Philosophie et histoire en classe de seconde
Par Véronique Fruit, lycée André Maurois d'Elbeuf-sur-Seine
Avant même la publication des nouvelles instructions pour la classe de seconde qui institutionnalisent l'enseignement de l'"éducation civique, juridique et sociale", nous avons ressenti avec quelques collègues le besoin d'élargir les notions sous-entendues par le programme d'histoire dans cette classe.
Un heureux rapprochement de personnalités et d'opinions entre une collègue de philosophie, Rica Bentolita, et moi-même, a facilité la mise en place d'une collaboration interdisciplinaire dans la classe de seconde 6 (34 élèves) pour l'année 98-99. Nous sommes vite tombés d'accord sur quelques thèmes, sujets de réflexion générale susceptible d'intéresser nos jeunes élèves toujours prêts à intervenir, mais rebelles à l'harmonie d'un dialogue construit.
Nos objectifs (toujours ambitieux... quoique modestes !) étaient multiples :
- permettre aux élèves d'affiner leur vocabulaire politique et civique ;
- les initier à un début de réflexion conceptuelle de type philosophique ;
- leur donner le goût du débat dans le respect des intervenants et des opinions ;
- leur faire saisir la profondeur historique de nos origines culturelles en confrontant des penseurs et leur époque.
Deux thèmes ont donc été retenus :
- la citoyenneté autour de son évolution (d'Athènes à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen), de la notion de loi, des droits et des devoirs du citoyen
- la justice à travers quelques figures symboliques d'"accusés" : Socrate, Jésus, Galilée, Calas.
Nous avions aussi pensé à aborder les liens entre mythologies, religions et histoire avec des récits fondateurs, mais le temps nous a manqué pour conduire ce troisième thème.
La méthode retenue a été des plus simples. J'ai orienté des parties de mon cours et nombre d'exercices dans le sens prévu avec ma collègue de philosophie afin de fournir aux élèves les connaissances préalables et les outils de compréhension nécessaires. Puis à un rythme qui n'a pas été aussi régulier que nous l'avions désiré au départ, nous sommes intervenues en duo pendant une heure sur chaque question. Les élèves disposaient alors de documents complémentaires (textes ou vidéo), directement liés au thème du jour. (voir annexe 1)
Trois séquences seulement ont pu se dérouler comme nous l'avions prévu :
- le 24 novembre 98 : qu'est-ce qu'être citoyen ? avec des extraits de la Politique d'Aristote ;
- le 2 février 99 : le procès de Socrate, avec des extraits de l'Apologie de Socrate par Platon ;
- le 10 mai 99 : le procès de Galilée, avec un extrait d'une vidéo sur la vie du savant.
Le procès de Jésus a été évoqué en conclusion de la séance sur Socrate. Quant à l'affaire Calas, je l'ai traitée seule dans mon cours, en la replaçant à la fois dans son contexte historique et dans la perspective définie par notre expérience interdisciplinaire.
Lors de la séance du 10 mai, un questionnaire d'évaluation a été distribué aux 16 élèves présents ce jour-là, et nous avons obtenu 10 réponses. Il apparaît que les élèves ont apprécié cette initiation à la philosophie, qu'ils en ont retenu un enrichissement personnel et de leurs connaissances, et en ont bien perçu les objectifs. En revanche, ils ont eu du mal à préciser la méthode employée (dialogue, pas de trace écrite) et ont regretté une certaine précipitation liée au manque de temps.
Deux exemples de séquences :
1. sur la citoyenneté
Comme dit précédemment, c'est à partir des préalables acquis pendant le cours d'histoire qu'a commencé la réflexion philosophique. D'abord étymologique pour montrer l'importance de la tradition afin d'éclaircir le sens d'un mot comme "politique", puis s'appuyant sur des extraits très courts de la Politique d'Aristote, qui mettaient en relief à quel point le sens des mots avait changé. Ainsi, les élèves ont donné spontanément comme sens à "l'homme est un animal politique" : "l'homme est un être assoiffé de pouvoir".
une participation spontanée des élèves de seconde
Ce qui était toujours intéressant dans ces séances, c'est la participation spontanée des élèves de seconde, moins inhibés que ceux de terminale, et qui ainsi peuvent réfléchir à partir de leurs erreurs. L'évolution sémantique d'un mot comme celui de "cité" partait aussi de réponses spontanées des élèves et était confrontée au texte d'Aristote. Enfin, c'est encore par contraste avec les habitudes de pensée des élèves qu'était approchée "l'évolution de la notion d'individu".
