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Les enjeux du sport
Par Jean-François Martini, Lycée Chrestien de Troyes, Troyes.
Un coup de cœur pour un livre procure un vrai moment de bonheur. Ce moment, je l’ai vécu en découvrant Les Enjeux du sport de Stephano Pivato, professeur à l’Université d’Urbino 1 . Je faisais alors quelques reconnaissances pour la mise en œuvre des TPE sur le thème des “ loisirs comme pratique culturelle ”.
L’ouvrage est attirant : les illustrations sont nombreuses, pertinentes, bien légendées. Le texte court, dense et clair propose une véritable réflexion d’historien sur le sport. Il donne à penser tout autant au professeur qu’à des élèves cherchant à construire un travail personnel.
D’emblée, l’auteur lie l’émergence du sport à “ l’avènement de la société industrielle dans la seconde moitié du XIXè siècle ”. Les Anglais sont des précurseurs. Ils codifient le football, le rugby, la boxe, le polo… Stefano Pivato note que la question de la filiation avec des jeux plus anciens est un “ débat de pure érudition ”. Les pratiques anciennes avaient des règles variables, imprécises pour les dimensions des terrains, la durée des épreuves… Au contraire, désormais, les règles sont fixées. L’auteur déclare : “ Le sport moderne trouve ses origines dans les mêmes circonstances qui ont favorisé la production industrielle : à savoir, la rationalisation du calcul, la mesure du temps, l’universalisation des règles, qui sont parmi les expressions les plus significatives de l’ère industrielle ”. La conception anglaise du sport met en avant la recherche de la “ vitesse ”, l’ “ aspiration au succès et surtout l’esprit de compétition ” qui “ animent les lois du libéralisme économique. ”. Le sport est donc un vecteur de transmission des valeurs “ accordées à la culture industrielle de la nation britannique ”.
La diffusion du modèle d’outre-Manche est retracée et même cartographiée pour ce qui est du ballon rond. Cette carte confirme l’heureuse formule “ le football arrive par la mer ”. Ainsi Le Havre a une équipe dès 1872, avant Paris (1888). Les Britanniques dominent le commerce maritime , ils font connaître leurs loisirs . En Russie, en Argentine ou au Brésil, ce sont les constructeurs britanniques de chemin de fer “ qui enseignent aux habitants les premiers rudiments ” !
Les pratiques sportives ont d’abord concerné le haut de la pyramide sociale puis ont descendu vers les milieux populaires. Le modèle britannique est, néanmoins, original : la démocratisation se fait par le football et elle est plus précoce. La semaine anglaise libère du temps, ce qui constitue le facteur décisif. Sur le continent, cette démocratisation vient plus tard, entre 1900 et 1914 ; c’est la bicyclette et le sport cycliste qui la réalisent. La petite reine est à la fois le véhicule démocratique qui épargne l’effort pour aller au travail et la machine compagne du temps des loisirs 2 . Un chapitre intitulé “ L’Explosion d’après-guerre ” montre que ces pratiques sportives connaissent un développement extraordinaire entre les deux conflits mondiaux. L’accroissement du temps libre des travailleurs, l’accélération de l’urbanisation sont décisifs. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à faire du sport ce qui est bien la traduction de l’évolution de leur place dans la société.
