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A propos du dossier de L'Histoire *

Par Christian Lelièvre, Lycée Jean Jaurès, Reims.

Je tiens à vous faire part de ma désapprobation quant à certains contenus du dernier numéro de la revue L’Histoire. “ Etablir le constat d’une réalité criminelle si longtemps niée, occultée, travestie 1 ” est certes nécessaire. Est-il pour autant indispensable de renoncer à un certain nombre de règles déontologiques et à la rigueur des travaux scientifiques ? Certains des articles qui composent le dossier central du numéro spécial de l’Histoire d’octobre 2000 me laissent très perplexe à cet égard. Si les contributions de N. Werth, M. Winock ou P. Hassner sont irréprochables, je n’en dirais pas autant de celle de S. Courtois et encore moins de la couverture de ce numéro.

L’article de S. Courtois comporte tout d’abord des énoncés dont je m’étonne qu’ils aient pu lui échapper ainsi qu’à la sagacité des responsables de la publication. Pour aller au plus simple et au plus évident, il est totalement inacceptable d’affirmer : “ La déportation de masse – arracher des populations entières à leur lieu d’origine, leur mode de vie, leurs coutumes — a été inaugurée par les communistes soviétiques lors de la collectivisation forcée de 1929/1932 ”.

Cela signifie que le trafic des esclaves africains du XVI° au XVIII° siècle ne serait pas une déportation. Il est pourtant qualifié ainsi (“ la Grande déportation atlantique ”) par les spécialistes de la question et il correspond parfaitement à la définition de la déportation donnée par S. Courtois. De même il est bien établi qu’il y a eu une déportation des Arméniens vers le désert de Mésopotamie en 1915. On peut donc dire que les communistes soviétiques ont pratiqué la déportation à une échelle sans précédent mais non qu’ils inaugurent cette pratique.

La rigueur historique voudrait aussi que ne soit pas assénée comme une évidence la formule suivante: “ Comme l’a montré A. Besançon dans son beau livre, Le Malheur du siècle, à l’hypermnésie des crimes nazis correspond une amnésie des crimes communistes ”. En effet comme le montre parfaitement H. Rousso (Stalinisme et nazisme. La légitimité d’une comparaison), il s’agit “ d’affirmations la plupart du temps non étayées ” et “ l’ amnésie du communisme est une proposition qui reste à étayer ”.

L’article de S. Courtois comporte ensuite une incohérence curieuse : il définit (p.36 et 37) le communisme à la fois comme une idéologie (celle de Marx et Engels) et comme un mouvement politique spécifique. On en conclut qu’être communiste c’est être marxiste léniniste et membre du mouvement communiste international. Or quelques pages plus loin (p. 45), on apprend que le mouvement communiste est mort en 1991, que les communistes sont désormais socio-démocrates, socio-libéraux ou ultra nationalistes mais en même temps que “ les communistes sont toujours là ”…Il y a de quoi y perdre son latin : être communiste serait-il donc devenu une essence indépendante de toute conviction idéologique et de toute appartenance politique ? Celui qui a été communiste en serait-il réduit à porter le poids de son péché sans espoir de rédemption ? Il y a là une inquiétante manifestation de rigorisme janséniste…

Il y a enfin une contradiction majeure dans l’analyse des massacres. Il est en effet affirmé (p. 39) que “ le communisme au pouvoir a en effet prémédité et organisé le massacre de centaines de milliers d’individus selon trois modalités ”.

Parmi ces modalités figure la famine dont il est par ailleurs (p. 40) écrit : “ Il est arrivé que ces famines soient aussi le résultat d’une politique aberrante du pouvoir communiste, comme en URSS en 1922 ou en Chine en 1959-61. L’homicide n’est pas, alors, volontaire, mais il laisse indifférent un pouvoir qui, souvent, ne tient pas à demander à l’étranger une aide… ”.

Comment “ un homicide qui n’est pas alors volontaire ” peut-il entrer dans la catégorie du massacre “ prémédité et organisé ” ? La confusion n’est pas mince puisque, selon S. Courtois lui-même, c’est la famine du Grand Bond en avant qui est concernée, soit 30 à 50 millions de morts. Il serait d’autant plus important de savoir s’ils ont été victimes de massacres prémédités et organisés ou d’homicides non volontaires qu’ils représentent entre 1/3 et ½ du bilan du total des victimes comptabilisées. L’incurie, l’indifférence, le mépris de la vie, l’impéritie des gouvernants sont des crimes incontestables mais il est fort peu rigoureux de les identifier à des crimes prémédités et organisés. “Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ” disait Camus. En l’occurrence pourquoi en rajouter ?

