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HISTORIEN EN HERBE A DORMANS :
un exemple d'atelier d'histoire en 4ème

 

Par Christine Galopeau De Almeida, collège de Dormans

 

 

I. le témoignage de l'enseignante

Dans la cadre des parcours diversifiés au collège, les professeurs d’Histoire géographie ont proposé des ateliers aux élèves de 4e du collège de Dormans.

Il s’agissait de dix séances d’une heure alignée tous les jeudis matins.

J’avais proposé l’atelier "Historiens en herbe" qui s’est déroulé avec 15 élèves d’octobre à décembre 1998 tous les jeudis matin au collège dont deux déplacements en train aux archives départementales de Châlons :

La collecte des informations

 

1) une journée entière :

- visite du dépôt sous la conduite de la documentaliste

- visite exploration de l’exposition "Guerre et paix en Champagne à l’époque de l’Edit de Nantes" qui se trouvait aux archives durant notre passage.

- l’après-midi au service éducatif : travail de dépouillement de documents sur Dormans.

2) Une demi- journée fin novembre pour un dépouillement complémentaire

La mise en place de ce travail sur les archives a été longue et c’est en fait une recherche personnelle pour l’enseignant comme pendant les études universitaires et cela fait beaucoup de bien intellectuellement.

La première journée sur place a été fatiguante pour les élèves et les accompagnateurs, le plus difficile était la station debout dans les coins et recoins du dépôt d’archives le matin. J’avais prévu 4 heures de travail sur les documents mais c’est trop pour des élèves de 4e. Au bout d’1h30 il faut une coupure et reprendre 1h30 seulement.

 

Quels enseignements tirer de ce travail aux archives ?

 

1) Le déchiffrage des écritures a beaucoup rebuté les élèves au début puis ils s’y sont mis. Ces élèves sont pour certains en difficultés scolaires et tout obstacle leur parait dès le départ infranchissable, le rôle de l’enseignant est de stimuler ce qui n’est pas facile quand il faut aller d’un groupe impatient à l’autre,tout aussi impatient "Mais madame ça fait 5 minutes qu’on vous appelle !" . Heureusement que j’avais un surveillant du collège, étudiant en histoire ainsi que Bertrand Vergé du service éducatif des Archives car avec seulement 15 élèves je n’arrivais pas à répondre aux demandes. Une loupe a aussi été un instrument permettant de faire passer la difficulté, mais je n’en avais pas assez.

 

2) L’aspect concret a permis à mes élèves de toucher du doigt la vie des gens de Dormans autrefois, alors que le matin pendant la visite du dépôt ils trouvaient inutile de conserver une telle masse de "vieux papiers".

 

3) La grosse difficulté pour l’enseignant est d’avoir eu le temps de survoler les documents et de cibler ce qui sera accessible aux élèves tout en étant intéressant (j’avais passé 2 journées entières en juillet à faire ce repérage aux archives ): par exemple les tableaux de statistiques agricoles ont déçu les filles qui s’y attaquaient car les renseignements n’étaient jamais les mêmes et elles ne voyaient pas comment faire un tableau d’année en année.

 

4) Une autre difficulté est de trouver suffisamment de documents pour tout le monde sans mettre en danger les documents. Par exemple les registres d’Etat-civil les ont beaucoup intéressés mais on ne peut mettre qu’un à deux élèves par registre et donc le dépouillement d’une année est long alors que les tableaux de statistiques démographique du XIXe siècle sont "souples d’utilisation" car par feuilles séparées.

Les dépouillements de ces actes d’Etat-Civil n’ont pas pu donner lieu à publication de résultat sur les informations par manque de temps et parce que les élèves ont eu beaucoup plus de difficultés à les déchiffrer que ce que j’avais prévu. Nous n’avions donc pas de série suffisante pour être exploitée. Par contre la méthode de lecture et de dépouillement sur un tableau est correcte.

J’ai eu aussi une aide du service des archives qui m’a photographié puis photocopié quelques actes dont j’ai pu ensuite, en classe, faire faire la transcription.

