VERS LA RECONNAISSANCE DU PATRIMOINE TROYEN
DU XIXème. S.
Par Jean-Louis Humbert, collège Paul Langevin de Sainte-Savine.
Si le patrimoine troyen du Moyen Âge et de la Renaissance est largement reconnu et admiré, il nen a longtemps pas été de même du patrimoine du siècle dernier. Cela pour au moins trois raisons : sa proximité dans le temps, son aspect utilitaire, son incapacité à être sereinement intégré au passé local tant sont grandes les cicatrices laissées dans la population par le déclin de la bonneterie.
Aussi, à partir de 1990, une équipe denseignants (1), pilotée par Madame Dorel-Ferré, IA-IPR dhistoire-géographie, entreprend de faire entrer le patrimoine troyen, et particulièrement celui du XIXème siècle, dans le quotidien des classes, tout en sensibilisant la population.
Une déjà longue série dactions
La sensibilisation des enseignants et du public
À linitiative de Madame Dorel-Ferré, le lycée Camille Claudel accueille le 25 novembre 1993, les enseignants dhistoire-géographie de lAube pour une journée consacrée à limportance du XIXème siècle dans lenseignement de lhistoire. Ils entendent successivement Louis Bergeron : Troyes vers 1880 : un foyer méconnu de linitiative capitaliste, Jean-Louis Humbert :Les transformations de Troyes au XIXème siècle, Christel Werny :Lindustrialisation dans lAube au XIXème siècle.
Lannée 1994 voit leffort se prolonger en direction des enseignants. Toujours à linitiative de Madame Dorel-Ferré, un stage inter-académique, réunissant trois jours durant des enseignants des académies de Reims, Besançon, Strasbourg et Nancy pour une réflexion sur le document, fait la part belle à lutilisation pédagogique du patrimoine troyen, particulièrement à celle du patrimoine industriel, afin de renouveler les contenus denseignement et de rendre plus concrètes les pratiques pédagogiques. Par ailleurs, la promotion des PLC 2 de lIUFM de Reims est sensibilisée sur le terrain à la pratique du patrimoine intégrée dans les objectifs densemble dune année denseignement, tant au collège quau lycée.
La sensibilisation sélargit ensuite au grand public avec lorganisation les19-20 et 21 mai 1995 des Assises du Patrimoine troyen du XIXème. Placée sous légide de la ville de Troyes, du Rectorat de Reims et de lInspection générale dhistoire-géographie, cette manifestation multiforme connaît un grand succès. Organisée par léquipe denseignants, elle propose une table ronde présidée par Dominique Borne, doyen de lInspection générale, un colloque international présidé par Louis Bergeron, professeur à lÉHESS, trois expositions, un forum des associations patrimoniales, un concours de créations artistiques, un concert et des visites de sites généralement fermés au public.
La production doutils pédagogiques et documentaires
Dans le même temps, et avec lactive participation du CDDP de lAube, et de son directeur André Dolat, une série de publications commence à fournir aux enseignants et aux curieux intéressés par lhistoire de leur cité, une information neuve et des outils pédagogiques aptes à favoriser la découverte du patrimoine du XIXème siècle. Déjà, à lissue de la journée de novembre 1993, le CDDP de lAube, avait imprimé et diffusé gracieusement le texte des communications prononcées.
En 1993, il publie un important dossier où figure le résultat des travaux menés pendant trois ans (2). Y figurent lexploitation dune visite de la cathédrale de Troyes, un itinéraire pédagogique sur le XVIème siècle, une visite de musée de la bonneterie et un parcours XIXème siècle. "Ces deux derniers exercices étaient de loin les plus novateurs. Ils avaient clairement montré que la pédagogie de la visite du musée emprunte les mêmes démarches pour une visite technique que pour une visite artistique. Ils avaient aussi démontré à quel point nous sommes indifférents quand il sagit de notre environnement quotidien : nous avions eu beaucoup de mal à dater des maisons familières, et surtout, nous avions éprouvé beaucoup de difficultés à les prendre en compte dans leur signification sociale et artistique, alors que la question ne sétait pas posée quand nous avions préparé litinéraire XVIème siècle. Cependant, la démonstration avait été faite quaux différents degrés de léducation, à lécole, au collège et au lycée, nous pouvions aborder létude de notre patrimoine récent avec profit, et quen particulier le patrimoine issu de la révolution industrielle avait toute sa place dans notre enseignement" (3).
