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L'organisation de l'espace russe

Par Denis ECKERT,

Avant d'aborder l'organisation de l'espace russe actuel, il faut réfléchir, dans une introduction thématique, aux mutations de ce territoire.

La Russie est un espace affecté par des mutations structurelles très rapides, d'où des phénomènes spectaculaires, comme celui de l'apparition de la propriété privée en milieu urbain, ce qui transforme les structures du commerce et les paysages des villes.

D'autre part, il ne faut pas être catastrophique. Pourquoi la Russie sert-elle de pays repoussoir ? Les aspects montrés par nos médias sont très partiels, et en font le lieu de tous les drames, les alcoolismes et les mortalités. Il est nécessaire de relativiser les problèmes par rapport au contexte régional : par exemple, certains des pays voisins comme l'Ukraine, la Moldavie, la Biélorussie … sont beaucoup plus pauvres et on assiste à des migrations de travail importantes de l'Ukraine vers la Russie ; la fameuse catastrophe démographique, caractérisée par l'augmentation de la mortalité des adultes et la baisse de la population, n'est pas spécifique à la Russie mais touche en fait toute la partie européenne de l'ex-U.R.S.S. Comment expliquer alors cette fascination hypnotique ? Il est sûr que le poids international de la Russie et le fait qu'elle détienne des armes nucléaires jouent un rôle. Mais il faut certainement aussi compter avec des "habitudes " que l'on a de présenter un pays et d'en donner une certaine image.

En fait, Moscou est méconnaissable depuis 1992. Il n'est pas une autre ville qui se soit autant transformée en 10 ans, et cela ne tient pas seulement aux problèmes de vétusté et d'entretien qu'elle connaissait. Ce phénomène est généralisable à un certain nombre d'autres grandes agglomérations russes.

On décèle actuellement en Russie beaucoup de dynamisme, de rénovation, de réorientation et de restructuration, dans un contexte de crise économique et sociale, difficile certes, mais pas autant qu'on le fait croire.

Quelles sont les images du territoire ?

L'analyse varie considérablement selon les choix cartographiques effectués. Il est utile de réfléchir aux problèmes de représentation de cet espace. Une projection conique respecte les superficies et évite les déformations dues à la projection cylindrique du type Mercator, mais elle a également des conséquences désagréables : la carte alors centrée sur Krasnoïarsk fait négliger à notre œil les marges. Or, l'essentiel des activités, du peuplement, des réseaux de transports ne se trouve pas dans cette zone qui focalise l'attention.

Des cartes de la densité des réseaux de transports ou de la répartition de la population montrent une concentration évidente vers le Sud-Ouest : ce choix conduit à une surestimation des problèmes rencontrés par les populations de Sibérie alors qu'elles ont un poids faible dans l'absolu.

Une carte du vote pour Eltsine en 1996 (dernière élection à laquelle il s'est présenté), avec le découpage administratif en 2 500 districts environ ( unités statistiques qui correspondent à peu près aux circonscriptions électorales), montre qu'il a obtenu le plus de voix là où il y a peu de population, dans les zones où la densité est inférieure à un habitant par km² et dans celles où elle est comprise entre un et sept. Or, cela ne renvoie guère aux clés de sa réussite puisqu'on sait que le vote en sa faveur est surtout un fait urbain ; sa représentation ne concernerait que quelques taches et points sur la carte. Se pose donc le problème des représentations traditionnelles de la densité, dans lesquelles on utilise toujours un continuum, même dans des zones peu peuplées.

On est donc aux frontières de l'irreprésentable, et il faut faire preuve de beaucoup de prudence dans l'utilisation du matériau cartographique.

Que penser des cartes catastrophiques, comme celle des migrations intérieures par exemple  qui montre que les périphéries du Grand Nord et de l'Extrême-Orient se dépeuplent ? Le phénomène est particulièrement visible dans le Tchoukotka, territoire autonome de l'Extrême-Orient à la superficie importante et très peu peuplé. Si la cartographie utilise des plages de couleur, elle va accentuer l'agressivité du phénomène, fixer des images négatives et faire mémoriser des phénomènes relativement accessoires.

