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LA MER, LES DIEUX ET LE ROI :
la Mésopotamie entre l'est et l'ouest

 

Par Bruno CALAS , Collège du Pré-Bréart Bazancourt, orientaliste

Lorsqu’en 1872 Georges Smith découvrit sur une tablette cunéiforme au British Museum un récit ressemblant au texte du Déluge biblique sa découverte provoqua une double révolution: la Bible cessait d’être la seule source de l’histoire du Proche-Orient et l’assyriologie ouvrait son champ d’étude à un espace plus vaste, on se mit à penser que beaucoup d’éléments de la Bible pouvaient venir de la Mésopotamie et qu’ils étaient bien antérieurs au récit biblique. Si la Bible avait emprunté des thèmes littéraires ou religieux, d’autres civilisations mésopotamiennes avaient également réalisé ce même type de synthèse. À partir de là, et en forçant le trait, l’assyriologie et les études bibliques connurent des évolutions particulières. La première fut de montrer que la Bible, avait par certains côtés « dit vrai » et que les trouvailles faites en Mésopotamie pouvaient, d’une certaine manière, confirmer les récits bibliques. L’autre tendance fut ce que l’on pourrait appeler un « babylono-centrisme », c’est-à-dire accentuer le fait que les découvertes « mésopotamiennes » étaient originelles, premières, en un sens. Cette tendance rejetait les autres régions dans une sorte de « périphérie ». Cette tendance est compréhensible dans le fait que les découvertes archéologiques et épigraphiques venaient en majorité de la basse et le moyenne Mésopotamie (« La Babylonie »). Cette vision doit être corrigée aujourd’hui. Les fouilles se sont poursuivies mais bien des sites hors de la Mésopotamie « traditionnelle » (grosso modo l’Iraq actuel) ont permis une réactualisation de cette vision centralisée. Parmi ces sites figurent celui de Mari.

 

Mari est l’ancien nom de l’actuel Tell Hariri au sud de la Syrie, sur l’Euphrate, à proximité de la frontière irakienne. Depuis 1933, le site est fouillé par les Français. Outre les trouvailles archéologiques, le site a fourni une quantité importante de tablettes cunéiformes, que l’on estime actuellement à plus de 25 000 et dont les deux cinquièmes ont été publiées. Le déchiffrement se poursuit actuellement sous la direction de Jean-Marie Durand et les fouilles archéologiques sous la direction de Jean-Claude Margueron.

 

La documentation de Mari concerne principalement le début du XVIIIe siècle av. J.-C., et le plus grand nombre de textes concerne le règne de Zimrî-Lîm (1775-1761). C’est Hammou-rabi de Babylone qui mit fin à son règne en détruisant le palais de Mari vers 1761 av. J.-C. Zimrî-Lîm, comme la plupart des souverains de son époque, était d’origine amorrite. Cette population nomade, venant du désert syro-arabe, a envahi la Haute-Mésopotamie à la fin du IIIe millénaire et a constitué peu à peu des royaumes sédentaires de puissance inégale. Les textes de Mari montrent que les grands royaumes (Alep, Babylone) sont effectivement dirigés par des souverains amorrites. Cependant, dans la documentation écrite, il y a peu de trace d’une langue et d’une écriture proprement amorrite. En effet les documents sont écrits en akkadien « standard » (appelé le « Paléo-Babylonien »). Les seules traces que l’on peut déceler se trouvent dans des bribes de sentences proverbiales ou dans les noms propres. C’est dans ces sources éparses qu’il faut chercher une « culture » proprement amorrite.

 

C’est en étudiant des œuvres à caractère religieux que l’on a pu trouver des traces de circulation «culturelle» en Mésopotamie. Un thème mythologique a été récemment réexaminé à la lumière d’un texte de Mari. Ce thème est celui du mythe du « combat contre la mer » (une divinité affrontant la mer ou des créatures marines). Il est apparu d’abord dans l’Épopée de la Création. Œuvre très célèbre de plus de mille vers qui aurait été écrite au début du premier millénaire (sous Nabuchodonosor Ier ) et dont les principaux manuscrits ont été découverts dans la bibliothèque d’Assourbanipal à Ninive (VIIe siècle av. J.-C.). Elle est connue sous le titre: Énouma elish ( "Lorsqu’en Haut…").

