|
|
||
|
|
||
par Marc Ferro,
Cette réflexion permet de replacer le communisme dans un ensemble plus général.
Elle s'articule autour de six points.
I- " Le monde renversé "
comparaison des révolutions française et russe dans leur élan de départ :
1) le monde est renversé en 1789 en France :
· Le retournement est total ; on passe de la subordination au monarque à l'idée de la souveraineté nationale: jusque là le monarque était une émanation de Dieu ; seule l'Angleterre possédait un contrat entre le monarque et la Nation. Il y a dorénavant un rapport entre les citoyens et le pouvoir et cela jusqu'à aujourd'hui. C'est la Révolution de 1789 qui institue ce bouleversement complet.
· 1789 fait disparaître les ordres, brusquement. Le seul qui résiste à cette disparition, le clergé, est définitivement anéanti en 1905.
· Les citoyens sont dorénavant égaux, à tous niveaux. La société devient alors une poussière d'individus puisqu'il n'y a plus rien pour les agglomérer (ordres, corps ).
De plus, ce n'est plus l'ordre social qui commande l'ordre économique mais l'inverse. Ce " Grand Retournement " totalement novateur est fondamental.
· En 1789, naît la Nation. Jusque là, c'était la monarchie ou l'Etat qui gérait la société, en passant par des hégémonies conflictuelles (XVIe le siècle espagnol, le XVIIe le siècle français ). En réaction aux guerres dues à ces conflits est né un système d'idées qui voulait substituer à la lutte entre les Etats une idéologie des Droits de l'Homme (Montesquieu ). C'est elle qui a affaibli le système monarchique. Mais, lorsque celui-ci s'effondre, c'est la nation qui le remplace et non les Droits de l'Homme Ainsi, sous Napoléon Ier, la Nation française conquiert l'Europe et conduit à la naissance ou à la renaissance d'autres nations : Allemagne, Italie, Russie dans les années 1830.
2) Le monde renversé en Russie en 1917 :
la statue d'Alexandre III déboulonnée pendant la Révolution Russe
· Le monarque et la monarchie disparaissent.
· Les ordres meurent même si en Russie ils n'existaient pas à proprement parler.
· La souveraineté du peuple , qui existe en paroles, disparaît
· La représentation de la Nation est remise en cause par la Révolution Bolchévique tout comme la politique nouvelle moderne fondée sur la division " gauche-droite "(1) puisque la Révolution Bolchévique a fondé une division nouvelle reposant sur la notion de parti avec le parti communiste.
Cette situation est le fait du marxisme qui considère qu'il a une connaissance scientifique du monde et de la société. C'est une idée nouvelle.
· La Révolution de 1917 est donc autre chose que celle de 1789 ; c'est pour cela que :
· Ce sont les ouvriers, à Pétrograd en 1917, qui convoquent les entrepreneurs pour leur dicter le nouveau droit ouvrier.
· Ce sont les étudiants d'Odessa qui convoquent leurs professeurs pour leur dicter le nouveau programme d'Histoire (l'histoire de Byzance est abandonnée au profit de l'histoire du marxisme)
· Ce sont les soldats qui convoquent les prêtres parce que " il est temps de donner un sens à votre vie ".
· Ce sont les acteurs qui affirment que ce sont les comédiens qui doivent choisir les programmes .
· Ce sont les enfants qui demandent à être les seuls à porter les armes puisqu'ils sont petits et faibles (pétition, avril-mai 1917).
La Révolution Russe a ainsi tout fait basculer ; c'est une explosion politique, culturelle, une bombe sociale(2).
1) Les demandes des Français en 1789 :
· Ils pensent que si tout va mal c'est que le Roi n'est pas au courant et qu'il est mal conseillé. "On ne dira plus : Ah, si le Roi savait tout cela ! " est-il écrit dans un cahier de Doléances d'une paroisse proche de Saintes.
· Les injustices dans la société deviennent insupportables. Ce n'est pas le Roi qui est perçu comme responsable, mais ses représentants. Par exemple, les militaires logent la troupe de façon arbitraire (cahier de Doléances proche de Sézanne), les officiers bloquent l'accès aux grades et empêchent la promotion sociale. Ces faits provoquent l'ire des populations.