Ces erreurs factuelles et ces contradictions ne sont peut-être pas le fait de l’inattention. Il y a en effet, au-delà, des présupposés de méthode et des présupposés idéologiques.

Affirmer la “ formidable unité de ce mouvement ” (le mouvement communiste) est par exemple une affirmation hautement discutable. Le communisme existe comme utopie, dont celle que propose Marx : la combinaison de l’industrialisation et de l’abolition de la propriété privée des moyens de production permettra l’émergence d’une société d’abondance, sans classes et sans Etat, bref, du Paradis sur terre. Il existe ensuite comme régime politique sous la forme de régimes communistes2 . Le moins que l’on puisse dire c’est que la “ formidable unité ” du mouvement communiste fait problème. S. Courtois adhère visiblement totalement au postulat de l’unicité des systèmes communistes. C’est naturellement son droit le plus strict mais il est contestable de présenter cette position comme allant de soi alors qu’elle fait justement l’objet de débats historiographiques qui comptent parmi les plus intéressants et les plus féconds quant à l’interprétation de ces régimes.

Pour ne prendre en exemple que le régime soviétique, il est lui-même caractérisé par une série de phases que rien n’autorise à considérer comme différentes seulement sur des points mineurs. Le postulat de l’unicité et de la continuité du système soviétique de 1917 à 1991 est celui d’une école, il est malhonnête de ne pas le dire. L’URSS a une histoire et cette histoire n’est pas inscrite dans une continuité immuable. On ne saurait en particulier l’identifier tout entière au stalinisme : “ Le stalinisme est un stade dans une chaîne de stades ou modèles par laquelle est passé le système politique soviétique…Le système a connu plusieurs versions qui ne se différencient pas par de simples vétilles, même si elles appartiennent toutes au même cadre autoritaire. Le stalinisme est l’un de ces stades, un stade particulièrement virulent, peut-être même pathologique, qui s’est développé et s’est éteint presque en même temps que son fondateur3  ”.

Identifier stalinisme et système soviétique, système soviétique et mouvement communiste international, gommer les différences, les processus politiques et sociaux spécifiques, postuler l’unicité du communisme, c’est ignorer l’apport des recherches qui montrent comment les projets des dirigeants des différents partis, élaborés et inscrits dans le cadre de l’idéologie marxiste-léniniste, se concrétisent dans l’affrontement avec des sociétés qu’il n’est jamais au pouvoir des dirigeants de plier totalement à leurs vues si bien que les résultats sont à la fois sensiblement différents du projet initial de chacun de leurs promoteurs et sensiblement différents entre eux. Cela n’a d’autre intérêt que de permettre l’addition des morts de faim, des morts du fait d’exécutions politiques, des morts du Goulag et de ceux du Laogai, des morts de la déportation pour parvenir au chiffre symbole, 100 millions de victimes.

N. Werth et J.L. Margolin avaient fort bien expliqué lors de la parution du Livre Noir du Communisme pourquoi ils refusaient cette méthode et l’article de N. Werth dans L’Histoire réitère cette position. Il est clair en revanche que S. Courtois tient à ce chiffre qu’il reprend en titre de son article, apparemment insensible aux arguments de ses collègues, sans doute ne raison d’un combat plus idéologique qu’historique. Mais alors, pourquoi reprendre cette conception à votre compte ?

J’en viens à ce qui m’a le plus profondément choqué dans la conception même du numéro spécial : sa couverture. Elle est à mes yeux indéfendable, profondément choquante même. Elle reprend, avec pour seule nuance un point d’interrogation, le chiffre symbole pourtant récusé par N. Werth et d’autres. Elle le fait en admettant implicitement l’unicité des régimes communistes en raison de l’utilisation du terme générique “ communisme ”. D’une certaine manière vous présentez donc l’une des analyses possibles (celle de S. Courtois) comme la seule valable. Un titre du type : “ Les crimes des régimes communistes ” me paraît le seul légitime, laissant ensuite au lecteur le soin d’adhérer ou non aux analyses de S. Courtois (dont il eût été nécessaire de faire apparaître quelque part qu’il représente une école d’analyse et non la seule).

