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par Alain BLUM,
A.Blum met l'accent sur deux ou trois points centraux profondément renouvelés dans la vision qu'on portait sur l'histoire soviétique à travers l'histoire démographique de ce pays redécouverte depuis une dizaine d'années et aussi à travers l'histoire de la statistique en tant que mode de gouvernement. Il montre comment la volonté de reconstruire l'histoire des populations soviétiques à conduit à des approches assez stimulantes pour comprendre le fonctionnement général du système soviétique et son devenir.
La pyramide des âges montre à quel point l'histoire est concentrée dans le contemporain. Sa forme est l'expression de toute l'histoire politique de l'U.R.S.S et de l'histoire récente de la Russie. On peut y lire l'importance de la relation entre le politique et l'humain, beaucoup plus que dans n'importe quel autre pays européen. Une analyse fine de cette pyramide permet de retracer les différents événements politiques centraux qui ont marqué l'histoire de l'U.R.S.S et de la Russie au XXe siècle. Par exemple, la Révolution ; la N.E.P (une reprise) ; la famine de 1933 et donc en arrière plan la collectivisation et ses conséquences etc. Et dans la base de la pyramide, les derniers soubresauts de l'histoire soviétique.
Un autre document donne la courbe de l'espérance de vie à la naissance depuis 1960 pour la Russie et les pays de la C.E.I.
Sur le court terme, la courbe montre une évolution asynchrone de la Russie par rapport aux autres pays. L'histoire soviétique est indispensable pour comprendre les dynamiques contemporaines.
On met en avant l'importance des politiques récentes sur la dégradation de l'état sanitaire de la Russie. Ainsi, l'espérance de vie est en chute libre depuis le milieu des années 80 (59/60 ans aujourd'hui, 65 ans dans les années 1985). Ceci est utilisé pour analyser une conjoncture, alors que ces tendances sont l'expression de phénomènes de rattrapage et d'instabilité plus anciens. L'évolution démographique de l'Europe orientale et de la C.E.I. confirme cette analyse. Aujourd'hui on a les échos de 40 ans de stagnation voire de dégradation de l'espérance de vie et les échecs de politiques de lutte contre l'alcoolisme.
Un recul sur le siècle est nécessaire pour comprendre les évolutions contemporaines, car l'histoire a une très forte inertie. Les décisions politiques ont réellement dominé la société soviétique, au point d'influencer les indicateurs démographiques.
En conclusion, les populations ont donc obtenu d'un côté un comportement démographique de fond peu bouleversé par les différentes phases politiques, de l'autre une forte sensibilité sur le court terme.
Deux points sont ensuite particulièrement développés.
1- Relecture, redécouverte de l'histoire démographique :
Trois périodes phares peuvent être distinguées .
La première moitié du XXe siècle jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
L'utilisation des données démographiques conservées dans les archives à partir de 1985 s'est traduite par la mise en évidence d'une " histoire sociale-politique ", c'est-à-dire une société dominée par le politique.
La reconstitution des dynamiques démographiques entre 1900 et 1940 est rendue possible par la redécouverte des recensements de 1937 et 1939, ainsi que par l'utilisation de toutes les données de l'état civil, des enquêtes démographiques des années 30, qui avaient été conservées de façon ultra confidentielle. A cela s'ajoute l'accès aux données très précises sur l'ensemble des déportations des peuples, les déplacements des paysans lors de période de la collectivisation et les statistiques " démographiques " des camps. Toute cette collecte d'informations sur le devenir des populations a permis de retracer, pour le moment au niveau de la Russie, de façon assez fine les grandes marques des événements politiques, par exemple la N.E.P apparaît très clairement puisque l'espérance de vie se met à croître dès 1921 jusqu'en 1930.
La recherche sur cette période menée dans les archives, permet d'apprécier la grande qualité du travail des statisticiens de l'époque, qui n'hésitaient pas à aller à l'encontre du discours officiel.