Il n'y a pas de revendications populaires excessives ; personne ne veut renverser le monde. Le renversement ne sera que la conséquence des résistances.
2) Les demandes des Russes en 1917 :
· Les ouvriers demandent 8 heures de travail, des salaires décents, des douches, pas de fouilles à l'usine, des comités d'usine. Ce sont des demandes légères quand on sait que leur salaire équivaut au prix de deux miches de pain par jour.
· Les paysans demandent le partage des terres non cultivées et leur redistribution à chaque génération selon le nombre d'enfants.
· Les soldats demandent le respect de leur dignité, qu'on ne les tutoie pas, qu'on ne soit pas grossier envers eux. Ils ne demandent pas d'arrêter la guerre. Un régiment conduit même une offensive, sans ses officiers, afin de montrer qu'il est patriote et nationaliste. Les soldats découvrent que l'armée est un élément répressif et c'est pour cela qu'ils montrent bien qu'ils sont nationalistes.
Ces revendications, extraordinairement modestes, ne sont jamais satisfaites, ce qui engendre les explosions sociales. La saisie des propriétés en 1917 dans les campagnes russes,
la " Grande Peur " dans les campagnes françaises en 1789 se comprennent dans cette logique.
Ni Robespierre, ni Lénine n'en sont responsables. Il n'y a pas de bolchéviques dans les campagnes russes, seulement le parti S.R.. Les paysans français n'ont pas lu les Philosophes. La tentation très contemporaine (moins de vingt ans) de vouloir en faire retomber la responsabilité sur Marx ou Bakounine d'un côté, sur les Lumières et Rousseau de l'autre, est une construction théorique absurde.
III- du principe d'équité au principe de nécessité
Les deux révolutions connaissent la même évolution.
1) Au départ, ce sont des Révolutions de justice et d'équité :
1789 naît dans la joie et l'espérance ; il règne un grand sentiment de générosité. Même s'il y eut des massacres le 14 juillet, la nuit du 4 Août est quelque chose d'extraordinaire dans les esprits. De nombreux nobles et membres du clergé font don de leurs droits (calcul ? difficile à dire mais c'est souvent fait avec enthousiasme et sincérité).
En février 1917, les gens dansent et pleurent dans les rues, c'est une vraie kermesse.
Ces Révolutions se veulent être des Révolutions de justice et d'équité et toutes deux sont guidées par des juristes. Saint-Just, Barnave, Robespierre sont des avocats et de ce fait plus proches de la société que les politiques, car les juristes connaissent les situations précises des hommes, les drames(3), les causes, souvent malheureuses Ce sont donc les avocats qui incarnent la Révolution.
En Russie c'est la même chose. Kerenski fut l'avocat des nationalités (juives, arméniennes, géorgiennes ) dans le contexte de la russification des années 1890-1913. C'est lui qui ouvrit les prisons. Lénine lui aussi fut avocat même si ce fut pour une courte durée.
Les juristes, en tant que politiques, sentent les besoins des populations et sont en harmonie avec celles-ci, mais les revendications minimales ne seront pas satisfaites.
2) Le sentiment de la nécessité s'impose :
Les révolutionnaires passent alors au sentiment qu'il faut pratiquer la violence pour " ouvrir les portes ", contraindre les oppositions. Les deux Révolutions pratiquent la violence du fait du " sentiment de la nécessité " : la France entre dans cette logique en 1793 quoique la tendance se soit amorcée dès 1791-92 après la fuite du Roi, quand il y eut association de la noblesse et de la réaction monarchique. La Russie s'y installe dès 1917 avec la résistance des grands propriétaires, des industriels, de l'armée, qui tous, associés à la noblesse, s'opposent aux réformes.
C'est au nom de " la nécessité " que Saint-Just explique qu'il faut exécuter le roi, " parce qu'il est roi, il est criminel ". Les Girondins, les Feuillants sont plus modérés: ils soulignent que Louis XVI n'a pas été contre la Révolution au début (c'est lui qui convoque les Etats Généraux), mais simplement mal conseillé. Saint-Just ne veut pas écouter ces arguments : pour faire une Révolution, il faut se débarrasser du roi.
