Jean-Luc Pierre, Casablanca.
Au moment ou l'Inspection Générale propose une université d'été sur "comment enseigner le Maghreb", il nous a paru intéressant de publier cette contribution de notre collègue actuellement au Maroc.
Dès le milieu du XIX° siècle, la ville s'ouvre au commerce avec l'Occident alors en pleine révolution industrielle. La France et l'Angleterre s'intéressent à la laine et aux céréales de la Chaouïa. Les conditions portuaires sont assez favorables, mais bien d'autres sites auraient pu convenir. Ce sont donc surtout les hommes et l'histoire qui vont faire la ville. Des étrangers dynamiques, des élites commerçantes marocaines et des hommes de peine chassés des campagnes par la misère, constituent un potentiel humain toujours renouvelé. Casablanca est passée de 700 habitants en 1836 à 25 000 habitants en 1907 et ces mutations effraient la population traditionnelle. Cette année là une émeute offre un bien beau prétexte au débarquement des troupes françaises et à la pacification de la Chaouïa.
Le Maroc devenu protectorat, son Résident Général Lyautey, respectent les cultures indigènes et l'islam, conserve et restaure les anciennes médinas. Mais le pays est neuf, les fortunes se font, les hommes arrivent. Lyautey voit grand et se passionne pour l'urbanisme. A ses côtes, Henry Prost concilie les contraintes de la planification et la liberté de création artistique des jeunes artistes bourrés de talent qui s'agglutinent autour de lui (Laprade, Marrast, Laforgue). Le plan semi-radioconcentrique est guidé par la topographie et les premières constructions. Il répond aussi à la volonté de rompre avec le plan en damier des villes nouvelles. Le boulevard circulaire réunit les quartiers résidentiels et de divertissement du sud-ouest (Anfa) et les quartiers plus populaires et industrieux du Belvédère, de la gare et des Roches Noires. C'est aussi une sorte d'interface mettant en relation le cur naissant de la cité et les axes de communications porteurs des productions convoitées du sol et du sous-sol de l'arrière pays.
Mais les Marocains, qui seront toujours les plus nombreux à Casablanca, ne peuvent se contenter de l'espace de la Médina qui croule sous la pression des migrants indigènes. Alors il faut construire au-delà du boulevard une nouvelle médina, un Palais royal et Bousbir, le quartier réservé. Il faut aussi tenter de maîtriser le développement d'un urbanisme informel qui porte déjà le nom de bidonville.
Le respect des cultures indigènes et le sentiment d'une supériorité européenne sont intriqués dans ces choix «culturalistes». L'espace urbain, les transports publics (la quatrième classe dans l'autobus, le train) révèlent un «apartheid» diffus qui provient autant d'une demande citadine marocaine que d'une volonté du pouvoir colonial. Le vocabulaire du temps traduit l'ancrage de l'idée d'une hiérarchie des races dans les mentalités. L'ignorance et les peurs feront le reste. La psychose de l'indigène est véhiculée même par la propagande du service de santé en cette époque pasteurienne qui invente le microbe et qui le voit partout, surtout chez l'autre.
A l'intérieur de ce périphérique, la population «européenne» de Casablanca est très composite. A côté des grands industriels alliés à l'aristocratie et la diplomatie, tout un petit peuple d'artisans et d'ouvriers qualifiés vient chercher fortune dans le Far West que représente la terre marocaine. Le quartier du Belvédère porte dans sa toponymie les références aux villes martyres occupées pendant la première guerre mais aussi aux quartiers populaires de Paris (Ménilmontant). Ce sont des «hommes nouveaux» (Claude Farrère) venus faire fortune ou mieux vivre . Les forces vives françaises amputées par la guerre ne suffisent pas à fournir le besoin d'hommes, alors des Espagnols (au Maarif), des Italiens, des Grecs représentent une armée de réserve pour le bâtiment et l'industrie. Si 80% des immigrants sont des ouvriers, les deux tiers sont des hommes, les familles viendront plus tard. Les lieux de plaisirs recrutent «artistes de cabaret» et gagneuses de tout poil, mais arrivent aussi ces célibataires (enseignantes ou infirmières) qui ont dû s'imposer entre les images accusées de la femme condamnée au vice et ou celle astreinte aux vertus domestiques.
villa des années 30
En s'enfonçant dans le quartier «Liberté», on découvre dans ce tissu urbain très serré, une toponymie en rapport avec les régions «libérées» par la Victoire de 1918. Quelques immeubles signalent l'appartenance à la petite bourgeoisie de certains de ses habitants. Quelques entrepôts rappellent le passé laborieux du quartier.
