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L'amour du drap

Par Gracia Dorel-Ferré, IPR-IA, Reims.

Comte rendu de la thèse de J.-C. Daumas*

Au début du XIX siècle, un petit colporteur juif installé à Bischwiller dans le Bas-Rhin, Alsace, décide de créer avec son frère un petit atelier de tissage de laine qui, au long des années s'agrandit et devient une vraie entreprise industrielle. C'est la " préhistoire " alsacienne de l'entreprise Blin et Blin qui devait compter parmi les plus importantes dans le domaine de l'industrie lainière en France. La bonne centaine de pages consacrées à cette partie de l'ouvrage ne sont pourtant pas hors sujet. On y voit comment se fait la rencontre entre un talent, celui d'Aron Blin, le fondateur, et une opportunité, celle que fournit l'installation de la famille dans un univers porteur et créatif, celui de la petite ville de Bischwiller qui se voulait la " Mulhouse de l'Alsace du nord ". Le ton est donné : l'auteur passe au peigne fin le milieu juif alsacien, les répercussions de la Révolution Française qui fait sortir les juifs de leurs ghettos et leur permet, s'ils le souhaitent de s'installer dans d'autres lieux. L'histoire de la ville de Bischwiller permet de voir la création d'un petit centre lainier dynamique, où les protestants du royaume de France ont joué leur rôle quand ils y ont été chassés par les vagues successives de la répression. Cependant, la formation de l'entreprise Blin est solidement analysée à partir des hommes et de leurs choix de production. Pour les Blin, ce sera d'une part la décision de réaliser le processus dans son entier, jusqu'aux apprêts, et d'autre part le choix du type de produit: le cardé, symbole de qualité, de " belle ouvrage ". Là comme ailleurs, la famille s'identifie à l'entreprise dont les moins doués sont écartés et l'autofinancement est la règle. A la veille de la cession de l'Alsace à l'Allemagne, l'entreprise Blin et Blin était constituée dans tous ses aspects: un établissement neuf, moderne, mu à la vapeur, de vastes dimensions où se feraient à l'avenir le tissage et les opérations de finissage. Le rythme soutenu des ventes concernait des produits adaptés à un marché de qualité, au moment où la mode masculine privilégiait le costume sombre et uni. Pour vendre leurs produits, les Blin n'hésitent pas à aller au devant de la clientèle à travers les représentants et des envois d'échantillons. Très rapidement le marché s'étend à l'espace français.

L'analyse méticuleuse de la structure financière révèle une stratégie de croissance fondée sur une importante capacité d'autofinancement (on ne prélève qu'une petite partie des bénéfices pour alimenter un genre de vie par ailleurs modeste,) mais aussi sur le rôle non moins important joué par le crédit fournisseur. La mécanisation du travail permet de substantielles économies au niveau des salaires. Au total, les investissements convergent pour assurer une production toujours plus importante, réalisée selon un processus entièrement intégré, et avec un prix de revient toujours plus bas. Cette logique " entrepreneuriale " est du reste étroitement liée à une logique " patrimoniale ", puisque la famille et ses ramifications compose la société et les cadres de l'entreprise. A cela, il faut ajouter ce qui apparaît comme une caractéristique du patronat alsacien: le personnel solidement encadré mais bénéficiait de nombre d'initiatives à caractère philanthropique émanant des patrons. Une politique paternaliste, qui est en somme l'extension à toute l'usine du concept familial, avec ce que cela suppose de responsabilités mais aussi d'exigences.

C'est donc une entreprise florissante qui est mise en demeure, au lendemain du traité de Francfort (1871), de s'adapter à un autre marché, celui de l'Empire allemand, ou d'opter pour la France, c'est-à-dire l'exode, et la transplantation dans un lieu totalement nouveau. Daumas fournit ici des pages passionnantes sur les raisons objectives du choix des Blin: pourquoi l'exode, pourquoi Elbeuf, et sur les destinées différentes de Bischwiller, qui s'effondre après le départ d'un grand nombre de ses industriels alors que Mulhouse, au contraire, a eu un pouvoir d'adaptation total.

