Par collectif, collège Paul Fort *
Une expérience
pédagogique originale a été menée en 1997-1998 au collège Paul Fort, dans le
cadre interdisciplinaire d'une classe patrimoine sous la coordination du principal-adjoint
Régis Cabanac : pour une classe de 5ème (5e 7), il s'agissait de partir sur
les traces d'une ancienne famille de seigneurs ardennais, les Wignacourt, qui
ont donné plusieurs Grands-Maîtres à l'Ordre de Malte au Moyen-Âge.
Le projet -très fédérateur- permettait en effet aux enfants
d'aborder l'Histoire et la Géographie, ou le calcul et la rédaction d'une façon
différente, mais aussi il leur donnait la possibilité d'apprendre à connaître
l'habitat rural et l'économie villageoise d'une manière à la fois concrète et
innovante. Bref, les professeurs retrouvaient le plaisir d'enseigner, tandis
que les élèves retrouvaient, de leur côté, le désir d'apprendre.
L'entreprise ne manquait pas d'ambition, en vérité, puisqu'elle
cherchait à mobiliser dans un même élan des compétences multiples et variées,
dans le droit fil des thèmes transversaux qui parviennent si bien à remotiver
les enfants en éveillant leur curiosité de jeunes reporters.
Le pari a été
tenu : non seulement le résultat est à la hauteur des espérances pédagogiques
de ses initiateurs ; mais encore il a permis aux élèves d'élaborer une brochure
de très belle facture, dont les quarante pages en quadrichromie récapitulent
le fruit de leurs travaux. Elle est désormais proposée au public en souscription
pour la somme de 60 francs.
Sous la férule souriante de Mireille Olivier et de Michel
Rose, professeurs de Français et d'Histoire-Géographie, et avec le concours
technique de Xavier Poli, professeur de Mathématiques chargé de l'exploitation
des données pour une mise en page informatisée, les élèves sont allés dès le
mois de septembre à la découverte des Wignacourt et de leurs domaines ardennais
: c'est lors de cette phase préliminaire que leur est venue l'inspiration qui
a finalement débouché sur un projet de brochure.
La tâche leur a été facilitée, il faut le reconnaître, par
la Mairie de Cormontreuil qui a bien voulu mettre gratuitement à la disposition
de la classe un autocar scolaire : du même coup, cela supprimait le coût du
transport, et le projet gagnait - en la personne du chauffeur Bernard Chouay
- une recrue supplémentaire de choix.
Pour une classe de ZEP, l'avantage était considérable, en
effet, car une expérience de ce type n'a de chance de réussir que si les familles
n'ont pas à verser le moindre centime. De surcroit, le projet ne laissait personne
en lisière, contrairement à beaucoup de voyages scolaires où joue hélas une
ségrégation par le prix, puisqu'il s'agissait-là de faire partir la classe entière.
En explorant
les Ardennes avec leurs professeurs pour se livrer à des recherches généalogiques,
les enfants commençaient -sans le savoir- un véritable jeu de piste aux rebondissements
garantis : au fil des mois, ils ont retrouvé les belles demeures habitées jadis
par les Wignacourt, comme les châteaux de Doumély, de Guignicourt ou de Suzanne
par exemple, mais aussi tout un réseau d'anciennes fermes fortifiées leur ayant
appartenu à Charbogne, à Touligny ou à Warnécourt.
Ces dernières présentent d'ailleurs des caractéristiques
architecturales extrêmement intéressantes, auxquelles les élèves de 5e7 ont
consacré tout un chapitre de leur brochure avec la collaboration technique d'un
éducateur recruté en cours d'année : Jean-Pierre Nacry.
Si les Templiers avaient leurs commanderies, de véritables
fermes-pilotes avant la lettre, les Hospitaliers avaient eux aussi leurs "granges"
rurales, dont ces maisons-fortes des Ardennes -encore en service- sont apparemment
les vestiges...
