Christian Grataloup, Université de Reims
La mondialisation, ce "diable" dont ont a toujours "besoin quelque part" (O.Dolfuss) remet en cause le découpage traditionnel entre les disciplines comme la géographie, léconomie... Appellation récente, apparue dans les années soixante-dix, elle est perçue à lépoque en terme de crise, ce qui prouve un certain nombre de modifications importantes.
Cest dabord
la fin dun monocentrisme mondial, basé longtemps sur lEurope, puis
sur les Etats-Unis. La disparition dun pôle unique au profit de la "triade"
(terme simplificateur, car la polarisation actuelle est encore plus complexe)
induit le développement dun réseau de villes mondiales (lA.M.M.:
archipel mégalopolitain mondial ainsi nommé par O. Dolfuss) et un véritable
"bouclage du monde". Les flux entre les Etats-Unis, lEurope
et le Japon se sont à tel point développés que le monde fonctionne aujourdhui
de façon vraiment "circulaire"; en témoignent les "trois huit"
du système boursier.
Parallèlement sest déclenché "le début de la fin"
de l"Antimonde" organisé autour de lU.R.S.S. et la dissolution
de ce monde concurrent, de cette alternative. Sajoutent à cela les mutations
techniques (particulièrement pour les informations) qui permettent une quasi
ubiquité à des coûts dérisoires.
La mondialisation apparaît ainsi nécessaire mais soulève
de nombreux problèmes dont ceux de la cartographie.
1. Une mondialisation nécessaire et spécifique
2. Une cartographie héritée et inadaptée
Initiée et construite
par lEurope, elle révèle des caractères spécifiques et pose des problèmes
à la géographie, car elle oblige à penser globalement le "Monde" comme
sil sagissait dune société mondiale.
La nécessité de la mondialisaion découle du simple effet
de la masse de lhumanité et semble inévitable au moins depuis le néolithique.
Elle rencontre néanmoins des processus inverses de différenciations
des sociétés qui tendent vers l"amondialisation". Le monde demeure
lontemps monométrique avec des distances euclidiennes qui se mesurent aisément
que cela soit pour le déplacement des personnes (comme Marco Polo), pour celui
des marchandises (comme celui de la soie) ou pour celui des informations (comme
la diffusion de la mort du Grand Khan). Ces déplacements se mesurent en surface
au pas de lhomme, des animaux ou de la vitesse du vent... Les différences
de rapidité entre les déplacements de Jules César et Napoléon Ier (dernier exemple
de déplacement monométrique) ne sont pas significatives malgré des progrès techniques.
Ce poids des distances conduit à des logiques de fractionnement, de différenciation
des sociétés qui connaissent une certaine autonomisation lune par rapport
à lautre, et à un monde facile à penser et à représenter (=> cartes
des civilisations ).
Nous savons que la diffusion de lespèce humaine sur
Terre a eu lieu douest en est à partir de lAncien Monde. Cette diffusion
est prouvée par létude de processus anciens comme la maîtrise de lagriculture
ou la domestication des animaux. Christophe Colomb opère une inversion de ce
sens de diffusion. Ce "bouclage" du monde met bout à bout les deux
éléments les plus éloignés de lhumanité, créant dailleurs un choc
bactériologique sans précédent entre l"Ancien Monde" qui formait
un espace cohérent et les Amérindiens. Malgré ce "coup de tonnerre"
de 1492, qui génère des liens commerciaux puis politiques et militaires entre
pratiquement toutes les parties du monde, la distance reste un élément-clé des
processus de fractionnement et de différenciation jusquau XVIIIème siècle.
Ce nest pas un hasard si cest lEurope qui
accomplit les "Grandes Découvertes" . LEurope située sous le
vent douest, position pourtant difficile pour se lancer à la découverte
du Nouveau Monde, parie dutiliser les alizés, emploie des techniques de
navigation plus sophistiquées que celles de lAsie des moussons et des
jonques chinoises qui se sont arrêtées au Mozambique. La caravelle, résultat
dun mariage des techniques méditerranéennes et baltiques bénéficie de
bonnes connaissances sur les circulations atmosphériques et maritimes dans lAtlantique
Nord, ce qui lui permet de naviguer vent debout contrairement aux jonques. Cela
donne à la mondialisation un certain nombre de caractères spécifiques.
