LA CITOYENNETE EUROPEENNE
Par Jean PEYROT, Professeur Honoraire à lInstitut dEtudes Politiques de Lyon, Ancien Président de lAPHG
1 - Les chausse-trappes du vocabulaire et des modes de pensée.
En ce domaine comme en beaucoup dautres, les mots sont babélisés.
* Trois mots recouvrent des réalités qui se recoupent et sont en interaction. Ces notions saccrochent les unes aux autres.
Identité avec ses trois sens : caractères de ce qui est semblable (identitique); caractères qui font loriginalité de lindividu ou du groupe ; caractères qui restent les mêmes chez un individu à travers le temps. Paradoxe dun mot qui signifie le semblable et le différent : Moi, cest moi - Toi, cest toi.
Nationalité : état dune personne membre dune nation et lien juridique qui lie un individu à un Etat. Cet Etat définit les critères de la nationalité, détermine juridiquement qui est étranger. Les individus éprouvent un sentiment dappartenance qui a pris la suite de lallégeance.
Citoyenneté : qualité dune personne appartenant à une communauté politique et disposant de lensemble des droits civils et politiques. Ces droits et devoirs sont définis juridiquement par lEtat. Celui-ci est envisagé comme lentité représentatrive du vivre en commun, du «bien commun» et comme lorgane de pouvoir suprême sur un territoire donné (qui a le monopole de la violence physique légitime).
Que faisons-nous ensemble ? Avec qui sommes-nous solidaires ?
Lidentité répond à la question : qui sommes-nous ? La nationalité aussi répond à cette question mais sur le seul critère de la nation.
La citoyenneté répond à la question : que faisons nous ensemble ? Le mot ensemble impliquant le problème fondamental aujourdhui : avec qui sommes-nous solidaires ? Depuis la deuxième moitié du XIXème siècle citoyenneté et nationalité sont couplées : pour être citoyen, il faut être national. Les étrangers sont exclus de la souveraineté nationale. Les deux notions sont inséparables de lEtat et de sa souveraineté. La nationalité soumet les individus à lEtat qui assure la protection des nationaux. La citoyenneté leur permet de participer à la formation du pouvoir de lEtat.
Y a-t-il une identité européenne ? Oui. Y a-t-il une nationalité européenne ? Non. Y a-t-il une citoyenneté européenne ? Embrionnaire.
Le sentiment national ,on se sent national, est différent de la conscience européenne, on se sait (?) ou on veut être (?) européen. Les institutions nationales nous sont familières, les institutions européennes nous engagent moins.
* Des schémas de pensée déterminent nos représentations du monde .
Nous envisageons des emboitements despaces (local, national,européen , mondial) comme une progression souhaitable, sinon inéluctable (cf. Victor Hugo et les Etats-Unis dEurope). Pour encadrer un national prééminent, il faut renforcer le régional et leuropéen. Enfin reste le prestige des empires et en premier lieu celui de lEmpire romain.
2- La citoyenneté européenne en 1999.
Au-delà des considérations de philosophie politique, les caractères de cette citoyenneté sinscrivent dans des textes juridiques qui précisent les droits civils, les droits dintervention auprès des pouvoirs et parmi ces droits un qui est considérable, celui de voter à certains moments.
* Une citoyenneté surajoutée
Cette citoyenneté est récente. Conseil de Fontainebleau en 1974 : proposition en faveur de lEurope des citoyens. Rapports en 1985 en faveur des droits économiques et de droits spéciaux, celui du vote.
1992 : Traité de Maastricht. Dune manière générale, trois niveaux de citoyenneté sont à distinguer:
Les libertés civiles accordées à tout homme.
La participation à des décisions de la vie collective.
Le partage de la souverainneté nationale.
Ces droits ont été conçus dans des cadres nationaux selon létat des sociétés et des rapports des forces économiques et sociales. Ils ont été conquis. Au niveau européen, ils sont accordés parce que la construction européenne est une affaire délites séduites par les perspectives de rendre les conflits impossibles ou qui se sont souciés dabord de lindividu consommateur-producteur. La construction sest faite sans les citoyens.