Lénine dit la même chose lorsqu'il affirme en mai-juin 1917 qu'" il faut arrêter les capitalistes " ; il n'est pas alors pris au sérieux(4). Pourquoi dit-il cela ? Ce n'est pas parce que les capitalistes sont méchants (ce serait un argument de l'équité), mais parce qu'ils sont un obstacle à l'instauration du socialisme (c'est un argument de la nécessité).
C'est toujours au nom de " la nécessité ", c'est-à-dire du succès de la Révolution, de la construction du socialisme, que le régime communiste envoie aux goulags. Quand en 1918 à Pétrograd, Zinoviev est épouvanté par les violences faites par les gens du peuple contre les bourgeois et qu'il s'en plaint à Lénine, celui-ci répond qu'il n'a rien compris. Si l'on veut que la Révolution triomphe et ne pas avoir l'air de " chiffes molles " (sic), il faut laisser la vengeance populaire s'exprimer ; c'est le principe de nécessité qui veut cela.
En 1789 comme en 1917, l'argumentaire de la nécessité se substitue donc à celui de l'équité.
IV- les légendes nées sur ces Révolutions
Elles sont nées bien évidemment a posteriori.
1) En France :
C'est la mode de dire, depuis une vingtaine d'années, que si le peuple se conduisait de façon aussi violente et brutale dans sa vengeance : " c'est la faute à Robespierre, c'est la faute à Rousseau " parce que le peuple s'était nourri d'idées fausses.
Ce discours est tenu dès le XIXe siècle et il demeure très vivace.
Roger Chartier a remarqué que l'on accusait Rousseau d'être responsable des violences du peuple car il a prôné l'égalitarisme. C'est peut-être vrai pour quelques dirigeants mais de nombreuses violences n'émanent pas de ceux-ci. Le peuple a-t-il lu Rousseau d'ailleurs ? Et si Rousseau écrit, c'est parce qu'il y a des injustices ; son égalitarisme émane de celles-ci.
La pensée contre-révolutionnaire fait retomber sur les écrits les plus révolutionnaires, tels ceux de Rousseau, les conséquences de cette violence et de cette demande qui aboutit aux Petite et Grande Terreurs. Pourtant la Petite Terreur (les massacres de septembre) est venue d'en bas, Robespierre n'en est pas responsable. La Grande Terreur a été installée par le " haut ", par le pouvoir alors que Marat était déjà mort.
Ce qui est commun entre ces deux violences, c'est que ni Marat, ni Robespierre ne les ont désavouées.
2) En Russie :
Lénine fait la même chose. Jamais il ne désavoue la terreur venue d'en bas. Tout comme Robespierre, il lui ajoute une grande terreur venue d'en haut (lutte contre les Menchéviks ). C'est d'ailleurs la seule dont on parle car des témoins subsistent.
On a tendance à " surcréditer " la terreur venue d'en haut et à minimiser la terreur venue d'en bas, alors que le pouvoir n'a jamais désavoué la terreur populaire. Les dirigeants doivent l'assumer s'ils veulent garder la réalité du pouvoir. Ainsi Robespierre ne critiqua jamais les crimes de Nantes, il les assume.
V- les jugements que l'on peut porter sur les deux Révolutions
De 1789 à nos jours, il existe trois types de jugements sur 1789: ceux de l'anglais Burke, de l'allemand Fichte et du français Tocqueville. Ces trois hommes sont quasi contemporains de la Révolution(5) mais ce qu'ils disent prévaut également pour 1917.
1) Le jugement de Burke :
Burke passe actuellement pour le plus réactionnaire et traditionaliste de tous les critiques de la Révolution Française ; ceci est vrai si on lit ses écrits, mais faux au regard de ses actes. Il s'est battu pour l'indépendance des Etats-Unis, pour les libertés anglaises, pour la Révolution Française. Il écrit en 1790 avant les grandes violences de la Révolution.
Il dit que les droits de l'Homme sont une aberration, tout comme l'idée de vouloir faire table rase du passé .
Les droits de l'homme sont l'affirmation des droits de l'individu (liberté de penser, de religion ), mais nous ne sommes pas seulement des individus, nous appartenons à une société, une communauté. Il dit en substance que les hommes ne sont pas seulement des citoyens de la République, mais aussi des Bretons, des Corses, des catholiques Aussi ne consacrer que les droits de l'Homme, c'est ne pas consacrer les droits de la personne. Ces droits vont nous dissocier de la société. Aujourd'hui, beaucoup de gens pensent que la société est " une mer de sable " car nous n'avons plus d'ancrage dans celle-ci du fait de cette individualisation.