La Seconde Guerre mondiale dite " La grande guerre patriotique ":
Les travaux permettent de mesurer de façon satisfaisante l'ampleur des pertes.
Les années 60 et 70 :
Cette période n'est pas encore totalement travaillée, en raison d'un problème d'accès aux archives. Ce sont des années intéressantes car on peut faire une relecture en comparant la tension très vive existante entre le politique qui cherche, par des mesures souvent brutales et inadéquates sur le long terme, à modifier les tendances profondes, et la société qui résiste. D'où des réussites sur le court terme et des échecs sur le long terme . Cela se lit par exemple dans la courbe d'évolution de la natalité reflétant la tension entre le pouvoir cherchant à conserver une " société un peu mythique ", marquée par une fécondité élevée et d'autre par une société subissant parfois ces politiques ( remontée de la natalité) mais finalement rattrapée par ses tendances profondes ( chute rapide de la natalité dans les 10 ans qui suivent).
La possibilité actuelle de reconstituer des séries démographiques longues, permet d'interroger de façon très précise la relation entre l'institution et la société, entre finalement une pensée politique très éloignée des comportements en profondeur et des tendances profondes de l'évolution de la société russe.
Ces analyses démographiques sont donc l'occasion de constater une dissociation très forte entre un certain mode de pensée politique, une certaine forme de pratique de gouvernement et des pratiques sociales qui elles, pour des raisons difficiles à comprendre, suivent avec un certain décalage les transformations que l'on observe un peu partout ailleurs en Europe.
Ces travaux ont permis de lire une histoire des populations, des sociétés russes et soviétiques de façon très fine. Il manque encore une meilleure compréhension des relations entre les populations de la Russie et les populations des colonies que constituent, en particulier, l'Asie centrale et le Caucase. On se heurte à des problèmes d'enregistrement, d'accessibilité aux données. Il malgré tout possible d'observer une relation partiellement de type colonial. On constate que la décolonisation n'a pas attendu 1991, un processus rapide se met en place dès le milieu des années 70, le fait les élites deviennent de plus en plus autochtones. 1991 concrétise de façon officielle, institutionnelle quelque chose qui était largement prêt, ce qui explique qu'il y ait eu relativement peu de conflits pendant ce processus d'éclatement de l'U.R.S.S.
2- La construction du chiffre, de la statistique :
Comment cette réflexion sur la construction du chiffre permet d'éclairer l'explicitation d'une certaine pratique du gouvernement ?
Un des renouveaux de l'historiographie de l'U.R.S.S passe par une étude fine des pratiques de gouvernement. Il ne faut pas penser le pouvoir en U.R.S.S concentré entre les mains du secrétaire général du parti édictant tout, mais comme des relations complexes entre les différents niveaux de pouvoir, entre différents groupes de pression et leurs contradictions. Cela permet de mieux comprendre une histoire longue des pratiques et des marques politiques sur le social. Par exemple ,l'arrivée des Purges de 1937, ou pourquoi le stalinisme est suivi d'une période de stagnation à l'époque de Brejnev . L'étude de la pratique des statisticiens apporte un éclairage très intéressant sur ces problèmes.
Dès les années 20, c'est-à-dire très tôt le gouvernement soviétique cherche une légitimité autre que révolutionnaire pouvant le stabiliser. Il a alors une revendication de scientificité pour essayer de trouver sa légitimité. Les Bolcheviks mettent en avant le fait qu'ils créent un gouvernement prolétaire mais fondé sur une approche scientifique (gouvernement scientifique). Ils prennent des mesures en fonction d'un regard scientifiquement construit, dans la tradition du XIXe siècle des ingénieurs sociaux. Le plan en est l'illustration.
La production de chiffres devient un enjeu fondamental dans la légitimation du pouvoir, d'où nécessité de mettre en place des appareils statistiques et de croire dans le chiffre tout en souhaitant qu'il exprime ce qu'attend le politique. Ce sera par exemple la contradiction très forte entre le souhait de Staline de démontrer à travers les chiffres le succès du socialisme, et le fait que en même temps les chiffres démontrent le contraire.