Les droits civiques européens ont été élaborés en tenant compte des cadres nationaux prioritaires dans une perspective délargissement et dharmonisation. Ils apparaissent en surimposition plus quen prolongement. Cf. la querelle du supranational et le sens des recours juridiques au nom de la convention européenne des droits de lhomme où se trouve impliqué plus le Conseil de lEurope que lUnion européenne.
* Les droits de la citoyenneté européenne sont encore peu nombreux et sont limités par des considérations propres aux Etats. Quant aux devoirs (?-!)
Droit de vote aux élections directes au Parlement européen (1994)
Droit de vote et déligibilité pour les élections municipales ( en France seulement en 2001, on a esquissé en 1995).
Droit de pétition au Parlement
Recours au Médiateur.
Protection diplomatique par le représentant de nimporte quel Etat-membre de lUnion en faveur dun citoyen européen qui se trouve dans un Etat Tiers quand il ny a pas de représentant de lEtat dont relève ce citoyen en raison de sa nationalité.
Libre circulation des personnes. Affaire complexe, car ce droit a été réaffirmé à Maastricht mais les prérogatives demeurent. Cest le casse-tête de laprès Schengen.
Que faisons nous ensemble dans lUnion Européenne ? Comment peser sur les décisions qui nous concernent ? Les réponses sont courtes, malgré des avantages certains et considérables de circulation, dinstallation accordés aux citoyens de lEurope.
3 - Perspectives pour une longue marche.
* Les obstacles
- Deux obstacles convergents inhérents à la structure de lUnion.
LEurope sest constituée à partir de léconomique. Union économique après quoi on pourra passer au politique. Les trois pères fondateurs de 1950 sont imprégnées du modèle allemand du XIXème siècle. Tout échec économique, tout espoir déçu dans la production des richesses et lélévation du niveau de vie sape la construction politique, retarde et stoppe la marche vers lunion politique. Léconomie devient une arme aux mains des adversaires de lEurope unie, force rivale. Enfin, léconomisme de lultralibéralisme finit par évincer le politique et lEtat (dans une certaine conception). Léconomie, «souverain maître» de toutes choses. Les hommes politiques sont fascinés par léconomie (attirer les investissements).
Le regroupements détats existants très divers selon les institutions et selon les subtrats culturels,charnels des nations quils incarnent. On est en présence dune diversité de cloisonnement, de juxtapositions plus que de mélange (cf. les modes de scrutin, lattrribution de la nationalité..). La citoyenneté européenne est surajoutée à la nationale et les institutions européennes pléthoriques et lourdes sont aussi en surimposition, ce qui finit déloigner le citoyen.
- Un obstacle conjoncturel : la crise de la citoyenneté nationale comme mécanisme dintégration face aux phénomènes identitaires et comme mécanisme de participation politique. A la fois retrait civique et exigence insatisfaite de citoyenneté plus active, face aux difficultés du vivre ensemble, aux nouvelles exclusions, au discrédit de la classe politique, aux méfiances envers les experts. Ce qui se passe au national se passe aussi au local. Alors pour lEurope !
* Les facteurs dentrainement.
Une idée motrice sous-jacente : lévolution inéluctable vers les grands ensembles économiques et politiques par dessus les diversités (à la fois le plus grand et le plus petit).
Une raison conjoncturelle stratégique: il faut être grand et solide pour se maintenir riche et puissant face aux autres grands ensembles et résister aux Etats-Unis dAmérique : prospérité économique à garantir, base dun bon fonctionnement démocratique.
* Le chemin opérationnel.
- Du bon usage de lutopie comme description dun idéal très loitain, précurseur dun possible. Mais à vue humaine, il est du souhaitable impossible : cas des «citoyennetés sans frontières» comme titre la revue Hommes et migrations en avril 1997:
Parce quun gouvernement mondial pourtant nécessaire, face à la mondialisation des capitaux est irréalisable à échéance même lointaine.
