LES VOIES DU PATRIMOINE L’EXEMPLE ARDENNAIS

 

Par ouvrage collectif sous la direction de Gracia Dorel-Ferré, IPR-IA, Reims*

    Voici un ouvrage que beaucoup attendaient depuis longtemps, depuis la tenue de l’Université d’été organisée à Bazeilles en 1995 par Gracia Dorel-Ferré; consacrées au patrimoine industriel champardennais, ces journées ont fait le bilan provisoire des travaux conduits depuis plusieurs années sous sa direction par plusieurs équipes d’enseignants ardennais.

    Notre attente n’est pas déçue : ce livre, émanation des journées de Bazeilles, réussit à être à la fois un ouvrage scientifique de référence sur l’état des travaux en matière de patrimoine industriel en général et dans les Ardennes en particulier, et un "beau" livre, de ceux que l’on prend plaisir à ouvrir régulièrement parce qu’ils sont remarquablement présentés et que la richesse des documents et de l’iconographie permet au lecteur de se plonger instantanément dans le passé de ces lieux de mémoire, que les équipes patrimoniales cherchent justement à préserver. Nul doute que la lecture de cet ouvrage éveillera des vocations et aménera plus d’un lecteur amoureux de sa région à regarder avec plus de considération tout ce qui évoque sa mémoire.

 

patrimoine de l’industrie : 
faire revivre toute une mémoire du travail

 

    La première partie permet d’abord de faire le point sur ce champ disciplinaire nouveau regroupé sous le terme de "patrimoine industriel" et de replacer le patrimoine industriel ardennais dans l’ensemble des actions et des recherches entreprises depuis quelques décennies à l’échelle française, européenne et mondiale.

    - Dans un avant-propos, Gracia Dorel Ferré intègre cette belle contribution ardennaise aux autre travaux déjà réalisés dans l’académie de Reims grâce aux équipes qu’elle a mises en place , en particulier à Troyes et en Haute Marne, travaux dont notre revue a déja rendu compte.
    - Sous la forme heureuse d’une interview claire et dense, Louis Bergeron fait ensuite une mise au point précise sur ce domaine relativement nouveau de la science historique qu’est "l’archéologie industrielle" : sa genèse - son essor - les problèmes de définition et de contours du champ de recherche - ceux liés aux structures de recherche nationales et internationales et à leur mise en cohérence - enfin et surtout les moyens d’action sur les pouvoirs publics ou les entreprises privées pour les amener à prendre en compte plus qu’ils ne le font actuellement la sauvegarde, voire la réhabilitation des sites entrant dans le "patrimoine de l’industrie", terminologie que Louis Bergeron préfère à "archéologie industrielle". En effet, comme l’illustrent les trois cas ardennais présentés ensuite, l’étude du "patrimoine de l’industrie" ne consiste pas uniquement à retrouver des murs ou des outils mais à faire revivre toute une mémoire du travail, toute une organisation sociale soutendues par un mode de production et d’échanges. Contrairement à l’école anglaise, Louis Bergeron ne limite pas le champ d’investigation du patrimoine de l’industrie au seul mode de production issu de la Révolution Industrielle et de la machine à vapeur; il montre comment l’énergie hydraulique a créé dès le Moyen Age en Europe et bien plus tôt dans d’autres civilisations les conditions d’une société "industrielle", c’est-à-dire mettant en jeu des quantités importantes, de travailleurs, de productions et d’échanges élargis. Répertorier les lieux témoins privilégiés de ces sociétés et les faire revivre, telles sont "les voies du patrimoine", énorme entreprise qui demande la coopération de multiples énergies.
    - Patrice Bertrand, conservateur de l’inventaire à la Drac, dresse le bilan des actions en matière de patrimoine industriel dans les Ardennes. " les publications ont permis de faire connaître les caractères spécifiques du patrimoine ardennais. Mais en ce qui concerne la sauvegarde, c’est une autre histoire".

 

trois sites ardennais remarquables

   Ce constat introduit la partie centrale de l’ouvrage, c’est-à-dire la présentation de trois activités spécifiques de l’industrie ardennaise autour de trois sites remarquables:
   1 - La métallurgie, dans le vallon de la Grosse Boutique, à Bogny- sur -Meuse,
   2 - La draperie à Sedan,µ
   3 - Les ardoisières autour de Fumay et de Rimogne.