Cette analyse amène à constater l'existence de plusieurs pôles dans les pratiques gouvernementales. D'un côté les statisticiens issus de l'administration tsariste, qui croient, dans la tradition XIXe de la statistique, qu'elle est l'expression la plus parfaite d'une réalité. Ils forment l'ossature de l'administration qui va gérer tout le système de planification et celui d'observation du social. De l'autre le pouvoir politique qui instrumentalise le chiffre. Dans les conflits entre Staline et ses rivaux, le chiffre est utilisé comme élément de preuve et dès qu'il ne va pas dans le sens attendu par le pouvoir, naissent des tensions très vives conduisent à la remise en cause du travail des statisticiens, voire des statisticiens eux mêmes, d'où des arrestations, des exécutions. Ces administrateurs, héritiers d'une longue tradition subsistent jusqu'à la Seconde guerre mondiale. Cela permet d'expliquer pourquoi les chiffres ne sont pas manipulés.
Le recensement de 1937 est un bon exemple de ces tensions. Ce recensement sera annulé par décret. Les statisticiens obtiennent un chiffre de population qui ne correspond pas à celui qui a été déclaré par Staline deux ans auparavant , il " oubliait " la famine qui officiellement n'existait pas. Les démographes trouvent 8 millions de personnes en moins, envoient un rapport expliquant que ce déficit est dû à différents événements qui se sont produits en 1933.
Le travail difficile sur les archives permet de constater que les statisticiens qui sont dans une autre logique que celle du pouvoir , ont défendu jusqu'au bout l'honnêteté de leur travail.
Cette vive contradiction entre ces logiques professionnelles, scientifique et celles du pouvoir est une des grilles de lecture possible des purges de 1937
Un autre point intéressant est de constater qu'à partir du moment où le chiffre devient un mode de gouvernement, en particulier dans le Plan, cela va modifier la façon d'appréhender les sociétés et les populations désormais pensées en terme de quantité. Ainsi pour les besoins des recensements, la réflexion sur les nationalités va conduire par un jeu de négociations entre politiques, statisticiens et ethnologues à penser autrement la population. C'est ce qui ressort des travaux entrepris depuis 10 ans sur la question des nationalités en URSS, avec un renouveau très profond de l'approche de l'URSS empire multinational. On constate qu'il y a en permanence entre construction et déconstruction des catégories nationales au gré des négociations et des interventions du politique. L'enjeu politique, à l'époque étant les délimitations des frontières et la création d'une fusion entre nationalités et unités administratives.
Par exemple en 1926, la pression politique est faible, on arrive à une liste de 175 nationalités ;mais en 1939,moment où le politique veut imposer l'adéquation entre unités territoriales et nationalités la liste diminue pour se limiter à 70 groupes nationaux (liste officielle jusqu'en 1989). Ainsi peu à peu on ne pense plus la population en terme social (Cf. idée de disparition des classes sociales présente en arrière plan si on affirme le succès du socialisme) mais elle est pensée comme stratifiée en différents peuples. Par exemple des instructions du NKVD, en 1930, font référence à une liste des peuples dangereux. Les déportations ne seront plus pensées en terme de catégories sociales mais en catégories nationales. Suivent alors une série de circulaires relatives à la déportation de peuples, à partir de 1937, annonçant les déportations durant la Seconde Guerre mondiale.
On a là ,une pensée influencée par l'approche statistique triomphante du XIX e siècle et qui s'est transformé en un mode de gouvernement presque exclusif dans les logiques staliniennes (Cf. les quotas d'arrestations qui sont définis pendant les grandes purges). Cela se poursuit de façon moins intensive après la Seconde Guerre mondiale, mais la crainte demeure chez les statisticiens de remettre en cause toute une méthodologie construite autour des objectifs du Plan élaborés par un gouvernement des chiffres.
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.
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