La Révolution Française, dit-il, veut effacer le passé, rompre avec lui ( avec l'ordre, la tradition, l'Eglise, la monarchie ), mais ces coutumes ce sont les Français qui les ont fabriquées et faire table rase du passé signifie détruire l'identité nationale.
En Russie c'est le contraire. En 1917, Lénine et les Bolchéviques disent que les droits de l'Homme sont des droits bourgeois car ils assument l'autonomie des droits de l'individu mais nous sommes rattachés à des classes sociales (paysanne, ouvrière ). En s'opposant aux droits de l'Homme, la Révolution communiste fait du "Burke " !
2) le jugement de Fichte :
Fichte affirme que " nous ne sommes pas des castors ", que l'Homme veut exister en tant qu' individu. Il refuse d'être attaché à des fonctions attribuées d'office, chacun voulant construire sa propre vie. En cela Fichte est révolutionnaire.
La Révolution donne à l'individu cette possibilité de se dissocier de son groupe et de construire sa vie. Cela veut dire pouvoir fixer des objectifs personnels. L'épanouissement de l'individu est alors possible alors que l'existence des ordres, de la monarchie absolue donnait une limite à son expansion .
Lénine affirme le contraire. " Soyons des castors ! ", " tous pour le plan quinquennal !". Il faut privilégier les objectifs communs et non l'individualisme bourgeois.
Lénine est donc contre Fichte (pourtant favorable à la Révolution) et pour Burke (opposé à celle-ci).
3) Le jugement de Tocqueville :
Il écrit vers 1850-60; c'est un aristocrate traditionaliste, mais cela ne l'empêche pas d'avoir des analyses pertinentes.
Il dit que la Révolution Française s'est dressée contre l'absolutisme monarchique mais en a créé d'autres que ce soit celui du Comité de Salut Public, de Napoléon... Tous ces absolutismes renforcent le jacobinisme et le pouvoir central. La Révolution a changé les hommes qui instrumentalisent le pouvoir, mais elle ne l'a pas divisé comme le pensait Montesquieu. Le " sommet " exerce un ascendant de plus en plus fort, alors que la Révolution devait l'amoindrir. Plus on avance dans le temps et plus le pouvoir du haut est fort (celui du Roi, de Robespierre, aujourd'hui celui des technocrates ).
La Révolution faite pour le casser n'a réussi qu'à changer les hommes qui disposaient de la souveraineté et non la part de souveraineté dont disposait chaque homme.
Il affirme aussi que les principes mêmes de la Révolution sont contradictoires : les principes de Liberté et d'Egalité s'opposent car si l'on proclame l'égalité, on entrave notre liberté puisque tous nous aspirons à être des chefs. Notre liberté exige que nous ne soyons pas tous égaux.(6).
Les idées de Tocqueville peuvent aussi s'appliquer à la Russie. Le nationalisme est passé d'un régime à l'autre (russe puis soviétique), il y a donc continuité. Ainsi, la Révolution qui devait être une rupture, est une continuité. Le dernier livre de Katamara Gondratieva(7) montre que les rites des dirigeants de l'URSS sont les mêmes que sous le régime tsariste. La hiérarchisation très forte demeure comme par exemple avec les salaires mais aussi la restauration. Il y a ainsi des restaurants pour étudiants, d'autres pour les professeurs mais également pour les dirigeants d'universités, pour les présidents de l'Académie des Sciences(8) La division du pouvoir par le privilège est la base de l'organisation. Le pays très hiérarchisé procède d'un système monarchiste.
La continuité que Tocqueville imagine entre l'avant et l'après Révolution se retrouve en URSS avec le nationalisme, le respect des traditions, les promotions, la hiérarchie des grades.
VI- Cette analyse peut-elle s'adapter à une lecture parallèle du nazisme et du communisme ?