Le prince Léonel de Mérode, un ingénieur aéronautique qui
descend des Wignacourt, a lui-même accueilli les élèves et leurs professeurs
sur un de ces domaines. S'était joint à eux pour l'occasion Jean-Luc Lebrun,
un délégué des parents qui s'est lui-même pris de passion pour le projet. Le
prince de Mérode s'est dit "ravi de l'initiative prise par ces jeunes reporters
avides de remonter le temps", car le résultat de leurs recherches lui a
permis indirectement de retrouver certains de ses ancêtres ou de mieux faire
connaissance avec d'autres. Il est vrai que, sur le terrain, les jeunes s'étaient
particulièrement activés.
Le circuit des
fermes fortifiées -Charbogne, Touligny, Warnécourt- a passionné les élèves,
qui se sont livrés sur le site à des séances d'arithmétique appliquée, avec
chaînes d'arpenteur et relevés de croquis, avant de livrer leurs trouvailles
à leurs carnets de route en attendant que l'ordinateur leur apporte une forme
définitive pour la brochure. Sans le savoir, ces amateurs éclairés ne procédaient
pas autrement qu'un Villard de Honnecourt qui en plein cur du XIIIème
siècle agissait déjà ainsi.
L'exploitation des registres de catholicité, puis des actes
d'état-civil, a permis de recréer tout un monde disparu, en faisant revivre
des fonctions militaires ou administratives d'autrefois et en rappelant aux
Ardennais d'aujourd'hui que la convivialité villageoise était déjà une vertu
caractéristique des habitants d'hier. Bref, l'étude de la 5e 7 du collège Paul-Fort
a donné son vrai sens au terme de "patrimoine", en montrant le lien
entre les générations et la continuité de la vie.
Zone proche de frontières souvent disputées et dont les villages
ont connu de nombreuses dévastations au cours des âges, les Ardennes n'en restent
pas moins un département riche en joyaux architecturaux intéressants. C'est
une des révélations de la brochure. Sans parler du fameux plateau de Rocroi,
les châteaux de Suzanne ou de Doumély sont autant de témoins d'un passé militaire
illustre ; et on dit même que Vauban s'est inspiré des tours fuselées de Doumély
pour imaginer son célèbre système de fortifications.
Pour des jeunes d'un collège de ZEP dont l'horizon reste
parfois limité au quartier qu'ils habitent, cette "machine à remonter le
temps" sans trop s'éloigner de Reims a été l'occasion d'un enrichissement
culturel considérable. Joignant l'utile à l'agréable tout au long de leur année
scolaire, ils sont devenus presque incollables dans des domaines aussi inattendus
que les techniques de construction, les fonctions militaires médiévales ou les
uniformes des siècles passés.
Le périple s'est
terminé en fin d'année scolaire par une visiste du château de Guignicourt, où
les élèves ont été reçus par le prince de Mérode, héritier des Wignacourt. C'était
le point d'orgue de cette classe patrimoine.
À cette occasion, les jeunes ont d'ailleurs remis à leur
hôte -non sans humour- sa propre généalogie remontée jusqu'aux croisades : pas
moins de 25 générations d'Ardennais, dont les élèves de 5ème 7 avaient patiemment
étudié l'existence, le métier, le terroir et le cadre de vie !
"Quand innovation rime avec conviction dans un collège
de ZEP, nous dit Régis Cabanac, principal-adjoint, le résultat est forcément
au rendez-vous, et il porte un nom : c'est celui d'une joie partagée".
On ne saurait mieux dire !
* Gilles Quénard, principal.
témoignage des enseignants
Par Mireille Olivier et Michel Rose, collège Paul Fort
La classe de 5ème
7 du collège Paul Fort, de Reims, encadrée par Régis Cabanac principal-adjoint,
Mireille Olivier professeur de Lettres, Michel Rose professeur d'Histoire-Géographie
et Xavier Poli professeur de Mathématiques a conçu et réalisé une brochure sur
ce thème, divisée en deux parties :
- la première, consacrée à la famille des Wignacourt explore
les domaines de la généalogie, de la noblesse, de l'héraldique...