La question des échelles se pose aussi, particulièrement pour étudier le peuplement. En restant à l'échelle du pays, on observe des contrastes énormes et une concentration à l'Ouest. Replacé dans le cadre régional et en utilisant les mêmes méthodes et la même grille de découpage pour mesurer les densités de population sur tout le continent eurasiatique, l'Extrême-Orient russe n'apparaît plus comme un ensemble peuplé ; l'ensemble du peuplement russe semble plutôt un prolongement du système européen et n'est pratiquement en rien connecté au système de peuplement Pacifique où les contrastes de densité sont saisissants.

Il faut bien voir que la Russie a une densité moyenne de population, parmi les plus faibles du monde en raison de facteurs climatiques, et qu'elle est liée à l'historique du peuplement.

Le " territoire élastique "

L'extrême flexibilité des frontières constitue un élément très structurant de l'histoire russe.

Quelle que soit la date retenue pour la fondation de la Russie (plutôt le XIVe siècle lorsque la principauté s'organise autour de Moscou et que se fonde réellement un Etat), son histoire montre un changement permanent des frontières.

Dès le XVIe siècle, les khanats tatars sont conquis, comme Kazan en 1556. Avec la conquête de la Sibérie, le Pacifique est atteint en 1640. L'expansion du XVIIe siècle intègre au territoire une partie de l'Ukraine, et se manifeste par une poussée vers la Baltique (Saint-Petersbourg est fondée en 1703). Au début du XVIIIe siècle, l'Etat russe possède donc déjà les principaux caractères d'aujourd'hui avec ses façades maritimes et une extension territoriale considérable.

Pendant ce siècle, il s'étend encore vers la Biélorussie, les territoires baltes, une partie du Caucase et la Pologne. L'Asie centrale est soumise au XIXe siècle, après une série de guerres coloniales, ainsi que le reste du Caucase. Cet apogée territorial, relativement bref, dure un siècle environ. Les limites de la République Socialiste Fédérative de Russie de 1991 ne se retrouvent pas dans le passé, mais elles ressemblent plus ou moins au territoire contrôlé par le tsar au XVIIe siècle : pour certains analystes, il y a donc eu un " jeu à somme nulle ".

De cette histoire tourmentée découle un grand nombre de conséquences pratiques.

Les frontières ne sont pas enracinées dans un passé. La grande question est de savoir si elles peuvent être remises en cause : elle se pose depuis la crise ouverte par la déclaration d'indépendance de la Tchétchénie. Et le pouvoir y a répondu par des attitudes assez contradictoires : d'abord assez conciliant, il a lancé des offensives en 1995-1996, puis a montré une accommodation relative face à cette demi-indépendance et a procédé à une remise au pas musclée récemment pendant la campagne de Vladimir Poutine.

Une autre conséquence significative du passé réside dans l'absence de coïncidence entre les limites ethniques des russophones et celles de l'Etat. L'Ukraine, la Biélorussie, le Kazakhstan du Nord comprennent beaucoup de russophones, et cela sème le doute et la confusion sur ce que signifie " être russe ". Le rapport du peuple au territoire est différent de celui que l'on a en Europe occidentale. Il s'explique en partie par la flexibilité des frontières qui se sont étalées puis rétrécies pendant une période assez courte. Il faut aussi se référer à la façon dont la Russie s'est approprié les espaces qu'elle conquérait (Caucase, Volga, Sibérie). Pendant longtemps, elle a conduit une politique de juxtaposition et non d'assimilation ; elle exigeait seulement des peuples indigènes ou précédemment installés un tribut et la fidélité par rapport au pouvoir. La politique soviétique fut celle qui aboutit à la plus forte assimilation avec les progrès de la scolarisation et de l'alphabétisation menée en russe. L'identité ethnique reste officielle, administrativement parlant : être Iakoute, Daghestanais, Tchétchène, … figurait sur les papiers d'identité il y a peu de temps encore. Et c'est d'autant plus important que l'U.R.S.S. reconnaissait officiellement l'existence de ces peuples et assurait, pour les plus importants numériquement, une scolarisation et une vie culturelle dans leur langue. Avec l'éclatement de l'U.R.S.S., des pouvoirs régionaux ont été accaparés par les élites autochtones (Républiques de Iakoutie, de Bachkirie) qui souvent encouragent les identités restées très vivaces et parfois associées aux phénomènes religieux (on parle de peuples musulmans), dans un système où les Russes sont très majoritaires (plus de 80 %).

