|
|
||
|
|
||
Un projet d'équipe qui entraîne
chacun au-delà de lui-même
Par Marie-Noëlle Lemarchand et dominique Sabroux, Lycée Camille Claudel, Troyes..
Mai 1999 : nous partions pratiquer l’Europe, à notre échelle, en apprenant à vivre avec une classe italienne et une classe allemande. Nos 27 élèves allaient, pendant 15 jours, être immergés, à Saint Jean d’Angély, dans un bain culturel artistique et historique, puisqu’il s’agissait de mettre en évidence les racines communes, de nos pays, à l’époque médiévale. Ils se sont essayé, entre autre, à l’art de la fresque.
Jean-Jacques Jolinon les a initié à cet art antique (que pratiquaient les Pompéïens, Michel-Ange à la Chapelle Sixtine), qui est avant tout, l’art de dompter un matériau aux propriétés étonnantes : la chaux. Les élèves et le maître ont su s’enthousiasmer mutuellement :
- Jean-Jacques Jolinon nous disait qu’il n’avait jamais rencontré un groupe pareil. Il leur a proposé de faire en plus de l’atelier, une fresque “ portative ” à ramener au lycée, sur laquelle ils ont posé les pigments, un soir entre 23 h et 2h du matin.
- Les élèves, conquis, ont promis à Jean-Jacques Jolinon de l’inviter à l’inauguration de cette fresque.
A peine quittions nous le Centre de Culture Européenne, que les élèves rêvaient déjà, de se confronter à nouveau aux impératifs de la chaux; c’est ce qu’exprimait l’un d’eux, lorsque dans le métro parisien, il s’extasiait : “ vous avez vu ces plafonds, quelle superbe fresque ça ferait!... ”
Le 12 juin 1999, à Troyes, date de l’inauguration, Jean-Jacques Jolinon leur glissa : “ Si vous trouvez un mur et un sujet, je veux bien revenir dans l’Aube faire une fresque avec vous ” . Nous avons exposé nos intentions à la Municipalité de Troyes, qui ne nous a pas découragé et nous a proposé de revenir avec un projet structuré. Les élèves avaient jeté leur dévolu sur un mur bordant l’hôtel Juvénal des Ursins. Nous trouvions certes, ce mur séduisant, mais, nous ne pouvions pas nous empêcher d’être réservées quant à l’aboutissement d’un projet, ici, au coeur même de notre ville... Ça nous semblait un rêve inaccessible. C’est alors que nous avons rencontré M. Gilet, pour lui raconter notre expérience d’art médiéval, notre rencontre avec Jean-Jacques Jolinon, et lui parler d’un mur...( il faut rappeler, qu’au moment même où nous nous trouvions à Saint Jean d’Angély, se déroulait à Troyes, le quatrième mois médiéval. ) Et, c’est à ce moment que notre rêve s’incarna en Jean, Guillaume, Jeanne, Eudes...les prestigieux propriétaires de l’Hôtel bordant “ notre ” mur. En effet, M. Gilet nous apprit qu’il existait un tableau au Musée National du Moyen Âge et des Thermes de Cluny, représentant la famille Juvénal des Ursins et M. Marande précisa même qu’une copie se trouvait, dans l’Aube, dans le village de Trainel. Il fallait absolument voir ce tableau, obtenir sa reproduction et en parler à Jean-Jacques et au groupe. Les élèves étant désormais répartis en 8 classes différentes, ça ne nous était possible, que le mardi entre 12 et 13h, autour d’un plateau repas, dans une des salles de la restauration scolaire. ... Non seulement, nous allions pouvoir créer une fresque, mais en plus, les troyens et les touristes allaient pouvoir en profiter, et surtout, nous allions en savoir plus sur ce bel édifice, et sur quelques uns de nos illustres ancêtres, qui allaient nous révéler, c’était sûr, un peu de l’histoire locale, un peu de notre histoire... Les responsables, les élus, que nous rencontrâmes ensuite, en mars, avec Jean-Jacques Jolinon furent séduits par le projet. Ils nous firent l’honneur de nous accorder leur confiance, ainsi que l’assurance de nous aider à réaliser ce projet, en s’occupant de la mise en place d’un support capable de recevoir des enduits de chaux. Jean-Jacques Jolinon revint une journée à Troyes, animer un mini stage destiné aux élèves qui venaient rejoindre le noyau initial.
Vint alors le travail le plus ingrat mais néanmoins indispensable : il fallait trouver un financement et donc monter des dossiers auprès de différentes collectivités. Nous tenons à remercier tous ceux qui nous ont aidé et en particulier Odile Marcouyoux, pour son travail et ses conseils. La date de la réalisation fut fixée : nous allions travailler en continu, du vendredi 28 avril au jeudi 4 mai 2000, y compris le week-end du premier mai, en nous arrangeant pour que les élèves ne perdent pas plus de 3 demi-journées de cours. Jean-Jacques Jolinon s’occupait de faire l’adaptation du tableau, peint à l’huile, sur bois, pour la fresque. Les impératifs de cette technique sont multiples :
– la palette de couleurs est réduite car la chaux n’admet que les pigments de terre naturelle et “ mange ” tout autre pigment.
– chaque journée de fresque (giornata) est déterminée par l’état d’avancement de séchage de l’enduit chaque jour préalablement posé, ce qui, limite à quelques heures, le temps d’exécution de l’empreinte puis de la pose de la couleur; les formes doivent donc être simplifiées à l’extrême, épurées.