- la seconde, aborde d'autres domaines aussi divers que l'architecture,
la lecture de carte, les techniques de calcul...
Elle aboutit à une réflexion sur la conservation du patrimoine architectural.
méthode
- analyse de documents divers au
CDI par demi-journées choisies afin de perturber le moins possible l'emploi
du temps des élèves.
Leur ont été fournis : arbres généalogiques, extraits de registres paroissiaux,
cartes à différentes échelles... à partir desquels, guidés par un questionnaire,
ils ont réalisé certaines pages de la brochure.
- exploration sur le terrain.
un circuit en car entraîne la découverte des différentes demeures qui
sont étudiées sous divers aspects (état de conservation...) et photographiées.
un séjour d'une journée en deux lieux précis les a conduits ) Touligny,
ferme fortifiée pour une étude architecturale et à Guignicourt pour un entretien
avec le prince de Mérode (descendant des Wignacourt).
- exploitation : de retour au CDI, les élèves ont mis en forme le résultat de leurs recherches et utilisé l'ordinateur pour en réaliser la présentation.
- fabrication : un groupe de volontaires a participé à la réalisation matérielle de la brochure (photocopie, classement, reliure). Pour ce faire, on a privilégié le travail en équipe de 5 sous la direction d'un élève volontaire chargé de centraliser les résultats .
objectifs
Les enseignants concernés
voulaient avant tout montrer les capacités d'une classe de ZEP et n'exclure
aucun élève pour des raisons pécunières (ce qui a nécessité une recherche ardue
de "mécènes" !!)
Un autre souhait était de les intéresser à un univers méconnu et pourtant
proche afin de leur montrer que la beauté et le rêve existent tout près de chez
eux... et que peut-être ils pourraient partager cette expérience avec leur famille.
Il nous a paru particulièrement intéressant de travailler en interdisciplinarité
puisque nous touchions à un domaine aussi riche que varié. Ainsi, de nombreux
points du programme d'Histoire ont pu être abordés : la découverte de bâtiments
fortifiés a conduit à mieux comprendre la succession des guerres des XVIème
et XVIIème siècles ; en ce qui concerne les méthodes à acquérir, les élèves
ont utilisé la généalogie pour se situer dans le temps et établir une corrélation
entre la "petite Histoire" et la "Grande Histoire" ; enfin
ils ont appris un vocabulaire précis à partir d'exemples réels...
Dans le domaine
de la Géographie ils ont compris comment se situer dans l'espace, lire une carte,
un plan, en faire un commentaire, s'orienter, établir le lien entre une photo
et une idée.
Leurs connaissances en Mathématiques leur ont permis de mesurer,
réaliser un plan, un dessin avec des proportions, calculer une échelle...
Enfin la maîtrise de la langue a été nécessaire pour la réalisation
de l'ouvrage dans son ensemble : il a fallu comprendre des textes, parfois un
peu difficiles, pour savoir les exploiter, les résumer ; les élèves ont du être
capables de préparer un questionnaire destiné à un entretien avec une personnalité...
Mais le champs des acquisitions ne s'arrête pas là, puisqu'ils
ont appris à maîtriser les techniques audio-visuelles, à dessiner d'après un
modèle réel, à posséder quelques notions d'architecture...
conclusion
Au-delà des connaissances acquises, la bonne humeur et la joie de travailler ensemble ont constitué pour les élèves et les adultes une expérience nouvelle. Peut-être avons nous eu cette année la chance de trouver un moteur contre l'apathie qui est trop souvent notre lot quotidien. Et si le plaisir éprouvé peut permettre de surcroît de développer l'intérêt des jeunes pour la défense de leur patrimoine, alors ce PAE aurait atteint son but essentiel.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°16, 1998