En résumé l’histoire raconte la création de l’univers et celle des dieux (dont les dieux primordiaux : Tiamat- élément salé et Apshou - élément d’eau douce). Les jeunes dieux remportent la victoire contre les vieilles divinités et tuent Apshou. Mais ces jeunes dieux sont très turbulents et irritent rapidement la quiétude de Tiamat. Celle-ci préparant sa vengeance se dispose à faire la guerre. Les autres dieux, affolés, demandent à Marduk de la combattre; en retour il recevra le pouvoir suprême. Marduk tue Tiamat et de son corps crée l’univers. Outre un conflit entre générations ce mythe est aussi la justification de la puissance de Marduk aux yeux des Babyloniens. C’est une œuvre de propagande qui installe Marduk à la première place dans le panthéon. Toutefois, certains aspects de ce mythe sont maintenant connus ailleurs et à des époques antérieures.

 

En effet, nous possédons un texte du XIVe siècle av. J.-C. provenant de la ville d’Ougarit (Ras Shamra) qui se trouve actuellement en Syrie sur la côte méditerranéenne. La ville a également été fouillée par les Français (depuis 1928). La ville était un port très cosmopolite : on a découvert des objets venant de l’Égypte, de Crète et de Mycènes. Les fouilles ont mis à jour une abondante production écrite, rédigée en huit langues différentes dans cinq systèmes d’écriture, et c’est là que l’on a retrouvé le plus ancien emploi d’une écriture alphabétique. La ville fut soumise à la domination Égyptienne puis aux Hittites. Les biblistes se sont intéressés à la documentation (surtout religieuse) d’Ougarit car cette ville, située au Nord, a pu influencer les traditions bibliques; la ville ayant été détruite au début du XIIe siècle (invasion des « Peuples de la Mer») à une époque où l’on placerait les migrations d’Israël et son installation au pays de Canaan.Un récit fait état d’un combat héroïque du dieu suprême Ba’al contre la mer nommée Yammu, Ba’al étant l’épithète du dieu de l’orage Addu, divinité principale des Amorrites. Le mythe remonterait à plus de mille ans avant sa rédaction à Babylone. Quatre cents ans avant le document d’Ougarit un texte de Mari décrit un combat similaire entre un dieu et une divinité marine. Il s’agit de la lettre d’un prophète qui s’adresse au roi en ces termes :

 

« …Addu, le seigneur d’Alep est venu me trouver en disant : (…) Je t’ai ramené sur le trône de ton père et les armes avec lesquelles je m’étais battu contre Temtûm, je te les ai données (…). Je t’ai oint d’huile de ma victoire (…). Lorsque quelqu’un qui aura un procès en appellera à toi (…), réponds-lui droitement. Voilà ce que je désire de toi (…). » (Trad. J.-M. Durand).

 

En remontant au XVIIIe siècle av. J.-C., en se situant sur les bords de la Méditerranée et sur l’Euphrate, l’origine babylonienne paraît moins évidente. C’est en étudiant certains de ses aspects que l’on peut affiner notre jugement. D’abord, il faut préciser qu’au début du XVIIIe siècle, la grande puissance de l’époque c’est Alep et pas Babylone. Marduk, à cette époque, n’est qu’un dieu « poliade »; il n’a pas encore de prétentions « universelles ». Addu qui est seigneur (bêl) d’Alep représente la même divinité que Ba’al à Ougarit et c’est lui, ici, qui a vaincu Têmtum ( qui est la Tiamat de Babylone) et qui donne ses armes au roi. Ensuite, la symbolique du mythe se comprend mieux dans un port comme Ougarit où la mer était une « réalité vivante » pour ce peuple de marins. Ba’al vivait sur le mont du Saphon et sa montagne servait de repères aux navires. Même à Mari où la mer était éloignée, elle demeurait présente comme lieu d’origine des Amorrites. On le voit dans le texte où le dieu s’est battu contre Têmtum qui est le nom de Tiamat dans l’Épopée de la Création. On peut citer également les voyages de deux rois de Mari qui se sont rendus sur les rivages de la Méditerranée et l’un d’eux a même plongé ses armes dans l’eau, peut-être pour renouveler les gestes du dieu. Il faudrait prendre ces voyages comme des sortes de pèlerinages, la Méditerranée étant perçue comme la région d’origine des Amorrites. Cela se confirme aussi par la nature même du texte mariote. Il s’agit d’un « texte de la pratique » (une lettre) et non pas d’un texte religieux, ce qui amène à croire que ce thème était connu, qu’il faisait partie d’une sorte de « mémoire collective ». Ce qui montrerait l’existence d’une véritable « culture » amorrite, transmise par exemple dans les noms propres et l’on constate que des membres de la famille royale portent des noms en « Yam » ( qui est le nom de la mer à Ougarit).