 

Et ensuite ?

 

Nous sommes revenus aux Archives fin novembre pour une séance plus courte (2h30) avec des objectifs ciblés sur chaque document, et les élèves se sont mis tout de suite dans le bain car ils savaient comment s’y prendre et moi aussi !

Entre-temps durant les 3 heures d’atelier qui se sont déroulés en classe nous avions mis au propre chaque travail, préparé des tableaux de dépouillement pour la suite.

Nous avons aussi fait des tableaux, des graphiques (mais par manque de temps c’est moi qui ait dû réaliser ces graphiques chez moi pour leur donner à commenter).

Un autre obstacle est pour certains élèves la difficulté à mener un travail de longue haleine : j’ai dû batailler pour obtenir quelques phrases de synthèse pour chaque résultat de dépouillement. Ils étaient tout à fait d’accord pour taper sur les ordinateurs des textes mais pas pour les rédiger !

 

 

Qu’avons-nous obtenu  en fin de compte ?

 

- Un article rédigé collectivement à partir des contributions personnelles pour présenter les archives. cet article est paru dans le journal du collège "Le grain de sel" en février 1999. (voir ci-dessous).

- Une suite de petits articles qui sont des "flashs" sur la vie à Dormans paraîtront dans le bulletin municipal de juin 1999.

- La transcription collective d’un long document de 1739 extrait d’un ensemble coté C 2069 à propos de l’affaire "Dormans contre Joblot" et la présentation de cette affaire dans le bulletin municipal d’avril 1999 avec en particulier la présentation d’un plan de Dormans établi en 1740.

- La transcription par quelques élèves très motivés d’actes d’Etat-Civil préparés par les services des archives.

De plus, la revue des archives de la Marne "Lettre des archives "n°2 a présenté ce travail en janvier.

 

La formule que j’ai choisie a été possible car :

 

- c’est un "atelier" qui s’est déroulé sur dix séances avec un petit effectif,

- les documents sur Dormans sont très nombreux et on peut balayer tout un pan de notre histoire quotidienne.

J’ai de la matière pour un autre atelier, ou pour des recherches personnelles quand j’aurai le temps !

 

II. l'article publié dans le journal du collège

 

Dans la cadre des parcours diversifiés au collège, les professeurs d’Histoire géographie ont proposé des ateliers d’Histoire géographie aux élèves de 4è du collège de Dormans. L’un de ces ateliers, intitulé "Historiens en herbe", avec l’aide de son professeur, Mme Galopeau De Almeida, vous présente certains résultats de ses recherches.

L’atelier "Historiens en herbe" a effectué un travail aux Archives départementales de Châlons en Champagne avec l’aide du service éducatif.

Nous étions divisés en plusieurs groupes pour dépouiller et trier différents documents d’autrefois. Les documents déposés sont conservés dans des salles à bonne température, environ 18°. Ils sont sur des étagères (24 kilomètres d’archives) et classées par lettres, par exemple pour l’enseignement c’est la lettre D. Ces documents viennent d’un peu partout : préfecture, mairies , administrations du département ...

Nous nous sommes occupés des documents qui ont été déposés par la mairie de Dormans il y a quelques années, sous la cote E Dépôt :

- des registres d’Etat-Civil de l’époque de la Révolution dont le déchiffrage a été difficile.

- des statistiques agricoles et des statistiques sur la population au XIXe siècle.

 

 

1) La population de Dormans au XIXe siècle

 

La population totale de Dormans tournait autour de 2100 habitants jusqu’en 1861, mais il y a eu la guerre de 1870 et elle diminua de plus de 200 habitants (on passe de 2244 en 1861 à 2026 en 1872). Le niveau le plus élevé fut atteint en 1896. En 1921, elle atteint son niveau le plus bas à cause de la guerre de 1914-18. Après cette date le nombre d’habitants repris le niveau de 1911 sans rattraper les chiffres du siècle précédent.