Les immeubles de l'avenue Mers-Sultan révèlent le tâtonnement d'un art décoratif qui se cherche à la faveur de techniques et de matériaux nouveaux. Armatures de fer, béton armé, ciments offrent des libertés d'expression que les anciens styles contiennent encore. Au numéro 138 par exemple, l'immeuble daté de 1922 (la ville à 1'époque compte déjà 100 000 habitants dont un tiers d'Européens) porte des influences multiples. Avec un corps central et des balcons, une loggia en forme d'attique aux chapiteaux composites, cela ressemble à du néo-baroque d'Italie du nord. Sur l'immeuble d'à côté, le décor «Art déco» est déjà bien planté même si des ferronneries à la souplesse ondulante de la ligne Guimard sont juxtaposés aux lignes droites formant des faisceaux dans le décor de ciment de la façade. L'époque se passionne pour les formes et les symboles de l'antiquité romane (on fouille Volubilis).
Faisant face à cet ensemble, l'immeuble construit par Gustave Cottet (1932), offre dans ses parties hautes des placages d'écailles et de végétaux aux formes sinueuses alors que les lourds encorbellements «cubistes» rassurent encore les habitants du premier.
Le plan du quartier traduit ce que Prost ou Ecochard qualifieront «d'organisation du désordre» ou «d'addition des lotissements privés» «chaos invraisemblable» et qu'Albert Laprade résume : «Partout des lotissements «étoilés» se créaient, chaque propriétaire ayant la prétention de faire de sa placette rayonnante, le nombril de la ville future». Alors que la France atone panse encore les plaies de la guerre, la force de Casablanca se traduit dans ce bouillonnement créatif. La population double entre 1916 et 1927 (120 000), elle a encore doublé en 1936. Le rond point de Mers-Sultan tente de recentrer ce chaos urbain.
Avenue du Général d'Amade (Hassan II), Albert Greslin construit en 1928 sur un îlot triangulaire, l' immeuble de l'IMCAMA («Sony») pour aménager des appartrements de grand standing. Sa conception comme son décor résolument moderne tranche par rapport à la construction «mauresque» (1916) qui lui fait face. La réussite esthétique de cette architecture fonctionnelle réside dans les oppositions des masses, des formes et des couleurs : concavité-raideurs, horizontalité-tours d'angle, faisceaux-bossages ronds, faïence-pierre, etc L'art décoratif qui prend naissance en 1925 sculpte les façades à l'aide de la souplesse qu'offre le ciment et utilise tous les matériaux à des fins décoratives (bois, faïence, fer, verre) composant un ensemble cohérent. Le cur ouvert de l'immeuble permet la circulation de l'air encore mais aussi celle du personnel nombreux qui travaillent aux soins d'une population choisie. L'immeuble est vanté dès l'époque pour sa majesté et sa modernité (téléphone) mais plus encore pour son hygiène (salle de bain, frigidaire). Bientôt, même dans les immeubles modestes, il y aura ascenseurs, séchoirs, buanderie, incinérateur à ordures.
Mais l'évolution des styles est rapide dans le milieu fécond des architectes. Deux ans plus tard, l'immeuble de la «Nationale» de Rendu et Ponsart derrière l'hôtel de ville cache, derrière une apparente sobriété, un luxe d'équipement. En effet, un poste de transformation électrique permet de faire fonctionner un équipement électroménager complet (armoire frigorifique, machine à laver...).