2. sur la justice :
L'approche de la justice par le biais des grands procès clefs de notre histoire a été particulièrement intéressante car elle a permis d'aborder la question par le thème de la subversion. Nous nous sommes demandés ce qu'avaient en commun ces individus subversifs, en quoi et comment chacun d'eux remettait en cause l'ordre établi.
Nous nous sommes servies de témoignages historiques différents sur l'accusation et le type de défense de chacun des "accusés" : exemple, comparaison de l'Apologie de Socrate de Platon et de Xénophon. Le contexte historique de ces procès a toujours fait l'objet d'analyses préalables. Ainsi, les élèves pouvaient comprendre ce qui dans une société donnée rendait une pensée critique insupportable et pouvait provoquer la condamnation à mort d'un bouc-émissaire pour régler de manière expéditive et magique les problèmes d'une société en crise.
Les valeurs différentes portées par Socrate ont fait l'objet d'analyses à partir de quelques extraits de l'Apologie de Socrate par Platon. Nous avons abordé dans cette séance les concepts d'"impiété", de "vertu", de "corruption de la jeunesse". Nous avons mis en évidence la "mission" que Socrate se donne, ce qui explique l'extrême liberté de sa défense et son indifférence par rapport à la mort.
L'expérience s'est révélée efficace et enrichissante aussi bien pour les élèves que pour nous, les professeurs qui avons si peu d'occasions de parler d'une seule voix et avec les mêmes mots dans une classe. Si la première réaction des élèves au mot "philosophie" laissait voir quelque appréhension, la clarté du thème, le support matériel des documents et la limpidité des exposés les ont vite rassurés. Beaucoup demandaient quand aurait lieu la prochaine séance.
Toutefois, il faut rappeler combien ce genre de travail, dévoreur de temps (préparation commune, cours en duo, évaluation), et déplorer une fois de plus que la rigidité des emplois du temps et des services oblige à des "bricolages" qui reposent sur la bonne volonté de chacun.
Il n'en reste pas moins que cette expérience ouvre des perspectives très encourageantes pour développer sur des des thèmes porteurs une interdisciplinarité toute "naturelle".
Annexe
1 : séance du 24 novembre 98
La cité et le citoyen vus par le philosophe grec ARISTOTE
1- Ce qui définit l'humain, cest l'appartenance à une communauté politique, LA CITE :
...Mais lhomme qui est dans lincapacité dêtre membre dune communauté ou qui nen éprouve nullement le besoin parce quil se suffit à lui-même, ne fait en rien partie dune cité et par conséquent est une brute ou un dieu...
...La cité est au nombre des réalités qui existent naturellement, et lhomme est par nature un animal politique. Et celui qui est sans cité, naturellement et non par suite des circonstances, est ou un être dégradé ou au-dessus de lhumanité...
2 - La cité peut se comparer à un corps : une main, un pied, une partie du corps ne peut fonctionner indépendamment de lui :
...En outre la cité est par nature antérieure à la famille et à chacun de nous pris individuellement. Le tout en effet est nécessairement antérieur à la partie, puisque le corps entier en fois détruit, il ny aura ni pied, ni main, sinon par simple homonymie et au sens où lon parle dune main de pierre...
Que dans ces conditions la cité soit antérieure naturellement à lindividu, cela est évident : si en effet lindividu pris isolément est incapable de se suffire à lui-même, il sera par rapport à la cité comme ... les parties sont par rapport au tout...
3 - Pourquoi lhomme est-il par nature un " animal politique ? " ... il est le seul animal qui parle.
...Mais que lhomme soit un animal politique à un plus haut degré quune abeille quelconque ou tout animal vivant à létat grégaire**, cela est évident. La nature en effet, selon nous, ne tait rien en vain; et lhomme, seul de tous les animaux ? possède la parole. Or, tandis que la voix ne sert quà indiquer la joie ou la peine, et appartient pour ce motif aux autres animaux également ..., le discours sert à exprimer lutile et le nuisible, et ... le juste et linjuste : car cest le caractère propre de lhomme par rapport aux autres animaux, dêtre le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du Juste et de linjuste, et les autres notions morales, et cest la communauté de ces sentiments qui engendrent famille et cité.
* Tous les textes sont extraits de la Politique des Athéniens (Livre 1) de Aristote qui vivait à Athènes au IVème siècle avant Jésus-Christ.