 

    Chacune à leur manière, ces trois monographies font revivre concrètement, grâce aux descriptions et aux nombreux documents présentés, non seulement les activités industrielles mais aussi toute la vie sociale qui s’était organisée autour.
    - 1 René Colinet présente l’entreprise "des Boulonneries de Bogny-sur-Meuse", qui a réussi à marquer d’une empreinte encore visible aujourd’hui la géographie et la vie d’une petite ville de "la vallée", comme disent les Ardennais. Les Maré, Joseph et Gérard, associés en affaires et liés par des liens matrimoniaux font prospérer la vallée pendant quatre générations, accèdent à la grande bourgeoisie, se faisant construire "châteaux" avec parcs pendant que se développent les alignements de maisons ouvrières. Didier Bigorgne s’attache à décrire la vie ouvrière et les luttes sociales, expression d’une prise de conscience de classe précoce, en particulier lors des grandes grève de 1885 quand les patrons Maré veulent donner à choisir entre l’usine et le syndicat. De multiples documents trés variés et passionnants font revivre cette époque révolue : photographies anciennes et récentes, articles de presse, réglements, tableaux et plans divers... Il y a là une véritable mine documentaire pour l’enseignant qui désire initier ses élèves au vécu de la révolution industrielle.
    - 2 Alain Renard et Anne Marie Mansuy ont adopté une démarche un peu différente pour présenter l’activité drapière qui fit la fortune de la ville de Sedan. Aprés avoir dressé rapidement l’historique du développement de cette activité née au XVIème siècle, qui connut son apogée à la fin du XIXème siècle et qui a pratiquement disparu aujourd’hui, ils s’attachent à montrer l’importance de son implantation dans la géographie urbaine, grâce à de nombreux plans d’époque et à l’étude du riche patrimoine immobilier qui a survécu aux destructions, en particulier sept batiments principaux dont le fameux "Dijonval", ancienne manufacture royale en partie restaurée. A l’aide de photographies, de croquis, ils montrent les caractères spécifiques communs à tous ces batiments, comme la nécéssité de larges ouvertures pour obtenir un maximum de clarté, le souci de décoration dans les maisons patronales. Suit une présentation, là encore judicieusement illustrée (planches de l’encyclopédie - photographies- croquis), de toutes les étapes techniques de la fabrication des draps et de leur évolution entre le XVIIIème et le XXème siècle, depuis le choix des laines jusqu’au conditionnement. Un cours sur l’industrie textile trouvera dans ce chapitre, matière à illustration vivante.
     -3 Pour présenter "l’ardoise" ardennaise, Jean Pierre Marby a choisi de faire le bilan complet des études sur l’histoire de cette activité célèbre du nord des Ardennes, entreprise réussie grâce à la richesse de la bibliographie et malgré l’ampleur de la tâche puisque les premières traces d’exploitation de ce fameux matériau remonte ...au Paléolithique. Voilà un exemple typique d’une activité "industrielle" ancienne, comme la définit Louis Bergeron : elle réunit au moyen âge déjà des milliers d’ardoisiers travaillant dans des centaines de petites fosses appartenant à des seigneurs, à des monastères ou à des particuliers et donnant lieu à des échanges lointains grâce au trafic sur la Meuse. Au XVIIIème siècle se multiplient les "pompes à eau" utilisant diverses formes d’énergie (bras - chevaux - moulin à eau...) et les deux derniers siècles voient l’adaptation des ardoisières aux conditions de la révolution industrielle, dans les techniques et dans l’exploitation de la classe ouvrière, comme l’attestent divers documents fournis en annexe. Les dernières ardoisières ferment définitivement dans les années 70.
    Jacques Lambert complète cette étude par la description du travail des ardoisiers, surtout aux deux derniers siècles, description rendue trés vivante par les nombreuses photographies qui suffisent à elles-seules à montrer l’extrême pénibilité du travail de fond, et par de nombreux extraits de témoignages d’époque, véritable reportage sur le terrain.
    L’ouvrage s’achève par huit belles pages de documents iconographiques en couleur, témoignages, s’il en était besoin, de la passion qu’éprouvent ses auteurs pour la richesse du patrimoine industriel de leur région.

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     * Compte-rendu réalisé par Jacques Fifis, Lycée Clemenceau, Reims

 

       LES VOIES DU PATRIMOINE                                         (L'exemple ardennais)

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     éditions Terres Ardennaises,

21 rue Hachette
                                                          

  . 08000 CHARLEVILLE MEZIERES
                                                                      

  prix 150 Francs.

Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims.  N°16 , 1998.