Le choix d'Elbeuf est largement commenté. Il s'agit d'une grande ville lainière, elle aussi spécialisée dans le cardé, mais dont la production s'est orientée vers la nouveauté, au contraire des Blin. La ville, après avoir connu un véritable âge d'or au début du XIX siècle, est entrée en déclin profond, dont elle se relèvera pas. Engagée dans un processus compliqué d'adaptation à la mode, elle se caractérise par une mécanisation lente, une production éclatée dans de multiples ateliers et une structure proto-industrielle peu sensible à l'évolution. Daumas démontre de façon lumineuse comment la fidélité à un type de produit conduit à la conservation d'un système destiné, à terme, à péricliter. Face à cette industrie qui fait encore illusion et qui a produit une société de notables enrichis au mode de vie aristocratique, les Blin et leurs amis alsaciens ont du mal à s'imposer et à prouver leur légitimité comme industriels compétents et républicains convaincus. Fidèles au type d'entreprise qu'ils ont mis en place à Bischwiller, ils s'engagent dans la construction d'une usine-modèle, qui aujourd'hui encore marque le paysage urbain par sa monumentalité et ses qualités architecturales.

L'entreprise évolue alors, entre 1872 et 1914 selon deux moments que l'analyse économique distingue soigneusement: jusqu'aux années 1880, Blin et Blin connaît une phase de croissance certaine, marquée par des résultats financiers en hausse constante, des aménagements d'ampleur, et une production de qualité. Pas de problèmes de recrutement d'une main d'oeuvre qui sera longtemps encadrée par les ouvriers venus d'Alsace en même temps que leur patron. Dans cette phase d'installation et de croissance, soulignons la dépendance vis-à-vis de l'Angleterre concernant le parc de machines, au sujet duquel Daumas note la place prise par les entreprises de construction de machines pour le transfert des technologies : la firme Platt brothers and Co d'Oldham envoie ses mécaniciens pour monter les machines...Autre caractère que l'on retrouve souvent à la même époque, la vente d'une grosse partie de la production à un petit nombre de gros clients, ici des grossistes de luxe, parisiens, dont les choix de clientèle pèseront longtemps sur les choix de production des Blin. A partir de 1890, en effet, les défauts de fonctionnement de l'entreprise apparaissent au grand jour et la menacent de faillite: la volonté de produire des draps de laine de qualité, cardés, et cela malgré la désaffection de plus en plus grande du marché conduit trop tardivement les Blin a changer de politique économique.

Entre temps, ils se sont dangereusement endettés. L'entreprise qui fonctionnait au début sur des fonds propres est désormais à la merci des crédits bancaires. L'effondrement menace quand les principaux fournisseurs de laine qui jusque-là avaient accepté des paiements échelonnés réclament une partie des sommes dues et une convention sur le reste. Les choix de l'entreprise et de ses gestionnaires apparaissent alors comme coûteux: un capital fortement immobilisé, si l'on tient compte de l'établissement et de la politique sociale, un endettement énorme pour transformer l'appareil de production en vue d'une plus grande adhésion aux demandes du marché, un train de vie luxueux de la part des propriétaires. La compression relative du personnel et une embauche plus importante de femmes et d'enfants ne suffisent pas à pallier ces dysfonctionnements. La guerre, comme pour tant d'autres entreprises, viendra donner un nouvel élan.