En raison des difficultés à assimiler directement la Russie à un territoire précis, on aboutit à des configurations différentes suivant les définitions qu'on donne du pays. L'exemple le plus saisissant concerne la manière dont le peuplement est réellement structuré. Le peuplement bigarré du Nord du Caucase comprend des peuples qui ne comptent que quelques milliers d'habitants. Comment sont-ils organisés ? On ne peut pas parler de mélange strict dans les espaces ruraux : les villages restent plus ou moins homogènes, ethniquement parlant. Les grecs d'origine turque (Grecs pontiques) parlent toujours leur langue d'origine, comme dans le village de Sparte du Caucase nord. Il est voisin d'un village russe et d'un village nogaï ( musulman). Il y a donc souvent eu superposition et coexistence de peuples ; la marqueterie ethnique est difficile à démêler.

C'est pourquoi la question ethnique ne peut aboutir à de sérieuses revendications d'indépendance, sauf peut-être pour les Tchétchènes. On en a beaucoup parlé quand Eltsine a dit " Avalez autant d'indépendance et d'autonomie que vous pourrez ", mais on constate peu de tentatives sérieuses d'autonomisation et d'indépendance de l'ensemble des Républiques nationales. Par contre, on assiste à d'innombrables tractations concernant la répartition des recettes budgétaires et d'exportations. C'est surtout tentant pour les régions riches en matières premières. Un certain nombre de régions productrices de matières exportées sont aujourd'hui assez riches et cela a des conséquences étonnantes dans la pratique : Iakoutsk (ville d'environ 300 000 habitants, capitale de la république de Iakoutie qui s'étend sur 3 millions de km² et ne compte qu'un million d'âmes) dispose d'une des Universités les plus modernes du pays, avec un équipement extraordinaire que lui envieraient bien des nôtres, abstraction faite de l'éloignement et des difficultés de vie (record de froid en hiver : - 62 °C …)

Les frontières élastiques ne sont, de plus, pas extrêmement claires. Le débat sur la fusion ou l'union avec la Biélorussie évoque une éventualité sérieuse. Dans le cadre de la C.E.I., les négociations portent sur la création d'un espace douanier homogène avec gestion unifiée des flux migratoires ; la Russie a longtemps espéré qu'elle garderait le contrôle aux frontières de la C.E.I. et a notamment maintenu pendant un certain temps des gardes russes sur les ex-frontières soviétiques, notamment en Asie centrale. Le pouvoir fédéral conserve donc toujours une volonté de contrôler un espace plus large.

S'ajoutent à ce flou concernant les frontières les phénomènes de flux et de reflux migratoires et de recomposition de l'espace économique.

On observe depuis 1980 la fin de l'expansion du territoire habité, de la colonisation. Après 1990, avec la disparition des sursalaires, des avantages en nature, en matière de logement et la politique de soutien au peuplement des régions périphériques, on assiste à des phénomènes massifs de retour de ceux qui " votent avec leurs pieds " vers le Sud et la Russie centrale, vers la partie la plus peuplée. Les mouvements migratoires connaissent donc une inversion spectaculaire.

On ne peut toutefois se limiter à cette échelle, et les mouvements intrarégionaux sont certainement plus importants. A plus petite échelle, la déprise touche les espaces ruraux et les petites villes en crise, alors qu'un mouvement de reconcentration s'opère en faveur notamment des capitales régionales ; donc la géographie fine du peuplement se modifie.

On ne dispose cependant ni de chiffres ni de cartes, car le dernier recensement date de 1989, et le suivant a été repoussé sans cesse par Eltsine ; Vladimir Poutine prévoit le prochain en octobre 2002. La turbulence intrarégionale s'avère certainement plus forte que la turbulence interrégionale, mais il faut attendre 2003 … pour le confirmer. Des brochures annuelles sur la répartition de la population district par district donnent des estimations depuis 1993. Mais les migrations non déclarées constituent un gros problème. Théoriquement, on doit se déclarer sur le lieu de résidence. Mais, beaucoup ne le font pas à cause de la bureaucratie et car la déclaration, surtout dans les grandes villes, entraîne des avantages et des droits sociaux, (logements, consultations médicales, scolarisation) . Ainsi un grand nombre d'habitants des périphéries urbaines continuent à garder leur ancienne adresse dans la ville-centre pour conserver ce filet de protection.

