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RAISONNER ET ARGUMENTER EN HISTOIRE-GEOGRAPHIE

Par Jean Aubanelle, IPR-IA de lettres, Reims.

 

Introduction : historique

L’argumentation est un champ disciplinaire nouveau (une quinzaine d’années) qui marque les textes officiels : apparition en 1974 du " sujet de type I " (résumé + discussion), modifié dans sa forme et ses supports, mais pas dans sa visée, en 1995. Elle est une composante fondamentale, non seulement des exercices de bac, mais des programmes de lycée (y compris les tout derniers) et même du collège.

 

Triple origine :

- historique :

L’argumentation est l’héritière de la rhétorique aristotélicienne, qui s’opposait à la poétique : étude des procédés (les fameuses figures) qui visent, non pas à bien dire/écrire, mais à bien convaincre.

- théorique :

Un courant important de la linguistique contemporaine s’est attaché à montrer que tout discours (au sens général de toute production écrite ou orale) porte les traces plus ou moins explicites de sa visée : il a un sens qui ne se confond pas forcément avec sa signification.

- didactique :

Après 1968, il a fallu répondre aux besoins d’un nouveau public, en introduisant, à côté du commentaire des textes patrimoniaux, la lecture et l’étude de textes contemporains " de société " ou " d’idées " (= non littéraires) où s’affirmait une thèse: le résumé avait pour fonction d’en faire apparaître la structure profonde et la discussion invitait à produire une argumentation personnelle.

 

I - L’argumentation et ses voisines :

Argumenter, c’est chercher à convaincre: ce n’est ni démontrer, ni persuader. L’argumentation se situe entre la rigueur scientifique de la démonstration et la technique manipulatoire de la persuasion (=entre les deux termes pascaliens : convaincre/agréer).

DEMONTRER

ARGUMENTER

PERSUADER

- logique formelle -démarche dialogique, qui repose sur des jugements de valeur - art de la suggestion ou de la manipulation
-vise la conviction rationnelle - vise la conviction rationnelle - vise la persusasion par tous les moyens, même irrationnels
- raisonnements impersonnels et contraignants - raisonnements non impersonnels et non contraignants - importance de l’image de celui qui cherche à persuader
- domaine de la vérité - domaine de l’opinion - domaine de la séduction
- auditoire universel - auditoire particulier et intéressé - auditoire-cible passif
- une seule preuve est suffisante - plus il y a d’arguments, plus c’est convaincant  

NB1 : ainsi l’intitulé du stage " Raisonner et argumenter " est-il déjà tendancieux: il semble mettre sur le même plan deux démarches intellectuelles distinctes : démontrer / convaincre.

NB2 : " argumenter " se démarque non seulement par rapport à " démontrer " et " persuader ", mais aussi par rapport à " expliquer " et " justifier " : cf. infra.

 

II - Typologie des arguments (rhétorique formelle, peu utile pédagogiquement)

 

- arguments de causalité :

. par induction : on montre qu’un fait particulier remonte à une cause générale

. par déduction : on montre qu’une cause générale entraînera des faits particuliers

- arguments par analogie :

on cherche à convaincre en prenant appui sur un exemple ou un modèle (ex : la fable " Les membres et l’estomac " ou " L’Albatros "...)

- arguments par réfutation :

on montre que l’argument de l’interlocuteur peut se retourner contre lui

- argument d’autorité :

la valeur d’un argument tient à celle de son énonciateur (personne physique ou morale : la tradition)

 

NB1 : la liste n’est pas limitative : arguments par rétorsion, ad hominem, par paradoxe (" il faut savoir perdre du temps pour en gagner "), par dissociation (montrer que l’interlocuteur confond deux notions)...

NB2 : on peut classer de même les erreurs d’argumentation ( = paralogismes)

- paralogisme de composition : croire que ce qui est vrai d’une partie est vrai pour le tout, et vice versa.

- paralogisme de généralisation : on confond multiplicité et vérité (plus les exemples sont nombreux, plus la proposition est vraie)

- autres types de dérives argumentatives : sophisme, tautologie, aporie.

 

III- L’organisation de l’argumentation

 

a) Notions de base :

Thèse proposée / thèse réfutée

Argument / exemple

b) Déroulement

- thèse réfutée --> arguments xn --> exemples xn --> thèse proposée

- C’est le schéma théorique ; dans la réalité textuelle, selon la stratégie argumentative choisie, il y a toutes sortes de variantes :

- dans la présence/absence d’un des composants : on peut n’avoir aucun exemple.

- dans l’implicite/explicite : l’une ou l’autre thèse peut être tue (cf. l’enthymème)

- dans l’ordre des composants : on peut commencer par la thèse proposée ou réfutée, ou par un argument, ou par un exemple, etc.

- dans l’équilibre des composants : on peut faire une large part part à l’une des deux thèses (dans la tradition de la dissertation, les parts sont égales) ; on peut donner beaucoup d’exemples et un seul argument, etc.