Lacteur européen représente une marge tempérée de lAncien
Monde et y occupe une position-système. En dépit de quelques constructions fortes,
souvent réalisées sous la pression du monde des steppes (la Russie dIvan
le Terrible face aux Tatars...), lEurope est surtout un monde polycentrique,
avec certes une unité culturelle, cultuelle, économique, mais fractionnée politiquement
; elle projete ainsi dans le monde le concept dEtat-Nation. Les États
européens constituent autant de concurrents dans cette projection vers le reste
du monde et leur domination y prend des formes différentes selon leurs propres
caractéristiques : le Portugal ne peut que constituer un réseau maritime, lEspagne
au poids démographique plus conséquent et aux structures différentes capte des
territoires, lAngleterre marie les deux formes de projection....
La nouvelle construction du monde est donc faite par et pour
lEurope, le système européocentré repose surtout sur la notion de complémentarité.
Intervient à nouveau la distance. LEurope colonise
paradoxalement en premier les territoires les plus lointains (Amériques) puis
les plus proches (pourtour méditerranéen, plus rebelle). Grâce aux avancées
citées ci-dessus, lAtlantique est devenu un "lac européen" dès
le XVIème siècle, "lac" que lon traverse en une vingtaine de
jours. Les trajets sont beaucoup plus courts et plus sûrs (80% environ de réussite
pour un voyage triangulaire de trois mois) que les voyages vers lAsie,
qui ne prennent un essor quà partir du XVIIIème siècle : le Japon na
alors aucun mal à tenir les Européens à distance...
Jusquau XIXème siècle, lEurope ne sintéresse
au reste du monde quen fonction de son altérité, et cette altérité devient
complémentarité pour le milieu tempéré européen qui regarde vers la zone intertropicale
essentiellement: lhistoire du sucre, venu dInde du Nord par le monde
musulman, quelle fait cultiver en Amérique (notamment dans ces "îles
à sucre" que Louis XV préfère à la Nouvelle France) puis dans les îles
de locéan Indien et de locéan Pacifique, montre assez limportance
quon accorde à la recherche de produits tropicaux. et cest là toute
la "malchance" des territoires situés suffisamment près de lEurope
et dans la zone intertropicale...
Il faut tenir compte de logiques géohistoriques anciennes
et fortes (les empires, les densités humaines, les techniques, les cultures...)
qui continuent de fonctionner en créant des résistances (en Chine, en Inde...)
mais lEurope a bien projeté son polycentrisme et des Etats Nations dans
le reste du monde ; les marques de leuropéocentrisme restent fortes dans
le sytème du monde actuel.
2. une cartographie héritée et inadaptée
Les cartes que nous utilisons sont des produits historiques. La mondialisation pose des problèmes de représentation.Deux exemples illustrent cette réflexion : le planisphère; le nom et le découpage du monde.
Le planisphère : une construction historique.
Les planisphères que nous utilisons ont des caractéristiques communes qui tiennent en partie à la prégnance européenne sur le monde. Lorientation au nord, le centrage sur lEurope, des limites. Ainsi le fond de carte est, en lui même, un message auquel nous ne prêtons plus souvent attention, par habitude... Ce sont des caractéristiques qui sont aujourdhui mises à mal par la mondialisation.
- Lorientation au nord : pour
les Européens, cest une évidence, les Australiens la vivent différemment...
Une orientation au sud donnerait une image du monde tout aussi "vraie".
Quelles explications ? Laiguille de la boussole...En fait elle indique
tout autant le sud que le nord. Lorientation
au nord apparaît être un choix de société, à mettre en relation avec notre système
décriture de haut en bas, avec le fait quil est difficile de penser
un monde sans "haut", ni "bas". Ainsi depuis les Grecs et
jusquaux XVIème-XVIIème siècles, pour faire pendant à la masse continentale
de lhémisphère nord, les hommes imaginaient un contrepoids dans lhémisphère
sud. Le monde était pensé de façon symétrique et on a longtemps cherché un continent
austral....Implicitement nous vivons sur un monde plat avec un "haut"
et un "bas".
Le terme orienté, hérité de la cartographie médiévale, est
lui aussi, ambigü. Nous lutilisons pour situer par rapport au points cardinaux
; or, au sens littéral, il sagit de la position par rapport au "centre
du monde" de lépoque, cest-à-dire, le Proche-Orient, lieu principal
des diffusions des civilisations de lAncien Monde. Nos cartes sont orientées...
au Nord, les églises sont orientées au sens littéral.
- Le centrage sur lEurope : historiquement, il apparaît assez logique quun monde centré sur lEurope, soit représenté centré sur lEurope. A ce titre, la lutte dinfluence pour le choix du méridien dorigine qui sachève au XIXème siècle par le choix du méridien de Greenwich, celui de la grande puissance de lépoque, est symbolique. La place de locéan pacifique dans le monde nest pas étrangère à ce centrage. Pendant longtemps, cest une marge, la dernière frontière pour les Etats-Unis. Cest parce que cela ne géne pas trop que lon situe là la ligne de changement de date. Cest aussi là que lon situe les deux extrémités dun planisphère. Jusquà la fin du XIXème siècle, les planisphères europeocentrés sont justes, ils représentent un monde avec un centre et des marges. Cest cette organisation du monde et ses représentations qui vont être progressivement bouleversées au cours du XXème siècle.