Les mouvements de fond sont donc difficiles à mesurer, mais les observations tirées des études de terrains permettent d'en pronostiquer.

Les espaces peu tenus, comme le Grand Nord, sont peu à peu abandonnés. Et le problème n'est pas seulement climatique. C'est tout le modèle de mise en valeur du Grand Nord qui a vécu. La Russie avait développé un réseau de villes nordiques, de villes de plusieurs centaines de milliers d'habitants comme Norilsk. On va arriver graduellement à un modèle de missions et de groupes de travail (comme au Canada où des équipes partent pour quelques mois), mais il restera malgré tout le réseau des villes …

Les périphéries régionales sont aussi délaissées à cause d'un complexe de facteurs, au premier rang desquels on peut placer le sous-équipement des campagnes et des bourgs ruraux en services de base (téléphone, routes non goudronnées).

La concentration de la population et des activités s'accroît donc.

La carte de la géographie agricole se modifie aussi. La productivité et la rentabilité des exploitations agricoles dépend nettement plus de la proximité des marchés urbains que de la qualité intrinsèque des sols. Une exploitation proche d'une artère ou d'un marché urbain significatif a plus de chances de se développer. La modernisation des campagnes passe par une rétraction spectaculaire de l'oekoumène.

Pourtant, la mobilité de la population reste relativement faible par rapport à celle que l'on rencontre en Europe occidentale. Cela tient essentiellement à la combinaison de deux facteurs. L'inertie bureaucratique entraîne la lourdeur des procédures d'enregistrement ; pour Moscou et Saint-Petersbourg, il faut obtenir une autorisation municipale de résidence, ce qui reste long et difficile. Il existe donc un marché parallèle des autorisations de résidence. De plus, le pays souffre d'une crise du logement : les normes d'occupation des logements étaient médiocres dans l'ex-U.R.S.S., et la crise économique récente est marquée notamment par une diminution de la construction de logements collectifs. Dans ce contexte, la mobilité de la population reste faible en raison de ces frottements dûs à la bureaucratie et au marché immobilier ; sinon les phénomènes de concentration seraient plus nets. Il est par exemple difficile de convaincre un moscovite, même un dirigeant ou un cadre, de partir s'installer en province, car il risque de se heurter à des difficultés pour revenir à Moscou, administrativement parlant.

D'autre part, les structures collectives et les réseaux d'assistance sont extrêmement déficients, donc les réseaux individuels et sociaux deviennent fondamentaux pour la stratégie de vie ; il est nécessaire de disposer de réseaux stables pour bénéficier d'une certaine efficacité de la stratégie d'évitement et de contournement de la bureaucratie, car " quand on bouge, on perd aussi son carnet d'adresses ". Il faut donc être soumis à une pression économique forte pour bouger dans la Russie actuelle. La masse de population urbanisée se déplace donc peu voire très peu.

La concentration de la production industrielle montre la rapidité des recompositions de l'espace. Elle a chuté dans des proportions étonnantes en quelques années  en baissant de 55 % de 1991 à 1996-97 (des pans industriels entiers se sont arrêtés de produire). En même temps, elle s'est concentrée dans quelques branches ; on observe un resserrement autour de l'exploitation des matières premières et des industries de première transformation. Tout cela aboutit à une géographie industrielle complètement différente de celle de l'ex-U.R.S.S., avec quatre grandes zones de production (en valeur) dans les régions de la Volga, du Don, de l'Oural, de la Sibérie occidentale, et une diminution des activités en Russie centrale, notamment dans la région de Moscou. On note donc un resserrement géographique des industries, qui n'ont cependant pas disparu du reste du territoire.

L'industrie change également de nature. On assiste à un développement sensible des industries agro-alimentaires autour de chaque marché urbain notamment, avec des laiteries industrielles, des brasseries, des charcuteries industrielles, sans oublier la production de vodka.

Il devient aussi de plus en plus difficile de parler de régions industrielles qui auraient une certaine cohérence. La carte des espaces industriels se dessine de plus en plus en " peau de léopard ", avec quelques points, des petits centres (là où une ou deux entreprises tournent bien) déconnectés dans un espace dépressif où des industries sont fermées. Un géographe russe parle d'" oasis " et de " déserts ". Il y a donc une fragmentation très importante du tissu industriel qui fait de plus en plus de place à des trajectoires individuelles d'entreprises et de villes qui ne jouent pas forcément le rôle de capitales régionales.