Nous nous sommes intéressés à l’Etat-Civil grâce aux statistiques trouvées dans le document coté E Dépôt 2178. Les chiffres ne concernent que la 2è moitié du XIXe siècle mais ils confirment la courbe générale, à savoir que l’année 1870 a été marquée par une diminution des mariages, des naissances et une forte augmentation des décès.

L’âge au décès a pu être étudié pour 3 années, il en ressort les conclusions suivantes :

- Les décès des enfants de 1 à 5 ans ont diminué, ils sont passés de 10 à 3 enfants par an en 14 ans. Mais la mortalité infantile en dessous de 1 an est encore forte (7 à 15 enfants par an).

- Il y a eu de plus en plus d’adultes morts après l’âge de 60 ans, l’espérance de vie chez les adultes a donc augmenté.

Les causes des décès sont précisées en 1856 : Sur 51 causes précisées, il s’agit de la vieillesse pour 14 cas , d’accident pour 2 cas, un mort-né et de maladies pour le reste : dysenterie (7 cas), typhoïde (3 ca), pneumonie (3 cas), cancer (3 cas), etc...

Nous avons compté le personnel médical à partir de 1858 :

- 1 médecin jusqu’en 1879 et 2 à partir de 1886

- 3 officiers de santé en 1858 puis un seul en 1886

- 1 sage-femme jusqu’en 1868, et plus aucune ensuite

- 1 pharmacien jusqu’en 1879 et 2 à partir de 1886 en même temps que la présence du deuxième médecin.

 

2) Les activités à Dormans au XIXe siècle.

 

D’après les statistiques agricoles E Dépôt 2185, nous avons pu trouver quelques informations :

 

- Les surfaces cultivées entre 1862 et 1882:

En froment les surfaces ont été régulières pendant toute la période; l’avoine, le seigle et les pommes de terre ont connu 2 très bonnes années : 1852 et 1866.

Les surfaces plantées en vignes ont peu changé (entre 100 et 124 ha) mais nous n’avons pas les chiffres de 1866 et 1876. Pour l’année 1882 nous avons relevéla surface plantée en vignes dans chaque village du canton de Dormans. Sur un total de 1246,5 hectares, il en ressort que le village du canton qui avait la plus grande surface en vignes était Troissy avec 355 hectares, puis Verneuil 200 hectares, Mareuil le Port 147 hectares, Dormans 110 hectares et Boursault 92 hectares. Le chiffre le plus faible est Comblizy avec 4 hectares, les autres villages ayant une surface comprise entre 20 et 80 hectares. Le rendement moyen en vin par hectare était de 3933 litres et le prix moyen de l’hectolitre 833 Francs.

 

- les prix et salaires : En 1859 uniquement, nous avons des détails.

Par exemple les gages d’un journalier agricole sont de 2,50 francs par jour, d’un maçon 3 francs, d’un charpentier 4 francs.

Et les prix ? 500 g de pain de froment de 1ère qualité : 0,25 F, de 2è qualité : 0,23 F ; une douzaine d’oeufs : 0,60 F; un poulet : 1,50 F; 500 g de boeuf : 0,60 F; 500 g de porc frais : 0,70 F; 500 g de beurre : 0,90 F; un litre de pommes de terre de qualité ordinaire : 0,09 F, un litre de haricots : 0,35 F; un litre de "vin rouge ordinaire consommé par les classes ouvrières " : 0,60 F; un litre de bière ordinaire : 0,40 F.

 

Avec son salaire d’une journée, un journalier agricole pouvait donc s’acheter un poulet, un litre de bière, 500 g de pain et 6 oeufs.

- les métiers : Grâce à la liste nominative des habitants de Dormans en 1836, cote E dépôt 2179, nous avons trouvé 588 noms de personnes avec leur métier. Pour 23 d’entre eux nous n’avons pas compris le nom de leur métier. Pour les 565 autres, soit 1/4 de la population totale (2105 habitants) nous avons classé les métiers de la façon suivante :

 

Les vignerons (146) et les artisans (125) sont les plus nombreux. Parmi les artisans, on trouve des cordiers, tonneliers, tisserands, perruquiers, sabotiers, etc..