À côté de cette publication, inscrite au catalogue national du CNDP, le CDDP publie une série de diapositives consacrée aux héritages troyens du XIXème siècle (4). Elles montrent les conséquences de lexpansion économique de la deuxième moitié du XIXème siècle sur le paysage urbain et la mise en place de la nouvelle société industrielle. Elles démontrent surtout que les interrogations posées sur le nouveau bâti renvoient à des recherches précises et fouillées.
À loccasion des Assises du Patrimoine du XIXème siècle, le CDDP assure la parution dun ouvrage présentant larchitecture, les fonctions et la position des établissements de bonneterie à Troyes (5).
Ceux-ci, ateliers, fabriques, usines concourent, chacun à leur manière, à forger limage de Troyes, capitale de la bonneterie. Ateliers et petites unités de production prédominent, tandis que saffirment quelques grands ensembles usiniers. Après 1890, les bâtisseurs nutilisent plus guère le torchis et le bois traditionnels remplacés par la pierre et la brique intègrant facilement lusine à lhabitat alentour qui, lorsquil date du XIXème siècle, utilise les mêmes matériaux. Les bâtiments de production sont plutôt discrets, lornementation est réduite à quelques éléments, les toitures souvent ordinaires ne signalent guère le lieu productif. Seules les cheminées assurent un rôle emblématique.

1.
Fabrique (1878) Elle ressemble à une
grosse maison dhabitation parce
quelle sert surtoutdentrepôt au marchand-fabricant qui en est propriétaire.
Troyes possède sur son territoire toutes les entreprises complémentaires qui participent à la fabrication du produit de bonneterie. Elles sajoutent aux nombreux moyens et petits bonnetiers pour donner une forte consistance à un tissu industriel textile qui ne peut être réduit aux seuls grands établissements. Les liens entre la bonneterie et les industries annexes se renforcent entre 1890 et 1914 par mariage ou achat. Les fabricants regroupent par ailleurs de plus en plus sous le toit de leurs entreprises lintégralité de la filière maille.
Vers 1870, les fabriques sont encore situées à lintérieur de la vieille ville de Troyes, particulièrement dans le Quartier-haut. En 1914, les manufacturiers sont pour la plupart situés hors de ce périmètre, évolution liée au développement industriel de la bonneterie. Lindustrie bonnetière ex-urbanisée sinstalle à proximité de leau, le long de la voie ferrée ou dans laxe des routes, le souci premier des entrepreneurs étant de disposer de vastes terrains. Un croissant manufacturier des quartiers hauts se dessine à louest de la cité médiévale, complété par deux pôles de leau, au nord et au sud. Des ïlots industriels se développent. Quelques usines isolées et des ateliers de façonniers sinscrivent dans lorbite élargie de ces quartiers industriels.
En 1996, suite aux Assises du patrimoine du XIXème siècle, la revue La Vie en Champagne , publie un important dossier reprenant les interventions faites lors du colloque. On y retrouve Patrice Bertrand : Linventaire général et le repérage du patrimoine industriel de lAube, André Boisseau : Bonneterie, tricotage et tissage. Évolution des mots et des techniques, Jean-Louis Humbert : Les établissements de la bonneterie à Troyes (1870-1914). Un patrimoine industriel à sauvegarder, Xavier Claverie-Rospide : Demeures dindustriels troyens, et Christel Werny : Les moulins de Nogent-sur-Seine et leur devenir .