Il devient donc difficile d'évoquer des tendances lourdes pour des régions plus ou moins homogènes dont la cartographie se complexifie.

La Russie des grandes villes

La Russie est aussi un pays de très grandes villes, ce qui est souvent oublié en raison de la fascination par son immensité, de la place symbolique qu'occupe Moscou et de l'idéologie de la mise en valeur extensive du territoire.

 

Le pays compte 15 agglomérations dont la population est supérieure à un million d'habitants : Moscou, Saint-Petersbourg, Nijni-Novgorod, Novossibirsk, Iekaterinbourg, Tcheliabinsk, Rostov, Perm, Samara, Volgograd, Omsk, Oufaï, Saratov, Kazan, Novokouzniesk.

Moscou et Saint-Petersbourg méritent une attention particulière. Quelle a été leur évolution au XXème siècle ? Jusque 1940, ce sont deux capitales à peu près équivalentes. Maintenant, Saint-Petersbourg est devenue deux fois moins importante que Moscou dont l'agglomération dépasse les dix millions d'habitants, phénomène d'importance pour la hiérarchie en matière de population mais aussi pour la hiérarchie fonctionnelle. La modernisation est maintenant impulsée par Moscou, et la centralisation effective s'avère plus grande qu'à l'époque soviétique, en tout cas sur le plan économique.

La centralisation devient considérable, dans chaque région, sur la capitale régionale qui joue un rôle très important. On ne décèle pas, pour l'instant, de véritable centre macro-régional.

Les 15 agglomérations de plus d'un million d'habitants n'organisent pas vraiment l'espace régional avec une hiérarchisation des services, car ceux-ci étaient déficients en U.R.S.S. et l'essentiel des services centraux devait être fourni par les 89 capitales régionales ; mais cela n'a pas donné un rôle particulier à certaines grandes villes comme Iekaterinbourg.

Le développement s'explique plus par le développement industriel que par l'influence régionale. Aujourd'hui combien de villes vont devenir des centres macrorégionaux ? Toutes ? Peut-être sept ou huit ? Il faut compter avec des éléments politiques. En 1991, la Fédération de Russie comptait 89 unités régionales de base, d'ailleurs disparates sur le plan de la population, de la richesse, de la répartition ethnique … Vladimir Poutine a décidé de créer sept grands districts fédéraux dirigés par des " superpréfets ", leurs limites étant calquées sur celles des districts militaires, et cinq des " superpréfets " étant des anciens généraux (des références au passé de Poutine …).

Ces nouvelles structures doivent centraliser la direction de toutes les administrations fédérales dans les régions (impôts, maintien de l'ordre, …). Pourquoi ? Le pouvoir central veut disposer de fonctionnaires bien à lui, qui lui rendent directement des comptes. En effet, l'Etat fédéral avait un peu perdu le contrôle de ses fonctionnaires fédéraux dans les régions, ces dernières versant les salaires impayés ou irrégulièrement alloués par le pouvoir central. Il s'agit donc d'une tentative claire de restauration de l'autorité du pouvoir central directement sur l'administration. C'est peut-être la possibilité de stabilisation d'un certain nombre de commandements macrorégionaux, de centre administratifs qui entreront plus ou moins en synergie avec une offre de services commerciaux privés de même niveau.

Cela dit, il existe des obstacles au développement des grandes villes, notamment politiques. Il faut signaler la grande faiblesse de l'échelle municipale pour l'organisation des pouvoirs. Les services locaux étaient principalement organisés par les entreprises et les ministères, les autorités locales se contentaient de gérer " les résidus des résidus " de la vie locale. D'après la constitution, l'essentiel des prérogatives était et est encore confié aux gouverneurs des 89 régions, ceux-ci possédant des pouvoirs considérables et un budget relativement important, et les autorités municipales dépendant très étroitement des régionales. Malgré tout, il semblerait que le pouvoir fédéral, dans sa tentative de reprise en main du pouvoir réel sur les régions, soit tenté d'utiliser comme levier la concurrence entre les autorités de ces deux niveaux administratifs. Il se pourrait que les maires puissent, d'une manière assez probable, compter sur le soutien diffus du pouvoir central, sur des réformes de la structure administrative du pays en leur faveur, V. Poutine et l'administration présidentielle jouant l'échelon municipal contre l'échelon régional. C'est peut-être le germe d'une " révolution " municipale.