 

Leur ancienneté et les similitudes qui existent entre ces deux documents et le texte babylonien portent à croire à une origine occidentale de ce mythe et à une transmission de l’ouest vers l’est. Il est, bien entendu, difficile de dire de quelle manière cela s’est réalisé. De nombreuses personnes (les marchands par exemple) parcouraient la Mésopotamie et l’Euphrate était un axe important de communication. On peut imaginer que des marchands babyloniens aient entendu ce mythe lors d’un séjour à Mari (lors d’une fête religieuse ?) et l’auraient rapporté dans leur cité d’origine. Toutefois, on pense que l’Épopée de la Création par son unité d’écriture, aurait été écrite par une seule personne. Et comme l’a dit l’assyriologue anglais W. G. Lambert : «Il n’y a pas de préhistoire littéraire de l’Épopée de la Création , seulement une préhistoire idéologique ». C’est cette « préhistoire idéologique » que l’on peut situer, pour l’instant, et au moins pour l’un des aspects du mythe, à l’époque amorrite.
Le document mariote est également riche en renseignements, mais de nature différente. En premier lieu sur la monarchie. On a affaire ici à un véritable mythe de la royauté. Le roi reçoit sa puissance du dieu et en plus il lui transmet ce pouvoir par le rite de l’onction, qui apparaît bien avant celle de Saül dans le livre de Samuel. Cette onction confère au souverain une puissance qui lui permettra de vaincre ses ennemis. Par ailleurs, la fonction royale doit s’accomplir selon des principes de justice et de droiture, preuve de la « bonne justice » royale (le « bon pasteur »).


Ce texte insiste ensuite, sur la nature du dieu Addu. C’est lui qui pourvoie à la royauté. À Ougarit aussi c’est Ba’al qui «fait» le roi. On l’a déjà noté, à l’époque de Mari, Marduk est le dieu d’une seule ville. Le grand dieu c’est Addu. Mais il possède déjà les caractéristiques de Marduk, dieu d’empire du Ier millénaire: il a triomphé du Chaos (comme Marduk en tuant Tiamat, le Chaos originel) et sa royauté est fondée sur cette victoire (Marduk est choisi comme roi par les autres dieux après cette victoire). Il est "le garant de l’Ordre" et son territoire est une terre d’asile, comme plus tard Babylone. De plus, Marduk, après sa victoire, reçoit cinquante noms qui définissent sa puissance et parmi eux figurent celui d’Addu. Il a pu reprendre à son compte des exploits attribués ailleurs et plus tôt au dieu de l’orage. Pour terminer, et J.-M. Durand la bien souligné, Addu, dieu des Amorrites, possède de nombreuses caractéristiques fondamentales de la théologie de Yahwé.

Le mythe de combat contre la mer est un bon exemple de l’évolution de l’historiographie. Il montre la complexité des échanges (de toutes natures) qui ont existé dans le Proche-Orient antique. On le retrouve, par exemple, dans des textes plus tardifs comme ceux de la Bible. Dans le livre d’Isaïe (27,1) où Dieu combat des forces du Chaos appelées Léviathan et Dragon de la mer. On peut le voir aussi dans un épisode du Nouveau Testament lorsque Jésus apaise la tempête sur le lac de Tibériade. Il est la preuve également qu’il faut être prudent avec des textes considérés comme « premiers ». L’originalité vient d’abord des tentatives de synthèse opérées par les différents peuples du Proche-Orient ancien, ce que l’on appelle des syncrétismes, phénomènes connus ailleurs et à d’autres époques. Actuellement certains assyriologues vont encore plus loin et pensent que le mythe du combat contre la mer (qu’il soit occidental ou oriental) ferait partie d’un fond culturel commun qui s’étendrait de la vallée de l’Indus à la mer Egée, ce qui ouvre une nouvelle fois le débat historiographique.

 

 

 

Bibliographie indicative:

- pour le site de Mari et sa documentation: J.-M. Durand: Documents épistolaires du palais de Mari, tome 1(1997), tome 2 (1998), éd. du Cerf, Collection Littératures Anciennes du proche-Orient.

- pour le mythe du combat contre la mer: J.-M. Durand, "Le mythologème du combat entre le dieu de l’orage et de la mer en Mésopotamie", MARI 7, Paris 1993, pp. 41-61.

[MARI= Mari Annales de Recherches Interdisciplinaires].

- pour les relations entre le monde biblique et la Mésopotamie voir : Le Monde de la Bible, coll. Folio, 1998. (recueil d’articles parus dans la revue Le Monde de la Bible, Histoire et Archéologie).

- Pour une approche de la Bible et de l’histoire biblique voir A. PAUL, La Bible, Histoire, Textes et Interprétations, Nathan, coll. «Repères», Paris, 1995.

 

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°21, 2000.

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