APRES LE BAC 1999,
QUELQUES REFLEXIONS...

Par Jean-Paul Dandrimont, lycée de Romilly-sur-Seine.

Je viens de terminer la correction d’une cinquantaine de copies de bac de la série L.

Les statistiques officielles retiendront pour ce paquet, comme pour les autres, une série de conclusions toutes plus roboratives les unes que les autres sur l’excellence des orientations qui ont présidé à l’élaboration des programmes et, de façon plus large, sur le bon fonctionnement d’un enseignement qui produit , bon an mal an, ses 75% de bacheliers.

Un coup d’oeil à ces statistiques a, de fait, de quoi rassurer : dans une section où les élèves ne brillent pas particulièrement, dès ce premier tour, 35% ont d’ores et déjà 10 ou plus ; moins de 20% ont en dessous de 8, la moyenne générale s’établit à 9,42 . Rien de mirobolant dans tout cela, mais déjà l’assurance qu’avec la péréquation interdisciplinaire, les rattrapages en jury, les oraux de contrôle, on parviendra aux 70 à 75% de reçus attendus.

Sûr qu’en haut lieu on s’en félicitera et on n’ira pas voir plus loin.

Dommage, car un détour sur le terrain des copies serait autrement révélateur !

Le détail du bilan chiffré a déjà de quoi laisser songeur. Est-il normal que sur les candidats se répartissent aussi inégalement entre les trois sujets proposés ? (sur 43 copies, 10 traitent du premier sujet, 1 seule traite du second et 32 du troisième)

Il est d’ailleurs intéressant de constater que la moyenne des copies est en raison inverse le leur fréquence : l’unique copie traitant du second sujet a une moyenne (hors géographie) de 12,5, les 10 copies traitant du premier sujet ont une moyenne de 10,95 et 6 d’entre elles, soit 60%, ont plus de 10/20; quant aux 32 copies qui ont opté pour l’étude de documents, leur moyenne s’établit à 8,77, et 10 d’entre elles seulement ont la moyenne, soit 31%.

A quoi faut-il attribuer cet étrange tropisme qui pousse le plus grand nombre à se précipiter vers l’épreuve où les résultats sont les plus médiocres ?

Un examen attentif des copies permet de s’en faire une idée.

Par l’illusoire confort que procure la présence de documents dans troisième sujet, les candidats s’imaginent pallier l’indigence de leurs connaissances. Les correcteurs savent à quel point ce calcul est faux, mais ô combien il reste chevillé, en dépit de toutes les mises en garde, à l’esprit de leurs élèves.

Ainsi apprend-on au détour de cette théorie de copies du troisième type, plus navrantes les unes que les autres, que Pétain «ne voulait pas d’un armistice», que, sur l’affiche vantant la «révolution nationale», l’étoile juive, devenue «la croix gamée» (sic), est à côté d’une maison dont les «fondations, paresse, démagogie, internationalisme, sont en mauvais état», mais qu’au contraire, «la maison du côté du sigle de l’Europe (resic) (les étoiles du maréchal !) a des fondations très solides»; ou encore que «Pétain accepte et demande même l’occupation allemande» et que «les SS sont une police milice allemande qui traquent et répressionnent les répressions, ennemis du régime de Vichy mais surtout des Allemands» ; ou encore que pour caractériser le régime de Vichy, il faut «savoir qu’il y a deux tendances, l’une menée par le chef direct du gouvernement de Vichy et l’autre menée par les dissidents à savoir De Gaulle et un chef des SS (sans doute Hagen)»... Fermez le ban!

Par delà l’humour involontaire de ces quelques perles on perçoit l’étendue des ignorances sur une question que pourtant tous les professeurs ont traitée et qui d’ailleurs est aujourd’hui largement ressassée par les médias. Si l’ignorance est telle sur cette question, on comprend que les candidats ne se soient pas précipités vers les autres sujets qui requéraient des connaissances précises qu’ils ne pouvaient pas extraire d’un corpus documentaire, et beaucoup plus éloignées de la vulgate médiatique.

Premier constat : ce programme, dont les statistiques diront qu’il est globalement acquis puisque les élèves sont reçus, est resté hors de la portée de la majorité des élèves. Alors pourquoi ? Paresse indécrottable des élèves ? Je ne crois pas! Dans leur ensemble les élèves sont plutôt dociles et font globalement le nécessaire pour réussir. Alors quoi ?

Le noeud du problème, il est d’abord dans l’incapacité des élèves à ingurgiter un programme démentiel et dans sa masse et dans ses prétentions qualitatives. N’insistons pas, l’antienne est redondante, tout comme son inefficacité à déciller les yeux de nos doctes concocteurs de programmes qui en rajoutent une louche à chaque nouvelle mouture.

Mais il est plus gravement dans l’inaptitude de nos élèves à lire et comprendre manuels, documents, et même sujets, et à organiser réflexion et connaissances. C’est là où le bât blesse le plus. Il est symptômatique de voir les élèves fuir les deux sujets de composition qui requièrent connaissances personnelles, réflexion et organisation des idées. Tout aussi symptômatique, leur incapacité à mener l’étude de documents de façon correcte. Passons sur la méthode, souvent mal assimilée : elle a le défaut d’être trop nouvelle pour être naturelle, même pour ceux chargés de l’inculquer. Mais que dire de cette majorité de candidats incapables de comprendre la problématique, pourtant simple et explicite, du sujet ? Sur les 32 copies où l’étude de documents a été choisies, 10 seulement ont au moins entrevu la problématique, 7 en ont dégagé une thématique d’analyse plus ou moins appropriée et seulement 2 ont su conduire une analyse clairement problématisée selon des thèmes bien choisis.

Cela veut dire en clair que sur ces 32 candidats, pas plus de 7 ont le niveau requis pour mériter le bac et la capacité qu’ouvre l’examen de suivre des études universitaires.

Mais je vous rassure, ils l’auront quand même ! D’abord parce que le correcteur poussé par l’hypocrisie d’un système qui commence bien avant la terminale aura forcé la note. La même hypocrisie qui conduit à considérer que tout passage d’une classe à l’autre implique que le niveau requis est dans l’ensemble atteint, qui excipe des programmes imposés la réalité de leur application, des horaires sur le papier leur durée réelle.

Autant de reflexions qui devraient interpeler en haut lieu.

«I have a dream ...».

Mais ne rêvons pas ! On n’en aura cure puisque cette année encore ce système aura produit ses 75% de bacheliers, de quoi nourrir heureusement, l’autosatisfaction générale ... Rentrons dans le rang.

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°20, 2000.