L'influence des villes s'avère très importante dans la structuration de l'espace. Certes la Russie est affectée par une mobilité de population relativement faible, mais il faut signaler que l'on observe une augmentation très forte de la mobilité journalière des individus : le bassin d'emplois d'une ville comme Moscou est extrêmement important. Donc, il existe des régions urbaines en voie de formation, et il y aura des conséquences sur les mentalités et la diffusion de certains modèles de comportement urbain. On observe des phénomènes d'acculturation, d'influences politiques et sociales des villes qui sont très profonds. Ainsi , la géographie des votes, en 1996, ne suit pas les limites des régions, les limites administratives ne correspondant pas aux limites de comportements politiques. On constate que dans la ceinture rouge de Moscou, les comportements ne sont pas homogènes et que chaque poche où le vote communiste est le plus faible correspond à un centre urbain.

Le cas de Moscou

Pôle organisateur de l'économie russe, il concentre le plus de richesse et contribue davantage à sa création qu'à l'époque soviétique, notamment avec la concentration des sièges des grandes sociétés qui est sans équivalent dans le pays. Tout le passage à l'économie ouverte sur l'international a été organisé depuis Moscou, les investisseurs étrangers ayant massivement créé des sièges et des filiales dans la région moscovite. Pourquoi cette préférence ? Moscou concentrait déjà des fonctions logistiques uniques dans l'espace soviétique: aéroports, centre des principales étoiles ferroviaire et routière ; et cela perdure dans un pays où aujourd'hui encore le niveau d'équipements, d'infrastructures de transports reste très faible. Il y avait là une singularité unique de la ville.

Cela dit, autant Moscou joue un rôle considérable dans l'organisation de l'économie russe, autant son rôle mondial reste très mesuré : ce n'est que la 17e agglomération mondiale et le Produit Urbain Brut la place au-delà du 50e rang mondial, loin derrière les grandes métropoles. C'est donc une ville plutôt pauvre et ses fonctions internationales restent peu importantes. Cela tient aux faibles ouvertures et aux multiples difficultés qu'ont rencontrées les investisseurs étrangers dans leur pénétration des marchés russes. Néanmoins, elle connaît des transformations remarquables de son tissu urbain. La création d'un centre des affaires (Ouest de Moscou City) équivalent à celui de la Défense génère un chantier considérable. D'autres éléments montrent l'effervescence qui anime la ville ; c'est l'arrivée d'un commerce de détail en dehors des immeubles, à proximité des lieux importants et des intersections, ou la construction d'immeubles post-modernes en plein centre. Malgré tout les habitants continuent et continueront à loger dans des immeubles collectifs de 10 à 18 étages, qu'ils soient riches ou pauvres. On poursuit donc l'édification de ce type d'équipement mais en incluant au rez-de-chaussée des modules commerciaux.

Par ailleurs, Moscou se veut une ville marquée par les symboles de l'Histoire et du folklore russes. L'époque soviétique, sous Khrouchtchev et Brejnev, a été marquée par une volonté très claire de faire de Moscou le modèle de la ville internationale socialiste. La construction des grands quartiers d'immeubles en plein centre s'est accompagnée de la destruction du patrimoine historique et en particulier religieux : 600 à 700 églises sur les 900 que comptait la ville ont été détruites. Maintenant, dans cette période de " rerussification ", on rénove, on construit des églises en s'appuyant sur les plans anciens. Dans le quartier des grands hôtels édifiés dans les années 1980 pour les Jeux Olympiques, on a bâti un Kremlin en bois qui rappelle les forteresses urbaines des XIIIème-XIVe siècles, la ville médiévale archaïque. Sur un îlot de la Moskova, on a érigé une statue-colonne de Pierre le Grand visible de partout. En même temps que l'on crée une capitale symboliquement russe, la ville se pare des grands symboles de la modernité capitaliste: publicités pour Pepsi, pour Samsung … et l'on conserve l'ancien monumentalisme que les particuliers améliorent, rénovent, équipent ( garages dans la cour intérieure, fenêtres PVC à double vitrage… )

En conclusion, on peut donc dire que cette ville est en bouleversement permanent, en chantier, en perpétuelle transformation.

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.

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