Des efforts maintenus
Des recherches approfondies
La nécessité de recherches supplémentaires pour utiliser le patrimoine du XIXème siècle en classe, et aussi pour le faire connaître au public, na pas disparu pour autant. En effet, lhistoire locale du siècle passé demeure largement en friche dans les domaines qui peuvent intéresser lenseignant dans sa classe. Aussi, plus que pour les autres périodes, a-t-il fallu poursuivre les investigations.

2.
Usine (1878) Construite hors des limites de la ville ancienne, elle montre
un bâti sobre
et fonctionnel qui nempêche pas une certaine recherche esthétique.
Ainsi concernant lhabitat troyen de lâge industriel (7). Le bâti présent à Troyes se retrouve dans de nombreuses communes du département, particulièrement celles qui ont connu lessor de la bonneterie : Romilly-sur-Seine, Marigny-le-Châtel, Aix-en-Othe... Cest dire que localement, il peut donner lieu à une utilisation pédagogique à condition deffectuer quelques recherches.
À Troyes et dans sa banlieue, lhabitat du siècle dernier présente deux traits majeurs : la permanence dun bâti issu de la tradition locale et lémergence dun nouveau type de maison dont les matériaux doivent beaucoup à lindustrialisation. Les deux tendances peuvent produire un habitat bourgeois ou plus populaire.
En même temps, létendue de la vieille cité permet dabsorber la nouvelle population ouvrière sans provoquer une forte poussée urbaine et sans amener dintervention patronale significative dans le domaine du logement. Lextension des faubourgs industriels et le développement de quartiers bourgeois sont certes réels, mais, dans sa phase de concentration industrielle, Troyes demeure concentrée dans lespace.

3.
Atelier de façonnier (1884) De taille modeste, il abrite quelques métiers
de bonneterie
qui permettent de répondre aux commandes des industriels donneurs dordres.
La création dun Club XIXème siècle
Elle est instiguée par Madame Dorel-Ferré, Monsieur de la Selle, Directeur des Archives de lAube et Jean-Louis Humbert, professeur-animateur au CDDP de lAube. Elle sinscrit dans le prolongement des Assises de 1996, afin de maintenir vives les bonnes volontés qui se sont alors manifestées, et satisfaire lintérêt du public pour le XIXème siècle. Basé aux Archives départementales de lAube, le Club est une structure informelle qui regroupe des passionnés, chercheurs et érudits, enseignants et non enseignants. Ses membres, une vingtaine, échangent des sources et des informations. Ils font une fois par an le point de leurs recherches lors dune conférence à plusieurs voix autour dun objet patrimonial. Quatre de ces soirées en direction du grand public ont déjà eu lieu.
En 1996, lévocation du kiosque à musique de Troyes a permis de ressusciter la vie culturelle, la présence militaire et la prostitution au XIXème siècle. En 1997, partant de lusine, les communications ont donné un aperçu des activités des bonnetiers troyens lorsquils nétaient pas au "turbin". En 1998, autour du cimetière, la soirée a été consacrée à différents aspects de la mort au siècle dernier : architecture funéraire et société, cimetière et urbanisme/hygiénisme. En 1999, autour des boutiques et des ateliers cest tout le monde des petits métiers qui a refait surface, particulièrement celui des colporteurs et des potiers-tuiliers.

4.
Maison à lancienne (1810) Elle utilise, sous lenduit, les matériaux
locaux traditionnels : torchis et pan de bois.
Les conférences attirent un large public et la presse locale leur ouvre largement ses colonnes. La revue La Vie en Champagne publie désormais les communications prononcées. Son numéro 16 (octobre-décembre 1998) reprend celles des soirées organisées autour du kiosque à musique et autour de lusine dans un dossier consacré à Troyes et à lAube au XIXème siècle (8). Son numéro doctobre-décembre 1999 reprend celles de la soirée organisée autour du cimetière (9). Celui de la fin de lannée 2000 reproduira les interventions concernant les boutiques et ateliers du siècle dernier. Ainsi est proposé aux enseignants un matériau particulièrement utile dans leurs classes, dans la mesure où il offre la dimension locale de larges pans des programmes de 4ème et de 1ère, autour de lâge industriel.

