration de ces communautés à la culture grecque ira jusquà
la citoyenneté romaine dans le cas bien connu de Paul de Tarse.20 Est-ce
que les tenants de lhellénisme pur et dur iront jusquà y intégrer
la composante judaïque? Or, au Front national, on utilise le passé grec pour
développer la fièvre obsidionale. "Le programme du Front national retrouve
les idées de nos grands ancêtres grecs [...] qui nont pas éprouvé le besoin
de proclamer une déclaration des droits de lhomme." Ainsi lhellénisme,
réduit à une cité, au siècle dor et à quelques uvres, viendrait
servir la cause nationaliste, contre le "mondialisme" et le "cosmopolitisme"21
.
IV. HELLENISME OU NATIONALISME ?
Quand il sagira
de dépouiller lempire ottoman, lEurope se souviendra de lantiquité
pour vilipender les Turcs "qui ont laissé dépérir les plus beaux établissements
de lantiquité, ils règnent sur les ruines".22 Le discours
sur le barbare sapplique au XIXème siècle aux Turcs et, partant, si le
Grec contemporain nest plus celui de lantiquité cest quil
a été perverti par lui. Les arguments dun Châteaubriand ou dun Hugo
ne seront pas plus subtils que les propos des géographes ou diplomates qui affirment
: "Les terres classiques de lAsie mineure, réclamées par lhistoire
en tant que parties du grand cercle de la civilisation, doivent être rendues
à elle, à nous."23
Dans lempire ottoman le millet (de larabe milla,
signifiant religion) ou nation ne concerne que lappartenance religieuse.
Le patriarche était la tête (Bachi) du Rûm millet, mais tous les "Grecs"
ne parlaient pas le grec et nulle part il ny avait homogénéité des populations.
Or les confusions entre lhéritage grec antique et "les bases ethnologiques"24
, entre la langue et lorthodoxie, sont entretenues à des fins de conquêtes
territoriales maximales dans le contexte de la question des nationalités qui
achève lempire ottoman.
Au début de lépoque moderne, lHellade nétant
quune abstraction, elle pouvait aussi prendre corps dans lacception
la plus large. Autrement dit le nationalisme grec pouvait emprunter le cheval
de Troie de lhellénisme. Cette confusion est une constante de la vision
grecque de lHistoire. "Pour la première fois après plus de trois
mille ans - depuis la prise de Troie - de présence dans ses foyers de Thrace
et du littoral de lAsie mineure, en Méditerranée, en mer Égée et dans
le Pont-Euxin, où il a dominé sans interruption économiquement, culturellement
et politiquement et dont ont émané dimportantes composantes de sa civilisation
(ionienne, hellénistique, chrétienne, byzantine), il va être totalement extirpé
dans des circonstances tragiques. Une grande partie de lhellénisme sera
massacrée ou décimée par les souffrances que lui impose le régime kémalien..."25
Suivant les termes du traité de Sèvres (1920) qui favorise toutes les nationalités
pourvu que lempire ottoman soit le plus affaibli possible, les Grecs recevraient
la Thrace, Smyrne et une grande partie des provinces égéennes, à charge pour
eux de sy imposer. La réaction des nationalistes Turcs avec à leur tête
Mustafa Kemal renverse la situation par la victoire militaire, larmistice,
la conférence de Lausanne (1922) et la paix (1923). Période douloureuse26 au
cours de laquelle la terre et les hommes seront échangés mais qui met un terme
définitif à la guerre, et que traduisent bien des uvres sensibles : "Il
ny a pas de bons Grecs et de mauvais Turcs, il y a des hommes qui deviennent
des victimes et qui le payent les uns et les autres."27
La multiplicité des héritages est systématiquement occultée,
dénigrée par les Grecs contemporains et François Thual observe : "Il y
a un jeu assez complexe entre lhellénisme et la grécité. Lhellénisme
est laspect universel du génie grec, la grécité est laplatissement
du monde grec sur une vision ultra-nationaliste. La propagande actuelle est
assez effrayante, parfois prête à dériver vers un clérico-autoritarisme."28
A cet égard, la vigilance du Patriarche de Constantinople est grande. Bartholomée
Ier prêche pour un cuménisme au-dessus des nations : "Je considère
que cest une bénédiction pour le patriarcat de siéger dans un pays de
constitution laïque et à majorité musulmane."29
Lempire ottoman, par sa tolérance, est limmense
creuset dans lequel ont vu le jour ou se sont conservées des formes culturelles
originales comme autant de ferments qui permettront léclosion des nationalités
au XIXème siècle. Le passé doit senvisager dans lensemble de ses
couches. Ne sélectionner que quelques éléments historiques pour fonder la cohésion
nationale est facteur dincompréhension et de guerre.
NOTES
1 "Les Hittites, civilisation
indo-européenne à fleur de roche", Les Dossiers dArchéologie n° 193,
mai 1994.
J.G. Macqueen : les Hittites, aux origines de la Turquie, Armand Colin, Paris,
1985. Marc Desti : Les Civilisations anatoliennes, P.U.F., Q.S.J. ? n° 3277,
1998. Paul Garelli : Le Proche Orient Asiatique, Tome 1, Nelle Clio, PUF, 1997.
2 Stéphane Yerasimos : "Les Turcs", Autrement, n° 76, septembre 1994,
p.52 et dans dautres articles de cette revue.