Les conséquences de l'invasion allemande sont claires: le nord et l'est de la France où se localisait la presque totalité de la production de laine peignée sont envahis et saccagés. L'Etat, sans réquisitionner les industriels, les contraint à la production de tissus de laine pour l'armée. Blin est du nombre. Pour faire face à cette nouvelle demande, l'usine est agrandie, l'outillage modernisé, la journée de travail allongée. Blin qui était au bord de l'effondrement avant 1914 et qui n'a survécu que par une convention qui le mettait entre les mains de ses créanciers, retrouve une rentabilité satisfaisante, une autonomie réelle et s'oriente vers des transformations structurelles d'ampleur. Cependant, l'analyse de la situation de l'industrie lainière en France montre la fragilité de cette récupération. Face aux périodes de croissance comme aux périodes de crise, l'industrie lainière, et l'industrie elbeuvienne en particulier semblent vivre un répit. Dans ce contexte faiblement porteur, Blin se décide à se transformer en société anonyme avec une part majoritaire de capital, et entame une nouvelle étape de croissance. Cependant celle-ci implique une augmentation des immobilisations et Blin, au bout du compte, retrouve une situation financière semblable à l'antérieure, caractérisée par un fort endettement à moyen terme. L'entreprise est profondément transformée pour répondre au marché de la mode, et, au travers de liaisons financières et de filiales opère une relative intégration. L'exportation devient une " ardente obligation ", et se concrétise par la pénétration des marchés sud-américain et britannique pour respectivement 36% et 40% des exportations de la firme en 1920. Reste que le marché est trop étroit, et que les résultats sont illusoires: Blin a récupéré la première place sur le marché français, mais malgré de réels efforts de rationalisation n'a pas fondamentalement changé ni ses structures, ni son fonctionnement, ni son style de production. L'épisode qui suit la défaite de 1940 allait plonger l'entreprise dans une des phases les plus préoccupantes de son histoire.

Les Blin ont eu la clairvoyance nécessaire pour anticiper les lois d'aryanisation en vendant fictivement leur entreprise et en cherchant refuge dans la France Libre. Ils purent récupérer leur outil de production intact après 1945. L'intégration de l'usine dans l'économie de guerre allemande représenta une chute considérable de la demande, comme pour toutes les entreprises françaises. Cependant, la rentabilité fut satisfaisante jusqu'en 1943 et faute d'emploi, l'usine disposa pour la première fois de son existence d'une trésorerie abondante qui lui permit de se récupérer rapidement après la guerre. Il n'est pas indifférent de voir comment, au sein des responsables et et de la population ouvrière se sont imbriqués les sentiments maréchalistes, patriotiques et résistants, et comment la nécessité de survivre fit bon ménage avec les intérêts bien compris. Ce n'est pas un des moindres mérites de cet ouvrage d'avoir donné de cette période, en toile de fond, une description nuancée. Plus intéressante toutefois est cette mise en lumière de la crise du paternalisme, qui sûrement ne se limite pas à l'espace français, et qui se traduit par un programme de collaboration sociale où les anciens patrons horrifiés par les événements du Front Populaire ont partagé les choix des corporatistes vychissois dans une conception renouvelée des rapports du capital-travail. Définir l'entreprise non comme le lieu de rapports de classe éventuellement adoucis par le paternalisme philanthropique, mais comme celui d'une cause commune justifiant alors que l'on fasse appel à la main d'oeuvre pour une mobilisation productive où chacun avait sa part de responsabilité et éventuellement de profit. La leçon ne devait pas être oubliée en 1945, puisque beaucoup de comités sociaux sont devenus presque sans à-coups, des comités d'entreprise.