Par ailleurs je suis effaré par l’iconographie choisie. Passe sur le retour du bon vieux thème des Rouges assoiffés de sang et massacrant, sans doute à la faucille et au marteau…Mais pourquoi Lénine ? Autant il est légitime et nécessaire de s’interroger sur ses responsabilités, autant il est inadmissible de l’associer sans autre forme de procès aux 100 millions de victimes du communisme. Il ne s’agit nullement de récuser son immense responsabilité mais de dire qu’elle nécessite une analyse, pas une caricature. Lénine a rendu possibles les crimes staliniens, en raison de ses conceptions de la révolution, de sa conviction que la violence révolutionnaire était nécessaire et légitime, de ses certitudes absolues, de son évident mépris pour la démocratie, des pratiques du pouvoir qu’il a initiées dont les premiers camps du futur Goulag.

Mais “  rendre possible ” n’est pas identique à “ être l’auteur de ”. Lénine ne peut être considéré comme responsable que de la répression menée sous son autorité, en particulier par la Tcheka entre 1918 et 1922. R. Conquest retient 140 000 victimes pour 1917-1922 et il y a en 1921, selon les données officielles russes, 107 camps du NKVD avec 51 000 détenus (personnes condamnées par des tribunaux) et des camps de la Tcheka 25 000 détenus (personnes arrêtées sur simple décision administrative) cependant que d’autres estimations comptent en1921 près de 150 000 détenus. Ultérieurement les camps des îles Solovki comptent quelques dizaines de milliers de détenus.

Dans ces conditions, Staline et Mao auraient été plus exactement emblématiques de la tragédie que vous présentez. Que voulez-vous que retiennent les lycéens qui passent, sans lire les articles, devant le présentoir d’un CDI exposant la revue ? Que Lénine a massacré 100 millions de personnes ? A ce compte, on peut tout craindre y compris un numéro présentant le Christ avec pour titre Les victimes du christianisme !

Je suis d’autant plus déçu par ce numéro que la connaissance des problèmes que vous évoquez a beaucoup avancé depuis quelques années et que l’on pourrait attendre une présentation plus complète des courants historiographiques entre lesquels se mènent les débats essentiels. A quand une initiation de vos lecteurs aux vues si stimulantes de M. Lewin ou J. Sapir ?

Avec mes remerciements pour l’intérêt et le plaisir que me donne habituellement votre publication, je vous prie de bien vouloir agréer l’expression de mes sentiments de fidèle lecteur.

 

* Notre collègue nous demande de publier dans ces colonnes la lettre adressée à la rédaction de L'Histoire, ce que nous faisons bien volontiers. Selon la formule habituelle, les propos de l'auteur n'engage que lui et en aucun cas la rédaction du BLPHG...

1 Editorial p 7 (dossier 247)
2 Il serait d’ailleurs souhaitable d’indiquer que les dirigeants de ces régimes n’ont jamais prétendu avoir atteint le stade du communisme tel qu’il est défini par Marx. Si le parti bolchevique au pouvoir a pris le nom de parti communiste, ses dirigeants n’ont jamais prétendu avoir construit le communisme au sens du système économique politique et social présenté comme tel par Marx, Engels ou Lénine, mais seulement être en train de franchir les étapes permettant un jour d’y parvenir. Au moment où les responsables soviétiques témoignent du plus grand optimiste (en 1959, au XXI° Congrès du PCUS puis en 1961 au XXII° Congrès baptisé “ Congrès des bâtisseurs du communisme ”), ils affirment que le pays est entré dans une période historique nouvelle et se fixent pour programme la construction en grand du communisme, la création des bases matérielles et techniques du communisme (cf. rapport de Khrouchtchev pour le XXI° Congrès et adoption d’un “ grand programme de la construction communiste en URSS ” au XXII° Congrès). Ils tentent d’activer un nouveau mythe : la construction du socialisme étant déclarée achevée, il s’agit désormais de se lancer “ dans l’édification de la société communiste ” qui “ à l’horizon des années quatre-vingt assurera la pleine abondance et le bonheur de chaque citoyen soviétique ” (XXI° Congrès). Mais jamais les dirigeants soviétiques ne proclameront que l’URSS est devenue communiste, les successeurs de Khrouchtchev se bornant sagement à proclamer que l’URSS est l’Etat du “ socialisme réel ” ou encore du “ socialisme développé ”.
3 M. Lewin. La grande mutation soviétique. La Découverte 1989.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°23, 2001.

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