Cathédrale du Sacré Coeur par l'architecte P. Tournon
Mais n'est-on pas dans un espace privilégié face au Parc Lyautey (de la Ligue Arabe) ? La vue s'ouvre sur le poumon dans la ville où eucalyptus, ficus, palmiers filtrent l'air. Les préoccupations hygiénistes sont manifestes et les immeubles étendent leurs ailes pour absorber le vent d'Ouest et échapper aux miasmes des quartiers plus populaires, à la misère et aux maladies qui frappent durement les miséreux. Rappelons que la grippe espagnole a tué plus que la guerre 14-18 et que la tuberculose, les pneumonies, le typhus (un dixième de la population de Casa en est mort en 1914) font encore des ravages ; On lutte contre les mouches et les moustiques, on offre une prime de cinq francs par rat capturé.
En bordure du Parc, des colonnes rappellent le sombre passé de la colonisation portugaise. Les ruines de la prison portugaise condamnent la colonisation ancienne, synonyme d'esclavage, d'exploitation du monde et de conquête forcenée des âmes alors que la place administrative affirme «l'uvre civilisatrice» de la France, le développement et la modernité. Pourtant l'indigène est une ombre dans le tissu urbain que l'on parcourt, il est serviteur et muet. Pas de chant du muezzin mais les cloches de la cathédrale (Paul Tournon 1930) qu'on aperçoit depuis la place, espérance d'un retour au passé chrétien du Maroc que l'islam a complètement effacé. Cette image du colon civilisateur se confronte à une réalité où s'entasse dans les «bidonvilles» la main d'uvre rurale excédentaire attirée par les chantiers et les lumières de la ville-phare. Cette image policée de Casa est loin des champs d'intérêts des aventuriers qui doivent trouver bien pesantes ces réflexions qui entravent leur rêve de richesse rapidement acquise. Lyautey qui trônait au centre de la place s'opposait souvent à l'intérêt mercantile des colons peu soucieux d'une quelconque «mission». Son épouse, plus pragmatique, refusait dans ses réceptions les convives dont le casier judiciaire affichait plus de deux ans de prison. Son image de conquérant est entrée maintenant dans le jardin de l'hôtel de la garnison (Albert Laprade, 1916),1"actuel consulat de France.
Temps et Espace peuvent résumer la place administrative (de la Victoire, Mohammed V). Une anti-médina en quelque sorte où le vide de son espace se comble des symboles du Protectorat. La place recompose un passé marocain mais sans Arabes ni Coran. Lieu des défilés militaires, elle célèbre une France pacificatrice épaulant un Maroc sauvé de la décomposition interne et des ambitions destructrices des puissances étrangères. L'Allemagne justement qui cherchait à s'emparer du Maroc avant guerre est vaincue. Les Allemands de Casablanca sont dépossédés et certains travaillent dans des camps de prisonniers.
La poste (Adrien Laforgue 1920) inclut la ville et le Maroc dans les temps modernes alors que son espace et son décor la rattachent au passé. Zelliges, tuiles vernissées, coupole de bois, entrelacs, tout fait penser aux décors inscrits de calligraphies cursives ou coufiques des medersas mérinides. Mais ce ne sont que des formes géométriques ou végétales, comme si les décors des zelliges avaient préfiguré l'Art déco. Les inscriptions y sont en caractères latins et le porteur du message s'appelle le vaguemestre.
la poste des années 30
A l'angle nord, le cercle militaire est réalisé par Marius Boyer et le grand côté de la place est occupé par la façade ajourée du Palais de Justice (Joseph Marrast, 1922). La justice est aveugle mais le droit se dit haut et fort. Le théâtre "provisoire" (Delaporte, 1922 détruit) propose une alternative raffinée aux plaisirs du corps qu'offre l'argent facile.