3 Antoine Galland, Préface à la Bibliothèque Orientale : "On fait quelque
grâce aux Arabes [...] on attribue de la politesse aux Persans [...] mais par
leur nom seul les Turcs sont tellement décriés."
4 lOdyssée , VIII.
5 Le Banquet, chapitres III,5 et IV, 6-9. "Le sage Homère a embrassé dans
ses poèmes tout ce qui a trait à la vie humaine..."
6 Moses Finley, Le monde dUlysse, Points, 1986, chapitre 1, Homère et
les Grecs.
7 Pierre Lévèque, lAventure Grecque, p.87 et p.58.
8 Christian Llinas, Notice, in Mazenod, LArt Grec, pages 546 et suivantes.
9 Voir Iliade, VI, quand Glaucos décline son identité et conclut les hauts faits
de sa noble lignée par : "Voilà la race, le sang dont je me flatte dêtre
issu."
10 Isocrate, Lettre à Archidamos,8.
11 Annie Schnapp-Gourbeillon pose le problème fort clairement dans : Précis
dhistoire grecque, A.Colin "U", 1990, p.32.
12 Finley, Les premiers temps de la Grèce, Point, p.82. Voir aussi les deux
premiers chapitres, chez Maspero, Les anciens grecs, 1964.
13 Texte cité par Pierre Vidal-Naquet dans la préface de lédition de lIliade
chez Gallimard-Folio, 1975, pages 5 et 6..
14 Isocrate, Panégyrique, 83, 158 et 159. "A mon avis, si la poésie dHomère
est devenue célèbre, cest parce quil a fait un bel éloge de ceux
qui ont lutté contre les barbares [...] afin que par laudition fréquente
de ses vers, nous nous instruisions de la haine qui existe davance contre
les barbares et que [...] nous aspirions à des exploits semblables."
15 Poème de Mimnerme.
16 Hérodote, VI.
17 Jean-Claude Poursat : La Grèce préclassique, Point-Seuil, 1995.
Olivier Picard : Les Grecs devant la menace Perse, S.E.D.E.S., Paris, 1980.
Edouard Will : Le monde grec et lOrient, P.U.F., 1972.
Roland Martin : LArt Grec, Paris, la pochothèque, 1994.
18 Isocrate, Panégyrique, IV, 150-152.
19 Au British Museum de Londres.
20 M. Sartre : LAsie Mineure et lAnatolie dAlexandre à Dioclétien,
Armand Colin, Paris , 1995, pp.319-322.
21 Le Monde, 19 mai 1998, p.8. Extraits dun article intitulé : Le Front
national érige la Grèce ancienne en "modèle de résistance".
22 Voltaire, Essai sur les murs et lesprit des nations, chapitre
CXCVII.
23 William Barry, cité par S. Yerasimos page 47.
24 Venizélos cité dans Georges Contogeorgis : Histoire de la Grèce, Hatier,
1992, p.385 : "La Grèce ne va nulle part sans base ethnologique".
25 G. Contogeorgis op.cit p 393-394. Le livre est caricatural, mais il est édité
dans une collection dirigée par Milza et Berstein. Jy ai même trouvé (p.377)
: "un espace vital pour la survie de lhellénisme". Pour une
Histoire des Balkans, XIVème-XXème, une lumineuse présentation historique de
Georges Castellan chez Fayard, 1991 et pour une Histoire de lEmpire Ottoman,
Robert Mantran (direction), chez Fayard, 1989.
26 Déjà en 1912, Salonique est purifiée ethniquement, "Aujourdhui
tout est grec, cest le lot de toute nouvelle région grecque." François
Maspero, dans la préface de La guerre dans les Balkans de John Reed, Seuil,
1996, cite également la commission Carnégie qui donne les preuves des ordres
reçus pour "tuer toute la population mâle des régions occupées." p.29.
27 Dido Sotiriou : Terre de sang, Confluence-Hatier, 1996. Lenfance romancée
dun Grec de Smyrne au début du siècle. Traduit en turc. Voir aussi Pandelis
Prévélakis dans Chronique dune cité, NRF, Gallimard, 1960, évoque le départ
des Turco-Crétois de Réthymnon avec des accents pathétiques (Deuxième partie,
p.71 sq)
28 Expert en géopolitique et orthodoxe dialoguant avec Le Monde, 20/1/98. Serafim
Korotsos confirme : "en France un parti détient le copyright du racisme.
Ici [en Grèce] son sperme traverse le corps politique et social de part en part."
Courrier International n°389, page 20. Voir aussi laffaire du dictionnaire
grec, Le Monde, 3/06/98. Voir également lamnésie de la longue histoire
des Juifs accueillis en 1492 sous Bajazet II à Salonique jusquà lextermination
à partir de 1942, Le Monde, 26/12/97. Voir le caractère sélectif des fouilles
archéologiques, de la muséographie qui écarte les apports des "occupants",
même romains...
29 Entretiens avec le patriarche, Le Monde, 20/4/94.) Voir son livre dentretiens
avec Olivier Clément : La vérité vous rendra libre, Lattès, 1997, où il condamne
avec fermeté toute attitude revancharde, toute dérive nationaliste de lorthodoxie
et surtout les leçons de morale et les interdits.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°16, 1998