“ Tandis que l’Empire britannique forme ses futures élites sur les terrains de rugby, les dirigeants du continent européen [...] découvrent le formidable potentiel éducatif de la gymnastique» ” écrit Stefano Pivato. Il montre ensuite les liens de cette activité avec les mouvements nationalistes. Qui a travaillé un peu la question a rencontré les Sokols. Mais, ceux-ci ne faisaient que suivrent la voie tracée par le mouvement allemand et Friedrich Ludwig Jahn. Né en 1778, hostile à la politique napoléonienne qu’il a combattu, celui-ci voit dans la gymnastique un instrument idéal pour fortifier le sentiment national. En 1810, il publie Deutches Volkstum. Sa pensée est qualifiée de “ xénophobe ” et d’ “ antisémite ” par Stefano Pivato. Il incite à la multiplication des sociétés sportives (Turnen). Celles-ci comptent 12 000 adhérents en 1818, 130 000 en 1862, 170 000 en 1880. On s’y attendait, la France, vaincue à Sedan, multiplie les associations de gymnastes. Mais, on découvre aussi que les milieux sionistes lancent au début du siècle la Jüdische Turnzeitung ( La Revue des gymnastes juifs). L’historien du sport écrit : “ l’empreinte militariste et nationaliste que Jahn conféra aux mouvements des Turnen influença plus qu’aucun autre modèle l’évolution des activités gymniques du XIXè siècle. ” Il conclut ainsi : “ Au cours des vingt dernières années du XIXè siècle, tandis que, dans les collèges anglais, les jeunes jouent au football, font du canoë ou se défient à la course, les étudiants du continent s’exercent, dans les gymnases, au tir, aux marches militaires, aux simulations d’assaut. […] Dans le sport prévalent l’action individuelle et l’exaltation de la libre initiative ; dans la gymnastique, la soumission, l’obéissance et la rapidité d’exécution des ordres constituent les postulats d’une éducation physique fortement idéologisée. ”
L’étude des rapports entre les sportifs et les différentes organisations de masse est un incontournable du sujet. L’Église catholique aperçut vite l’intérêt du sport pour garder une influence sur la jeunesse. Le contexte vaut d’être rappelé. Les pratiques sportives se développent quand Léon XIII publie Rerum Novarum. Du coup, un responsable catholique français lance en 1913 cette formule : “ Il y a une loi : pas de gymnastique, pas de football, pas de jeunesse ! ”3 L’Église avait d’abord été méfiante à cause de la promiscuité engendrée par les sports collectifs originaires de l’Angleterre protestante. Elle a vu ensuite dans les activités physiques une école de courage et de solidarité. Les socialistes ont été longtemps plus hésitants et divisés. Le sport était vu comme “ un produit de la culture capitaliste ”, “ une dégénérescence bourgeoise ” ou “ un instrument pour éloigner les jeunes de la politique ”. Les sociaux-démocrates allemands, on reconnaît là leur modèle, créent en 1893 la Fédération ouvrière de gymnastique et de sport (Arbeiter-Turnerbund). Cependant , au congrès de Gand (1913) où est fondée l’Association socialiste internationale d’éducation physique, les effectifs sont limités : 203 500 dont 80% d’Allemands. Le sport ouvrier subit la division du mouvement après la fondation du Komintern. Moscou lance, en juillet 1921, une Internationale sportive rouge. Palmiro Togliatti invite ses camarades à “ cesser de penser que les ouvriers ne doivent pas faire de sport ” et les exhorte à ne pas ignorer “ ces besoins élémentaires de la population ”.
Bien évidemment, l’ouvrage consacre aussi des pages à l’utilisation du sport par les fascismes. Il revient à plusieurs reprises sur les Jeux olympiques. Les dernières pages abordent des thèmes qui sont peut-être plus familiers : le sport-spectacle, le sport-business (sic) et la question du dopage.
Le livre sera donc utile à des élèves cherchant à problématiser un sujet Il permet une relecture de nos programmes sous un jour nouveau. Or les TPE doivent être enracinés dans ces programmes. Ils permettent ainsi aux lycéens d’en mieux maîtriser les contenus. Ils sont une des composantes d’un projet pédagogique global. On me permettra d’ajouter une dernière remarque. Le travail de Stefano Pivato a un grand mérite. Il ne trace pas les limites d’un nouveau territoire de l’historien. Il intègre l’histoire du sport dans une réflexion sur la civilisation de l’âge industriel. C’est de ce type d’histoire dont nous avons fortement besoin car elle donne du sens.
1 Stefano Pivato, Les Enjeux du sport, collection XXè siècle, Casterman-Giunti, 1994, 158p.
2 Le livre apporte beaucoup sur le cyclisme mais il ne parle guère des “ six jours ” pourtant très intéressants pour ce qui est du sport comme manifestation de la culture de masse. On aurait aimé retrouver l’ambiance du “ Vél’ d’hiv ” et de ses “ six jours ” : les écureuils tournant sur la piste encouragés par les joueurs d’accordéon, la gouaille des ouvriers saucissonnant assis, là-haut, aux populaires, les annonces des primes et des sprints, le Tout-Paris, plus bas, venu s’encanailler près des ouvriers mais en buvant du champagne avec des femmes du monde et du demi-monde.
3 Il n’est point nommé par l’auteur : dommage !
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°23, 2001.
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