Beaucoup de personnes (66) travaillent dans le bâtiment : maçons, peintres, tuilliers, tailleurs de pierre, charpentiers, etc ... A Dormans 33 personnes ont un métier de transport : postillons, voituriers, mariniers et aide-mariniers, etc... Il y a un curé et très peu de professions de santé.

Les activités étaient déjà très variées avec cependant une forte importance de la viticulture.

Nous avons aussi travaillé sur un document du XVIIIe siècle assez exceptionnel, classé en cote C 2069 : "l’affaire Dormans contre Joblot"

Il s’agit d’une affaire entre les habitants des hameaux de Dormans et les "Fermiers des Aides" de l’Intendance de Champagne, dont Nicolas Joblot.

Les aides étaient des impôts indirects sur la consommation et la circulation des denrées. Ici, les habitants des hameaux refusent de payer des droits d’entrée dans Dormans pour les raisins et le vin provenant des hameaux alors qu’ils en sont exemptés.

Les premiers documents datent de janvier 1538 et les derniers de septembre 1740. L’affaire a donc duré 202 ans et 9 mois ! Il y a 31 pièces qui consttuent 143 pages. L’écriture n’est pas toujours facile à déchiffrer et nous avons beaucoup souffert !

Parmi les documents, nous avons un plan en couleurs de Dormans. Il mesure environ 1m sur 70 cm. Il a été dessiné par le maître arpenteur Rousset de Chatillon, les 21 et 22 janvier 1740.

Il est assez différent de ceux d’aujourd’hui :

- le Sud et le Nord sont à l’envers

- les distances ne sont pas respectées en échelle

- il n’y a pas de légende.

Nous avons remarqué qu’il reste des endroits, des rues qui ont gardé presque le même nom qu’autrefois et sont restés à la même place, par exemple :

- " Chavenet" est devenu Chavenay

- " les vignes de Mousseaux" sont devenues la rue des Moussiaux

- " le bois Duchesne" = le bois du chêne

- " le triage de la prêrie" = la prairie

- " la cotte aux poules" = la côte aux polues

- " les vignes du triage du haut chatellée" = le Châtelet

- " la fosse Berte" = la fosse Berthe

- " Champaillée" = Champaillé

- " la croix des Varennes" = Varennes

- " les terres des Lorriaux" = rue des Lorriots

Pourquoi ce plan ?

Il sert de pièce justificative pour montrer que les terres des plaignants ne sont pas sur le territoire de Dormans.

Les habitants comparaissent devant le procureur de la subdélégation d’Epernay, le 22 septembre 1740, ils réexposent leur problème et on leur donne acte de leur comparution. Plus tard comparait Nicolas Joblot qui conteste en ces termes la validité du plan : "les plants, le procès verbal de Rousset arpenteur raportés par lesdits habitants sont des actes privés et d’imagination de leur par ..." et demande de continuer à contrôler les habitants jusqu’au jugement.

 

Nous ne savons pas quel est le résultat car nous n’avons dans le dossier aucun document plus tardif.

Les questions d’impôts, de droits, de terres, de transport de raisins et de vin étaient déjà prétextes à de nombreux conflits !

Participants à l’atelier Historiens en Herbe:

Audrey Brocard, Maud Collinet, Charlotte Delorme, Redouin El Bouchikhi, Benjamin Heurtault, Aurélie Kucybala, Laura Mercy, Aurélie Meuwly, Julie Moigneau, Caroline Ponche, Aline Profit, David Rossion, Yannick Sarazin, Nadia Thévenot, Isabelle Watrin élèves de 4è au collège de Dormans, avec l’aide de leur professeur Mme GALOPEAU DE ALMEIDA et d’un surveillant du collège Aldino DI LENA, étudiant en histoire.

 

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°21, 2000.

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