** grégaire: se dit d'animaux qui vivent en troupeau ou en groupe.
ANNEXE 2 :
1. "Socrate, dit-elle, est coupable de corrompre la jeunesse et de reconnaître non pas les dieux que la cité reconnaît, mais, au lieu de ceux-là, des divinités nouvelles." Ainsi, se présente la plainte, et cette plainte, nous l'allons examiner à fond, point par point
2. Peut-être me dira-t-on : "N'as-tu pas honte, Socrate, d'avoir adopté une conduite qui aujourd'hui t'expose à la mort ?" A cela, je serais en droit de faire cette réponse : "Mon bon, comme tu le fais, qu'un homme qui vaut quelque chose, si peu que ce soit, doive, lorsqu'il pose une action, mettre dans la balance ses chances de vie et de mort, au lieu de se demander seulement si l'action qu'il pose est juste ou injuste, s'il se conduit en homme de bien ou comme un méchant.
3. Supposons que, en réponse à ces propos, vous me disiez : "Socrate, nous ne suivrons pas aujourd'hui l'avis d'Anytos. Nous allons au contraire t'acquitter, mais à cette condition que tu cesses de passer ton temps à soumettre les gens à cet examen ququel tu les soumets, c'est-à-dire que tu acceptes de ne plus philosopher. Et, si on t'y reprend, tu mourras". Si c'était aux conditions que je viens de formuler, que vous étiez disposés à m'acquitter, je vous répondrais : "Citoyens, j'ai pour vous la considération et l'affection les plus grandes, mais j'obéirai au dieu plutôt qu'à vous ; jusqu'à mon dernier souffle et tant que j'en serai capable, je continuerai de philosopher, c'est-à-dire de vous adresser des recommandations et de faire la leçon à celui d'entre vous que, en toute occasion, je rencontrerai, en lui tenant les propos que j'ai coutume de tenir : "Ô, le meilleur des hommes, toi qui es Athénien, un citoyen de la cité la plus importante et la plus renommée dans les domaines de la sagesse et de la puissance, n'as-tu pas honte de te soucier de la façon d'augmenter le plus possible richesses, réputation et honneurs, alors que tu n'as aucun souci de la pensée, de la vérité et de l'amélioration de ton âme, et que tu n'y songes même pas ?"
4. Si, en effet, vous me condamnez à mort par votre vote, vous ne trouverez pas facilement un autre homme comme moi, un homme somme toute - et je le dis au risque de paraître ridicule - attaché à la cité par le dieu, comme le serait un taon au flanc d'un cheval de grande taille et de bonne race, mais qui se montrerait un peu mou en raison même de sa taille et qui aurait besoin d'être réveillé par l'insecte. C'est justement en m'assignant pareille tâche, me semble-t-il, que le dieu m'a attaché à votre cité, moi qui suis cet homme qui ne cesse de vous réveiller, de vous persuader et de vous faire honte, en m'adressant à chacun de vous en particulier, en m'asseyant près de lui n'importe où, du matin au soir.
5. Comme je suis convaincu de n'avoir été injuste envers personne, je ne vais tout de même pas commettre une injustice envers moi-même, en admettant que je mérite qu'on m'inflige une peine et en me fixant à moi-même une telle peine. Qu'ai-je à craindre ? De subir la peine que Mélétos réclame contre moi, et dont je viens de dire ne pas savoir si c'est un bien ou un un mal ?
6. Je l'affirme, je préfère mourir après une telle défense que de vivre à pareil prix. Car, pas plus au tribunal qu'à la guerre, personne, qu'il s'agisse de moi ou d'un autre, ne doit chercher par tous les moyens à se soustraire à la mort. Souvent, au combat, il est évident en effet que l'on échapperait à la mort en jetant ses armes et en demandant grâce à ceux qui vous poursuivent. Dans chaque situation périlleuse, il y a bien des moyens d'échapper à la mort, si l'on ose faire et dire n'importe quoi. Mais attention, citoyens, il est moins difficile d'échapper à la mort qu'à la méchanceté. La méchanceté, en effet, court plus vite que la mort. Aussi, maintenant, lent et vieux comme je suis, ai-je été rattrapé par le plus lent des deux maux, tandis que mes accusateurs, qui sont vigoureux et agiles, l'ont été par le plus rapide, la méchanceté. Ainsi, tout à l'heure, allons-nous nous séparer, moi qui serai condamné à mort par vous, et eux qui auront été reconnsu par la vérité coupables de méchanceté et d'injustice. Je m'en tiens à la peine qui a été fixée pour moi, et eux doivent s'en tenir à celle qui a été fixée pour eux. Sans doute fallait-il qu'il en soit ainsi, et j'estime que les choses sont ce qu'elles doivent être.
7. Mais voici déjà l'heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse reste incertaine pour tout le monde, sauf pour la divinité.
Annexe 3 :
questionnaire élève
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°19, 1999.