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Réflexions sur le nationalisme russe et son évolution

Par Wladimir BERELOVITCH,

Le nationalisme russe est une des questions les plus actuelles, les plus importantes, non seulement en Russie, mais dans le monde. Pour mieux comprendre comment ce nationalisme puissant se recompose aujourd'hui, un rappel historique est nécessaire.

Un contexte particulier

Le nationalisme russe se développe initialement dans le cadre du monde chrétien, ce qui implique une dimension universelle. Partie de la Chrétienté, il entend s'identifier à elle ou, au moins, en constituer la meilleure part, être la nouvelle nation chrétienne.

A la différence des Etats Nations, la question nationale s'est développée dans le cadre d'un empire comportant diverses nationalités. Au XIXe siècle, le nationalisme moderne s'est donc immédiatement heurté à l'idéologie impériale qui avait des racines beaucoup plus anciennes.

Par ailleurs, certains traits qui ne sont pas particuliers au nationalisme russe, sont parfois relevés. Ainsi le nationalisme est identifié à une idéologie réactionnaire, voire à une idéologie d'Etat. Mais, si c'était le cas sous Nicolas Ier au XIXe siècle, ce nationalisme russe a été aussi le grand inspirateur des réformes d'Alexandre II. De même des aspects xénophobes et antisémites ont accompagné le nationalisme russe dans son histoire, mais coexistaient avec d'autres car, au XVIIIe comme au XIXe siècles, la construction de la nation ne signifiait pas nécessairement le rejet de l'autre. Ces traits négatifs n'existent plus aujourd'hui, bien que la tentation xénophobe et antisémite demeure.

En Russie, ce nationalisme doit, de plus, coexister avec la conscience universelle et impériale, ce qui ne va pas sans tension. A titre d'exemple récent, Soljenitsyne, nationaliste russe typique, en tant que dissident, sommait les dirigeants de renoncer à l'empire. A l'inverse, le nationalisme a alimenté certaines variantes de l'idéologie impériale, particulièrement fortes au XIXe siècle.

Si le nationalisme russe est effectivement né sous sa forme moderne au XIXe siècle, l'histoire de ce nationalisme ne peut faire abstraction du passé.

En effet, l'idée de nation russe, avant Pierre le Grand, s'identifiait à l'orthodoxie. L'Eglise russe autocéphale, dès avant la chute de Constantinople, poussait structurellement à une identification entre le religieux et le national. Ce qui n'est pas propre à la Russie, mais est resté très fort aujourd'hui.

document extrait du site Hermitage.ru

Le nationalisme russe au XIXe siècle

A partir du XVIIIe siècle, l'idée de nation passe dans le langage profane et non plus nécessairement par l'idée religieuse. Par conséquent, la porte s'ouvre aux influences occidentales.

Cette construction d'une dimension laïque de l'idéologie monarchique commence avec Pierre le Grand. L'idée de nation russe passe alors par l'empire laïcisé, lorsqu'en 1721, il prend le titre d'Imperator, mot latin, qui renvoie symboliquement à l'empire de Rome et non plus seulement à Constantinople. Cette nouvelle idéologie impériale fait coïncider l'idée d'une nation russe et une construction politique supra-nationale, impériale, égale voire supérieure aux plus grands empires.

Surtout dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette image de la nation russe s'est construite en relation avec la vie intellectuelle occidentale et les visions que donnaient les étrangers qui écrivaient sur la Russie. Pour les élites nationalistes russes, si la Russie était la dernière venue sur la carte des Lumières, elle pourrait devenir la première (" les derniers seront les premiers "). Cet avenir grandiose d'une Russie des Lumières n'impliquait pas un rejet de son passé, mais au contraire sa valorisation, que ce soit l'époque antérieure à Pierre le Grand, ou ses plus anciennes origines slaves, même controversées. Comme partout, cette construction nationale passe par au moins trois éléments très importants qui sont la langue, l'histoire et l'ethnographie. C'est en cherchant ces origines, que, devant le manque de documents historiques, certains, comme Lomonossov, furent amenés à s'intéresser aux coutumes, aux mœurs. La naissance de cette recherche ethnographique a donc jeté les bases du nationalisme dès la fin du XVIIIe siècle, et non au XIXe.

La naissance du nationalisme russe moderne

Entre les guerres napoléoniennes, et notamment de l'invasion de la Russie en 1812, et les années 1830, apparaissent deux critères importants pour la construction d'un nationalisme moderne.

D'une part, le nationalisme fait de la nation un sujet vivant, agissant, englobant l'ensemble de la population. Alors qu'au XVIIIe siècle, il concernait seulement l'élite, l'aristocratie, après 1812, la paysannerie en devient une composante essentielle. En raison de l'européanisation (costumes, mœurs, coutumes) sous Pierre le Grand, les classes laborieuses, et notamment la paysannerie, sont considérées comme les gardiennes de la nation et de l'idée nationale.