La guerre finie, les Blin retrouvent leur entreprise et jusqu'au début des années 1950, ils semblent être les artisans d'une expansion réussie: Blin est devenue l'une des principales industries exportatrices françaises. Les deux cents dernières pages de l'ouvrage de Jean-Claude Daumas sont pourtant la description d'une longue descente aux enfers, à la fois de l'entreprise, mais aussi de l'industrie elbeuvienne et de la branche textile elle-même. Imprévoyances ou faiblesse, l'industrie lainière ne voit pas les évolutions en profondeur qui se dessinent dans la production des textiles artificiels et synthétiques, dans le goût de la clientèle, dans l'évolution des structures régionales. Elbeuf vit une véritable agonie, accélérée par l'installation, à ses portes de l'usine Renault de Cléon, qui va peser lourdement sur le recrutement de la main-d'oeuvre et la politique des salaires. Chez les Blin, devenus des " juifs sans religion ", et soucieux d'un genre de vie luxueux, la désunion familiale aggrave les conflits suscités par la gestion de l'entreprise, que certains considèrent à juste titre, inadaptée. Jusqu'au bout, en effet, on se réfugiera derrière le concept de la qualité, du cardé et on n'acceptera que tardivement et de façon très secondaire, la fabrication de la laine mélangée. Confortés un temps par un réel succès à l'exportation, Blin ne prête pas suffisamment garde aux recul de la clientèle française, qu'elle a confiée à un seul et même intermédiaire et échoue dans ses projets de diversification. Sa politique ouvrière, qui avait fait sa réputation a été encore élargie après la guerre dans un programme social coûteux et des constructions de logement qui n'étaient pas dans la tradition de la maison. Cela ne suffira pas à enrayer l'hémorragie de ses ouvriers les plus jeunes lorsque Cléon ouvrira ses portes. Le résultat, à partir des années soixante, c'est un vieillissement généralisé de la main-d'oeuvre, une féminisation accélérée, et la venue d'une population étrangère, mais mobile. On est loin de la main-d'oeuvre stable et compétente qui fit les belles années de Blin, jusqu'à la guerre. Pouvait-on encore espérer redresser la situation? L'outil de production, nous dit Jean-Claude Daumas, était dans l'impasse. Depuis la guerre, peu d'investissements, un parc de machines vieilli, la routine tenant lieu de qualification, l'immobilisme confondu avec l'expérience, des techniques surannées surtout dans le domaine des apprêts et de la teinture, un système de production compliqué, requérant un savoir-faire presque artisanal, au moment où la main d'oeuvre, on l'a vu, se déqualifiait. Depuis 1965 touts les indicateurs donnaient des signaux alarmants, et depuis 1970, Blin était entre les mains des banquiers. Lorsque de 1970-1975, un plan de redressement sera proposé avec des signes de succès, il sera trop tard: l'envolée du prix de la laine en 1975 et les changements de la mode qui ne veut plus de la laine viendront signer l'arrêt de mort.

Blin avait disparu, après cent cinquante ans d'existence, d'abord en Alsace puis en Normandie. Quatre " modèles " selon l'auteur, se sont succédé, combinant différemment les quatre composantes d'une entreprise, quelle qu'elle soit : le capital, le marché, l'outil de production, le travail. Depuis les origines s'étaient succédées: l'entreprise alsacienne, cohérente et équilibrée, l'entreprise elbeuvienne, d'avant 1914, fondée sur un établissement moderne et sur une solide structure familiale, fidèle à une production de qualité; la société anonyme de l'entre-deux-guerres, dont la transformation n'a cependant pas été complète, car elle n'arrive pas à abandonner le textile de qualité dont le marché est forcément restreint; enfin, l'entreprise aveuglée par le succès de ses exportations qui loupe le marché du prêt-à-porter et voit sa clientèle fondre comme une peau-de-chagrin. Des quatre composantes, deux ont eu une importance déterminante: le marché, auquel les Blin n'ont rien compris, et la famille, qui pendant quatre générations a servi de façon exemplaire une des plus prestigieuses maisons lainières.

Celle-ci survit, par son encombrement spatial et sa physionomie, bien que sa vocation ne soit plus la même. En effet, dans les années 1980, la municipalité socialiste confie aux architectes Reichen et Robert la tâche de restaurer l'édifice usinier pour en faire un ensemble de logements et de services commerciaux. Le projet est mené à bien dans le plus grand respect de l'édifice. C'est aujourd'hui une reconversion exemplaire du moins en ce qui concerne les logements car les commerces ont suivi l'évolution générale et n'ont pas réussi à perdurer. Pour la municipalité, il ne s'agit pas seulement de réutiliser une friche industrielle que la croissance urbaine place aujourd'hui en plein centre-ville mais de faire également oeuvre de mémoire. Contre " l'indifférence, le mépris, l'oubli ", la ville propose à chaque citoyen une épaisseur d'histoire et des raisons d'espérer.

Nous avons là une thèse exceptionnelle, où il ne manque aucun élément explicatif, où tous les domaines sont abordés avec une clarté d'exposé et une intelligence complice; une belle thèse d'histoire économique où les hommes ne manquent pas; une monographie d'entreprise qui n'est jamais isolée de son contexte, enfin, une de ces " histoires totales " dont parlait l'historien Marc Bloch et qui constitue désormais une des ces œuvres majeures, de référence indispensable.

* L'amour du drap, Blin et Blin, 1827-1975, Elbeuf, Histoire d'une entreprise lainière familiale, Jean-Claude Daumas, Presses Universitaires franc-comtoises; 1999, 660 pages.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°24, 2001.

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