- Un monde nommé par les Européens
: au fur et à mesure que les Européens découvraient le monde, ils le nommaient,
le découpaient. Inventant des mots, en reprenant dautres, les Européens
ont forgé des cadres mentaux, des grilles de lecture du monde.
Le terme même de "continent" pose problème lorsque
lon cherche à le définir. La coupure Amérique/Ancien monde est nette.
Pour les autres coupures, un examen attentif des limites soulève plus de questions
quil napporte de certitudes. Par exemple, la coupure Afrique/Eurasie,
semble évidente ; du point de vue de la tectonique, cela lest moins, et
lEgypte est plus intégrée à lEst que vers lOuest. LEurope
est une construction historique (diffusion de leuropéanité vers lEst)
et la limite de lOural est le produit de la volonté de Pierre le Grand
dancrer la Russie dans lEurope.
Nommer le monde est une pratique très ancienne puisque les
termes Europe et Asie renvoient à lAntiquité grecque. Ils désignaient
dans le monde grec, la rive occidentale et la rive orientale de la mer Egée.
Le terme Africa (dorigine romaine) va progressivement désigner le monde
au sud de la Mediterranée. Une trilogie européenne centrée sur la Méditerranée
sest mise en place : Est = Asie, Nord = Europe, Sud = Afrique. La découverte
du Nouveau Monde bouleverse cette grille de lecture. Amérique est le nom de
ce nouveau bloc car les Européens lont découvert comme un bloc. Différents
éléments auraient pu permettre de différencier deux continents. En 1807, est
inventé le terme dOcéanie... , preuve de labsurdité du terme continent.
Au début du XXèmesiècle, on invente le mot Antarctique. Ce rangement est nécessaire,
mais il nest en rien naturel. Cest un produit historique qui correspondait
à la vision du monde par les Européens. Ce sont ces grilles qui aujourdhui,
posent de plus en plus de problèmes. La mondialisation génére de nouveaux ensembles
" régionaux", les termes pour les désigner font encore défaut.
Pour Christian Grataloup, laspect clé est que le développement
dun niveau mondial valorise énormément le niveau inférieur, cest-à-dire
le lieu. Ce qui est à la base technique de la mondialisation, ce nest
pas labolition de la distance mais la multiplication des types de distances
dont une des formes est labsence de distance (= ubiquité). La distance
disparaît ou son coût en temps et en argent diminue de plus en plus, ceci confère
une valeur importante à toutes les localisations qui ne sont pas transportables
: les lieux. La ville avec sa métrique du contact humain est un lieu, elle nest
pas transportable. On ne peut pas transporter Rio : lexemple de Brasilia
est à ce titre significatif.
- Un monde en 3D :
Nous vivons dans un monde où se combinent
trois métriques :
* La simultanéité (Internet, informations) se fonde sur deux points, on ne sait
pas où cela passe, cest un monde sans distance.
* Les réseaux : larchétype en serait le transport aérien. Ce qui compte,
cest la distance entre les deux points en terme de coût et de temps ;
peu importe lendroit par où lon passe (effet tunnel).
* Les distances à la surface de la Terre : ce sont les distances euclidiennes.
Nos cartes nutilisent le plus souvent que cette dernière métrique. On
ne sait pas penser et représenter ces trois métriques, doù les recherches
actuelles dans le domaine de la cartographie du monde.
Toutes ces réflexions ne sont pas transposables dans nos pratiques pédagogiques.
Christian Grataloup conclut son exposé en nous invitant à multiplier les types
de cartographie : "apprendre à voir le monde de toutes les façons, à ne
pas se laisser abuser par une naturalisation de la carte, naturalisation de
la façon de nommer... La géographie cest de lhistoire, comme lhistoire
cest de la géographie.".
Vocabulaire :
Métrique = mode de mesure de la distance.
Bibliographie :
Grataloup C. , "Le même et
lautre: renouvellement de la chorématique" in Espaces temps ,51-52/1993,
pp 143-196.
Grataloup C. , Lieux dhistoire, essai de géohistoire systématique,GIP
Reclus Montpellier, 1996.
* Compte-rendu effectué par Maryse Baudson et Thierry Philippot à partir de la conférence donnée par Christian Grataloup lors du Forum régional "France et Europe face à la mondialisation" (25 mars 1995)
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°16, 1998 . blphg.reims@wanadoo.fr