Parce quil se crée beaucoup de frontières entre Etats et à lintérieur des Etats. Dans les villes, les quartiers, les portiques et les badges remplaceront les ponts-levis.
citoyen du monde est une idée qui fait rêver
Parce que citoyen du monde est une idée qui fait rêver, mais « on ne peut pas être citoyen du monde seulement parce quon se contente de naviguer sur internet» (Finkielkraut).
- Les espaces de recherche.
Sur la citoyenneté en général : les nouvelles citoyennetés (domaine économique et social), la citoyenneté de résidence (être citoyen là où on vit, là où on travaille). Citoyenneté-promesse : jadis la citoyenneté politique sanctionnait des liens sociaux préexistants créés par la famille, les corporations Aujourdhui cette citoyenneté pourrait créer un lien social actuellement défaillant.
Sur le passage de linter-national au supra national avec la conception post-nationale : rassemblement sur des principes éthiques et juridiques comme la loi Fondamentale en Allemagne, une sorte de loyauté envers un ensemble culturel et institutionnel.
Sur le fédéralisme et la notion de subsidiarité (panacée pour certains, trop miraculeuse à mes yeux).
Sur le droit des peuples à disposer deux mêmes (mais quest quun peuple ?).
Tout un effort intellectuel de réflexion politique qui devra mêler novation et tradition.
- Les petits pas concrets qui permettent de penser quon est pas immobile et garder espoir.
Toutes les rencontres des humains par dessus les frontières, voyages de jeunes, apprentissages des langues. Tous les organismes qui activent les expériences et les réflexions pour développer la prise de conscience (comités des sages, Comité des régions au sein de lU.E. Tous les regroupements associatifs. Mais là, il faut y regarder de prés : intérêts en jeu, idéologies masquées et tartuffes parmi les dévots de lEurope.
Au total , un constat pessimiste de labsence dEtat européen : pas de politique étrangère, pas de politique de la défense. La solidarité reste très limitée. Alors que le rôle de lEtat sera de plus en plus dassurer la répartition autoritaire des richesses pour réduire les inégalités. Primat du politique sur léconomique, primat de lhomme sur la marchandise et son symbole : le fric.
Bibliographie de premier échelon.
- Sur la citoyenneté.
Trois pages denses de Danièle LOCHAK dans Universalia 1990 (Encyclopaedia universalis- p.243 à 246).
Fred CONSTANT. La citoyenneté. Coll. Clefs Montchrestien. 1998. Elargit au delà de la France et insiste sur les débats autour du communautarisme et du multiculturalisme. La lecture demande un effort.
- Sur la citoyenneté et la citoyenneté européenne.
Le N. 281 Mai-juin 1997 des Cahiers Français. Documentation française. Citoyenneté et société.
Guide pratique des citoyens, édité par le Centre dinformation civique. Distribué par Dalloz. 2ème édition 1997.
- Sur la citoyenneté européenne.
Catherine WIHTOL de WENDEN. La citoyenneté européenne. Coll. La bibliothèque du citoyen. Presses de Sciences Po. 1997.
Jindique à cause de la richesse dinformations et de la solidité de la réflexion louvrage collectif sous la direction de Dominique COLAS, Citoyenneté et nationalité. Perspectives en France et au Québec. PUF 1991. Actes du colloque franco-québecois. Pour la plupart dentre vous il est probablement dun accès matériel difficile. Dommage, car il nest pas dépassé et sert encore de référence.
Ne pas oublier que sur ces questions les débats ont lieu, pour partie, à travers les revues (Le Débat, Esprit, Projet )
Pas déducation civique digne de ce qualificatif sans un important investissement intellectuel de lectures du domaine politique et pas seulement juridique, économique et social, cette dernière trouvaille communicationnelle du politiquement correct.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°19, 1999.