- à côté de l’organisation du déroulement argumentatif, se pose la question de son développement : le nombre d’arguments et/ou d’exemples, a priori non défini, est choisi selon, là encore, la stratégie argumentative (entre un trop et un trop peu)

c) trois modèles de texte argumentatif :

- modèle à tendance démonstrative :

. structuration et progression de type logique
. outils d’analyse : procédés de raisonnement et connecteurs

- modèle à tendance expositive :

. apport " neutre " d’informations
. outils : progression de l’information (thème/ propos)

- modèle à tendance dialogique :

. dialogue des voix en présence (réfutation, concession, ironie...)
. outils : le système énonciatif.

 

IV - Argumentation et type de texte

- La définition des types de texte est problématique ; sans entrer dans le débat théorique qui n’est pas clos, on retiendra la typologie présentée par les programmes du 1er cycle.

- Le cas le plus simple est celui du texte qui s’annonce et se revendique comme explicitement argumentatif : il y a adéquation entre la fonction du discours (convaincre) et le fonctionnement du texte (argumentatif).

- Plus fréquent et moins simple est le cas où il y a décalage entre la fonction et le fonctionnement

. je peux raconter (fonctionnement narratif) pour convaincre (fonction argumentative) : cf. la fable
. je peux décrire (fonctionnement descriptif) pour convaincre (fonction argumentative)

- Si l’image se lit comme un texte, on y retrouve les mêmes combinaisons possibles entre fonctionnement et fonction: elle peut raconter (saisir le moment d’une histoire : scène de bataille, de couronnement, de mythologie...), décrire (nature morte, paysage, portrait...) ou expliquer (schéma de mode d’emploi) pour convaincre. Elle peut aussi être explicitement argumentative (dessin satirique)

- L’argumentation se combine donc à plusieurs types de texte, mais se constitue aussi en genres :

. pour soutenir une thèse : l’apologie, le plaidoyer, le manifeste, l’essai
. pour confronter des thèses : la controverse, le débat
. pour contester une thèse : la diatribe, le pamphlet, le réquisitoire

 

V - " L’argumentation dans la langue " (Anscombre & Ducrot)

 

a) l’orientation argumentative :

Un énoncé n’a pas seulement un contenu informationnel, mais aussi une valeur illocutoire ( = acte de langage). A contenu informationnel égal, l’orientation argumentative peut être opposée (ex : il est presque en retard / il est à peine en retard ; il a peu travaillé / un peu travaillé; bouteille à moitié pleine / à moitié vide...). Inversement, une même orientation argumentative peut valoir pour deux énoncés à contenus informationnels différents (ex : il a peu bu / il n’a pas bu).

=> d’une part, l’énoncé guide le décodage opéré par le récepteur ; d’autre part le récepteur n’est pas passif, mais obligé à un travail de déchiffrement, qui prend appui sur une série d’indices.

 

b) les indices d’argumentation :

- les indices d’énonciation :

l’argumentation suppose une forte implication de l’argumenteur (ou des argumenteurs en cas de polyphonie énonciative, où locuteur et énonciateur sont distincts) qui se marque de trois façons :

- par les déictiques : termes qui " embrayent " l’énoncé dans une situation d’énonciation (ici et maintenant)

- par les modalisateurs : termes qui marquent l’attitude de l’énonciateur par rapport (adhésion, incertitude, distance...) à son énoncé (ex : adverbes, locutions verbales, conditionnel, guillemets...)

- par le vocabulaire subjectif : adjectifs, verbes, adverbes, substantifs qui marquent une évaluation et/ou un jugement de valeur (axiologique)

 

- les indices d’organisation :

- La disposition typographique peut être signifiante d’un agencement d’arguments

- La progression thématique : permet de repérer la progression et l’articulation des arguments

- Les connecteurs logiques : ils marquent les relations de type logique (cause, conséquence, condition, but, concession, succession, simultanéité, opposition...) dans le cadre de la coordination ou de la subordination.

 

- les indices lexicaux :

L’argumentation met souvent en présence des systèmes de valeurs opposés (passé / présent ; réalité / apparence ; nature / artifice ; individu / groupe...) et hiérarchisés : à la thèse défendue sera associé un champ lexical valorisé

=> le repérage de ces indices permet d’identifier le statut argumentatif d’un texte, mais tous n’interviendront pas de façon égale selon le " modèle argumentatif dominant " (cf. supra III, c).

 

 

Conclusion : intérêt pour le professeur d’histoire

- faire de ses élèves des lecteurs capables:

. d’étiqueter, preuves linguistiques à l’appui, un texte comme argumentatif
. de repérer l’argumentativité implicite d’un texte ou d’un document
. de formuler, en les distinguant, la thèse, les arguments et les exemples.

- faire de ses élèves des producteurs capables :

. de reformuler, en termes personnels, la thèse et/ou les arguments d’un texte ou d’un document.
. de construire une argumentation personnelle à l’aide des outils linguistiques adéquats (système énonciatif, lexique, connecteurs, progression)

- faire réfléchir ses élèves, dans une perspective argumentative, au statut de " l’événement historique " : exemple ? cause ? conséquence ? preuve ? indice ?

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°21, 2000.

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