5.
Maison de type économique (1886)Sise dans les faubourgs, elle est construite
en craie et en
carreaux de terre sur les côtés et à larrière. Elle noffre que deux
pièces, mais dispose dun jardinet.
Toutes ces actions démontrent que seules des recherches historiques approfondies peuvent autoriser lélaboration doutils propres à lutilisation du patrimoine en classe. Elles prouvent aussi que lengagement denseignants passionnés, relayé par celui des associations et des acteurs institutionnels, permet de sensibiliser la population et les décideurs à la conservation des héritages du XIXème siècle. Le temps nest plus où la pioche des démolisseurs oeuvrait promptement et sans discernement. Lancien lycée impérial reconverti en conservatoire de musique et en espace dexposition et de congrès saffirme comme un pôle attractif de la cité. Le kiosque à musique du jardin du Rocher restauré offre à nouveau des concerts. De nombreux bâtiments de production sont transformés en ensembles dhabitation. Les plus vastes des friches industrielles sont en passe de retrouver une nouvelle vie en accueillant des bureaux, des salles de cinéma, un hôtel ou le siège de la Communauté de lagglomération troyenne...

6.
Maison bourgeoise (1880) Située sur les nouveaux boulevards qui entourent
la vieille ville de Troyes,
elle se caractérise par son grand volume et la noblesse de ses matériaux.
(Résumé dune intervention faite lors du stage PAF "Architecture et patrimoine industriel" , le 29 avril 1999 à Reims.)
Notes
(1) Léquipe comprend des professeurs dIUFM : Miriane Taxil et Guy Baron, des professeurs de collège : Éliane Chartier, Jean-Paul Hauty, Michel Roche, Jean-Louis Humbert, des professeurs de lycée : Marie-Cécile Bertiaux, Isabelle Petit, Liliane et Paul Heurtefeu. Madame Dorel-Ferré mobilise dans les années suivantes des groupes de travail sur le thème du patrimoine industriel, successivement en Haute-Marne, dans les Ardennes et dans la Marne.
(2) Le patrimoine urbain dans le quotidien de la classe, École, Collège, Lycée, Guide pédagogique, Exemples tirés du milieu troyen, 5 fascicules, 190 pages, CDDP Aube, 1993
(3) G. Dorel-Ferré, Enseigner le patrimoine industriel : relation des expériences menées en Champagne-Ardenne, in Art et Patrimoine, Revue IREGH n° 6, CRDP dAuvergne, 1998.
(4) Jean-Louis Humbert, Lhéritage du XIXème siècle à Troyes, 60 pages et 20 diapositives, CDDP Aube,1993.
(5) Jean-Louis Humbert, Les établissements de bonneterie à Troyes (1870-1914), 84 pages, 68 photographies et plans, CDDP Aube,1995.
(6) La Vie en Champagne, n° 6, avril-juin 1996.
(7) Jean-Louis Humbert, Lhabitat troyen de lâge industriel, Dossiers bleus à paraître au CDDP de lAube en 1999-2000.
(8) Sommaire : Jean-Louis Humbert, Le Club XIXème, patrimoine et histoire, Marianne Guérin, Une ville et son kiosque à musique, Christian Lambart, Larmée à Troyes à lépoque du kiosque à musique, Dominique Voinchet, La prostitution à Troyes au XIXème siècle, Jean Darbot, Lexposition de Troyes de 1860, Christian Lambart, De la salle de tir à la société de tir et de gymnastique (1814-1914), Pierre Guillaumot, La Saint-Louis, fête des bonnetiers à Romilly-sur-Seine.
(9) Sommaire : Jean-François Nivet, Claude Gueux et Victor Hugo, la peine de mort au XIXème siècle, Jean-Louis Humbert, Urbanisme et hygiènisme au XIXème siècle, la translation du cimetière de Sainte-Savine (1875), André Boisseau, Promenade textile outre-tombe.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°19, 1999.