Quant à nous, il ne nous restait plus qu’à :
- nous entraîner à peindre le tableau, à l’aquarelle pour tester des effets de transparence, les zones ombrées, les “ réserves ”; chacun ayant le devoir de posséder “ son ” personnage, sur le bout des doigts,
- mettre sur pieds les équipes roulantes, puisqu’une dizaine d’élèves au maximum devaient être présents sur le chantier, (et, ce avec 8 emplois du temps différents...)
- élaborer un document d’information destiné à l’administration, aux CPE, aux enseignants de la classe, aux parents, aux commerçants de la rue Champeaux,
- veiller à ce que nos élèves soient assurés même sur un échafaudage,
- rédiger des autorisations parentales, - trouver un hébergement pour Jean-Jacques Jolinon,
- rassembler le matériel ; la mairie, en nous fournissant l’échafaudage, l’eau et l’électricité nous aida beaucoup.Les Compagnons du devoir, et le Lycée des Lombards, nous prêtèrent des pelles, des auges et des seaux.
- commander les pinceaux en poils d’oreilles de boeuf, les platoirs de lissage, ainsi que les pigments de terres d’ocre et de Sienne.
- rassembler les matériaux, la chaux bien sûr, mais aussi le sable, l’un grossier pour l’enduit “ arricio ” et l’autre fin pour l’ “ intonaco ”, mais dans les 2 cas, un volume de “ 2 grandes poubelles ”, de sable sec mais lavé et surtout silicieux et non calcaire (sinon la chaux interagirait avec le sable, et l’enduit risquerait de ne pas résister au gel), ce qui, dans la région n’est pas la chose la plus simple. Après avoir écumé les magasins de bricolage, les entrepôts d’entreprises de restauration, c’est finalement au fond d’une vieille grange que nous trouvâmes notre bonheur, un soir de 29 avril.
Que dire de ces 6 jours quasiment hors du temps, où une bande de jeunes dépoussiéra le vieil hôtel Juvénal et y installa son matériel , sous le regard interloqué, puis souvent amusé, des passants, considérant l’échafaudage bâché...Que dire de leur sueur, à mélanger le sable, l’eau et la chaux, à transporter des sacs, des seaux, des planches, à nettoyer et ranger méthodiquement les outils... Que dire de ce rythme tantôt frénétique, tantôt stoppé pour laisser à la chaux le temps d’incruster l’enduit sur son support.... Que dire de ces instants sacrés de rencontres avec les troyens, de souche, d’adoption ou d’occasion, qui souvent s’émerveillaient à voix haute et se racontaient, spontanément...
- Untel avait connu la maison fermant la cour, qui s ’était effondrée....
- Un autre se rappelait qu’il travaillait dans l’hôtel, à l’époque utilisé comme clinique... il se rappelait des champignons qui poussaient dans le jardin et qu’une employée allait vendre au marché...
- Une autre avait mis au monde un enfant, juste là, derrière cette fenêtre…
- Un autre encore était intrigué par l’aspect de notre ....! ciment ...!
Les élèves n’étaient plus des “ élèves ”, ni des “ jeunes ”, les passants n’étaient plus des “ vieux ”, nous étions tous des humains intéressés par la chose commune, la mémoire commune. Les élèves, redécouvrant la tradition orale, colportaient ce qu’on leur avait dit, répondaient aux questions sur la technique de la fresque, parlaient de ce que notre enquête, menée sur la piste des Jouvenel/Juvénal nous avait appris, de Troyes à Paris en passant par Poitiers. - Poitiers où réside Jean-Jacques Jolinon et, hasard extraordinaire, où Jean Jouvenel, le père, premier personnage du tableau, mourut, après avoir été président du Parlement de Poitiers. - Paris, et plus particulièrement Notre Dame, puisque ce fut la destination première du tableau. En effet, nous fûmes abasourdis de l’apprendre, ces honorables troyens, sont depuis toujours enterrés là-bas. Se faire enterrer en Notre Dame était probablement pour cette famille de drapiers troyens, une façon de faire publicité de leur récent ennoblissement. Nous avons vu des élèves perdre cette passivité, cette mollesse, qu’ils affectent, et que l’on déplore souvent en classe. Ils se sont révélés, courageux, volubiles, à la fois désireux de partager ce qu’ils faisaient, et à l’écoute de ce que tel ou tel, âgé le plus souvent, allait leur apprendre, mais aussi silencieux, très concentrés, quand leur tour venait de poser, lisser, strier l’enduit, déposer des pigments.... Il ne fallait pas que l’un, par une maladresse, risque d’enlaidir l’oeuvre commune.... Depuis...? Jean-Jacques Jolinon est revenu faire une conférence sur l’art de la fresque dans ce même amphi, où un an plus tôt, il nous promettait de revenir. Sophie Lagabrielle, conservateur au Musée de Cluny nous a retracé l’histoire du tableau depuis le XVème siècle.
Depuis... ?
Il reste une grande émotion, mêlée d’une sorte de pudeur, lorsque chacun son tour amène son copain, sa grand-mère voir la fresque; et s’inquiète de la manière dont évolue l’enduit... Les couleurs, s’atténuent-elles toutes de la même façon... notre fresque, comment a-telle supporté les pluies diluviennes, entrecoupées d’un soleil brûlant ? Ils expérimentent un peu les sentiments paternels de celui qui a donné naissance, de ceux qui ont donné co-naissance, et qui de cette initiatique connaissance sortent transformés et mûris.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°23, 2001.
|
|
||
|
|
||