L'hôtel de ville (Préfecture, Wilaya) et la Banque du Maroc achèvent en 1937 l'ordonnancement de la place. Verticalité de la tour de l'horloge (50 mètres) minaret du modernisme et expression des libertés communales, horizontalité des ouvertures, décor et plan empruntés à l'art arabo-andalous, ferronnerie Art déco, peintures de Majorelle Marins Boyer a su concilier le passé et le présent, juxtaposer des formes complexes et créer un art savant et homogène. A l'opposé, l'opacité de la façade de la Banque du Maroc (Edmond Brion) ferme la place. L'argent est bien gardé, les affaires sont discrètes mais pas les manifestations de la fortune. Le Boulevard de Paris nous introduit au cur palpitant de la ville, exemple des grandes artères percées en tenant compte malgré tout des constructions existantes. La circulation automobile y est déjà dense et la taille du garage Citroën nous le rappelle (Charles Ravazé, 1930). A partir de là, les choix d'itinéraires se multiplient jusqu'à l'avenue de la Gare prévue dans le plan Prost pour être la grand voie commerçante. Immeubles, magasins, cafés, hôtels, cinémas offrent leur façade au décor urbain et leurs intérieurs au plaisir de la vie. Notons l'immeuble du Glaoui (Marius Boyer, 1922) avec son passage couvert, la Banque commerciale du Maroc (Marius Boyer, 1930), le cinéma Rialto (Pierre Jabin, 1930), l'immeuble Bessonaux (Hubert Bride) sorte d'insula de luxe, l'immeuble Maret (n° 128, Delaporte, 1932) aux façades ondulantes et polychromes, le curieux immeuble Asayag (Marius Boyer, 1932) conçu pour abriter de petits appartements, des garçonnières et que couronnent des duplex. Cafés, restaurants, cercles, églises expriment la forte sociabilité liée à la diversité ethnique, religieuse ou sociale. Sur la Place de France, l'Hôtel Excelsior (Delaporte, 1912) avec ses cinq étages en béton armé mâtiné d'un décor mauresque est le premier acte d'urbanisme colonial. Les salons de l'hôtel deviennent le lieu des rencontres et des affaires à l'aube de l'explosion urbaine. Enfin, l'immeuble Moretti-Milone (Pierre Jabin 1934-35), building de onze étages captant le soleil, propose une alternative à la ville indigène plate et repliée sur elle-même.
Malgré les réflexions sur le zoning, malgré les théories de l'urbanisme (Charte d'Athènes) et le souci d'Henry Prost qui déclare dans La vie urbaine, n° 18, 1933: «Nous avons estimé qu'il fallait faire non des villes européennes, mais des villes nouvelles en dehors et à côté des villes indigènes. Nous voulions au contraire, éviter d'envahir ces villes, de les déformer, de les dénaturer», on ne peut que constater la transition brutale, le caractère inconciliable des deux urbanismes. L'Avenue du 4e Zouave (du Port, Boigny), élargie de manière expéditive pour l'arrivée du Président Millerand en 1922, ne parvient pas à masquer la césure. Avec la Médina, on revient aux origines de la ville et aux sources de l'histoire du Maroc contemporain. Dar el Beida ou Casablanca est une modeste ville en proie aux luttes entre le Maroc et les puissants empires ibériques (Espagne et Portugal) conquérants des nouveaux Mondes. A la fin du XVIII° siècle, la ville se développe et se protège (la sqala: un bastion sur la mer). Elle accueille des populations nouvelles et des marchands européens. Mosquées, hammam, douane, consulats étrangers s'intercalent dans le tissu urbain ancien fait de ruelles et d'impasses. Le mellah qui regroupe la population juive marocaine se développe comme le quartier des tnaker à l'autre bout de la Médina où s'abritent, dans des cabanes et des huttes en roseaux (noualla), les paysans sans terre venus chercher les miettes d'un développement urbain.
Respect des traditions et des hommes? Le Mellah sera éventré par la tranchée sans grâce de l'Avenue des FAR et sacrifié à la circulation routière. La Médina abandonnée par ses élites traditionnelles s'est transformée en taudis et l'indécision qui a été substituée au respect de la ville indigène se traduit par le vide qu'occupe l'hôtel Hyatt, la taie sur l'il de la ville. Mais la Médina redevient dans la ville contemporaine, un lieu de passage et d'échange, la sécurité y a été rétablie ainsi que l'éclairage. Fasse qu'un même souci de préservation de la ville de l'entre deux guerres anime les responsables politiques et que la restauration laisse place à l'abandon ou la destruction d'un patrimoine unique au monde.
Jean-Louis Cohen, Monique Eleb, Casablanca, Mythes et figures d'une aventure urbaine. Belvisi Hazan, 1998
Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectorat français au Maroc 1912-1925, l'Harmattan, 1988
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°24, 2001.