D'autre part, le nationalisme développe un discours très structuré, qui peut, dans ces conditions, être pris en charge par la propagande destinée tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. En 1832-1833 précisément, la naissance d'un nationalisme officiel se concrétise par un texte qui fixe des directions et des normes à respecter dans la vie intellectuelle et l'enseignement. Ouvarov, le ministre de l'Education, envoya, avec l'assentiment de Nicolas 1er, une circulaire à toutes les académies de Russie précisant dans quel esprit désormais, il fallait construire l'enseignement de base de l'époque ( la langue, la littérature, l'histoire ) . Il devait reposer sur ce qu'il considérait comme les trois piliers de la Russie, d'hier comme d'aujourd'hui : l'orthodoxie, l'autocratie et " l'esprit national ". Cette triade reprenait l'appel officiel au combat de l'armée russe : " pour la Foi, le Tsar et la Patrie ". Cette politique scolaire eut d'importantes conséquences compte tenu de l'élargissement des populations scolarisées, et parallèlement de la diffusion de l'édition et la presse. La propagande scolaire, surtout vigoureuse de Nicolas Ier jusqu'aux années 1850, resta pratiquement en vigueur jusqu'en 1917. Cette idéologie présida à la rédaction des manuels, influença certains écrivains comme Pouchkine, Gogol, imprégna la presse russe. Elle se concrétisa dans l'organisation générale de l'Etat, par exemple par la création de l'hymne national en 1834. De même, dans les universités, furent systématiquement créées deux chaires d'histoire, une d'histoire universelle, une d'histoire nationale. La propagande nationaliste a ainsi profondément imprégné les structures de l'Etat russe du XIXe siècle.

A peu près au même moment, vers 1832, face aux occidentalistes, naît dans les milieux intellectuels, la pensée slavophile. Ce courant, non officiel, s'intéresse aux origines de la nation russe et entend défendre une voie propre à la Russie par rapport au reste du monde, c'est à dire en fait vis à vis de l'Europe. Pour les slavophiles, l'avenir russe passe par la rupture avec tout le passé européen de la Russie depuis Pierre le Grand. Ils sont à la recherche d'un nouvel Etat qui reposerait sur la religion et " l'esprit national " caractérisé par " l'esprit conciliaire ", c'est à dire le concile, la réunion, la non division, la symphonie. La communauté rurale russe serait pour eux, la réalisation même de cet esprit conciliaire. Le courant slavophile est le fruit de l'implantation dans le terreau russe de la philosophie romantique allemande. Mais, à la différence de l'Allemagne, la Russie est dotée d'un Etat, même si le pouvoir tsariste voit celui-ci comme inachevé et veut le construire en s'appuyant sur un nationalisme officiel qui se développe à côté d' autres courants nationalistes nés au sein des élites. L'ensemble forme donc une constellation de courants, aux facettes diverses pouvant aller jusqu'à des contradictions, ainsi entre les slavophiles et les occidentalistes.

Le nationalisme ethnique

A la fin du XIXe siècle, l'idée de nation se précise, alors que les conceptions universalistes reculent, de même que l'idée impériale associée à l'acceptation d'un empire multi-ethnique. A partir de ce moment là, on peut parler de pluralité des nationalismes. Et à côté d'un nationalisme de tendance ouverte et libérale, se développe un nationalisme que l'on pourra qualifier plus tard, à partir de 1905, d'extrême droite, un nationalisme xénophobe et antisémite ayant pour slogan : " la Russie aux Russes ". Cette évolution était en contradiction avec les principes des empereurs qui avaient évité une trop forte russification. L'ethnicisation, idéologique et même politique, a été une des composantes importantes des révolutions de 1917.

Il faut rappeler que le régime qui naît en 1917 est violemment antinationaliste et son idéologie résolument internationaliste. Mais confrontés à la réalité de la construction d'un nouvel Etat, les bolcheviques composèrent avec l'idée nationale et s'en servirent. La confédération, qui naît en 1922-1924, est une construction de l'Etat qui pour la première fois repose sur une idée multinationale, puisque la nation entre comme un des éléments qui justifie la fédération. Chacune des Républiques qui la composent, est formellement un Etat Nation, à l'exception de la Russie qui inclut d'autres nations. De ce fait, l'URSS a donc été un conservatoire de nations. Au cours de la période soviétique, le caractère ethnique s'est même accentué, en particulier pour certaines villes comme Odessa ou Bakou, lié au relatif isolement de l'URSS et à la faible mobilité de la population qui limitaient le brassage inter-ethnique.

Enfin, le régime soviétique évolua dans le même sens. Dès 1920, l'affiche de la IIIe Internationale représente le Kremlin. En 1930, la purge du Komintern a des relents xénophobes. Pendant et après la Seconde Guerre Mondiale, les Russes ont droit, selon Staline, à une reconnaissance toute particulière, c'est la " première nation ", le " grand frère ". Ce nationalisme opère une sélection dans l'histoire de la Russie et marque en profondeur l'idéologie soviétique. Après 1947, dans le cadre de la Guerre Froide, la dénonciation des ennemis prend une dimension ouvertement xénophobe et éventuellement antisémite.

Après la chute du régime en 1991, les Russes eux-mêmes ont commencé à faire un bilan critique. Inversement l'Etat russe semble éprouver le besoin de se doter d'une idéologie, mais aucune tentative n'a abouti jusqu'à présent. Les dirigeants apprennent à s'afficher aux côtés de l'Eglise. Un discours semi officiel, celui de la télévision, se constitue à partir d'éléments venus de partout : du XVIIIe siècle, du XIXe siècle, de la trilogie d'Ouvarov, du passé soviétique lui-même, en excluant cependant l'idéologie communiste. Ce passé soviétique est intégré dans la construction de la nation, assurant ainsi une continuité jugée indispensable pour la nation et le dépassement des clivages internes, qu'ils soient anciens ou le fruit des évolutions récentes.

Wladimir BERELOVITCH est le traducteur de Sakharov

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.

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