Le monde fut-il renversé en Allemagne en 1933 ? Non, seul le pouvoir est renversé puisque l'aristocratie cède sa place aux plébéiens (= les buveurs de bière) alors qu'en 1917 en Russie ce sont toujours des hommes issus de la bourgeoisie qui détiennent ce pouvoir . Les classes populaires, issues du monde paysan, n'y accéderont qu'à la seconde génération.
Le monde ne se renverse donc pas de la même façon. En Allemagne, il n'y a aucun changement, la société civile perdure, l'armée demeure l'armée, les institutions se sont ralliées au régime. Quand Rommell se révolte contre le Führer, il le fait contre la défaite et non contre le régime.
Le monde communiste a-t-il détruit la société civile en Russie ? Oui, l'armée change, petit à petit, elle n'est plus l'armée, ses dirigeants sont ceux du parti et vice et versa. On ne sait plus qui est qui.
Est-il vrai de dire que c'est parce que la Révolution a détruit la société civile que l'URSS a connu tous ces crimes ? Non. En Allemagne aussi il y a des crimes alors que la société civile n'a pas été détruite. L'armée russe par exemple n'a pas participé à la terreur comme l'armée allemande. Tous les crimes russes furent ceux de la Tchéka, du NKVD, du Guepéou, du KGB alors qu'en Allemagne ce fut le fait de l'armée.
Tous ces crimes, nazis ou soviétiques, ont donc une autre cause que la destruction ou non de la société civile.
Questions du public
1) Question :Quand on compare nazisme et communisme, on remarque qu'il y a eu volonté de transformer le monde de la part des deux régimes; n'est-ce pas un point commun ? Réponse : Oui mais vouloir changer la société est la fonction même d'un nouveau régime ; Mitterrand a lui aussi voulu changer la société.
Les projets d'Hitler et des Communistes reposaient sur des bases différentes mais appartenaient à une même sphère idéologique, (sphère que l'on retrouve dans les démocraties mais de façon atténuée) : le triomphe de la Science.
On croit depuis le milieu du XIXe siècle que les Sciences vont améliorer la race humaine, la vie sociale, la vie des gens grâce aux progrès techniques. C'est une véritable foi fondée sur la certitude que la Science résoudra tous les problèmes techniques, scientifiques, idéologiques, humains. Mais cet appel à la science qui balaie tout ne suit pas la même voie dans les régimes démocratiques et totalitaires. Dans les démocraties, au moins jusque dans les années 1950, on croit aux progrès surtout techniques mais aussi sociaux et politiques : la sécurité sociale est un progrès, la démocratie également (si on ne croyait pas à ce progrès, on ne voterait plus).
En Allemagne et en Russie, l'idéologie du progrès est différente.
· Le marxisme jugeait qu'il est LA méthode qui permet de comprendre comment fonctionne une société, un peu comme la médecine permet de comprendre comment fonctionne le corps humain. Le marxisme est donc l'instrument scientifique qui permet d'analyser le fonctionnement de la société. Comme on veut améliorer la société , on va de ce fait améliorer l'Homme en multipliant les progrès sociaux, en changeant les rapports entre les individus. L'eugénisme n'est pas utilisé ; les idées de Lyssenko ne portaient que sur la volonté de transformer la nature et non l'homme .
Le recours aux asiles psychiatriques s'explique dans cette logique car si on refuse de reconnaître la vérité d'une analyse scientifique, c'est que l'on est fou. Aller contre cette vérité scientifique est absurde ; c'est pour cela que Lénine et Staline pensaient qu'il n'y aurait plus d'opposants. Les communistes français jugeaient que cette analyse scientifique ne peut pas être le fait d'un homme, car on ne peut pas raisonner tout seul, la science étant un travail collectif.
· Le nazisme évolue vers l'eugénisme : Goebbels peut dire " nous serons le régime qui appliquera la biologie sociale " et affirmer que l'extermination des races " inférieures " (infirmes, noirs, juifs, tziganes ) permettra de résoudre la question sociale, car ainsi il n'existera plus d'êtres inférieurs. C'est l'apport du nazisme à la science.
L'effondrement des deux régimes ne repose pas sur les mêmes bases.
· Le régime communiste reposait sur la croyance qu'il a une analyse scientifique, donc exacte, de la société. Quand ils se sont rendus compte que l'analyse scientifique était fausse, les hommes n'ont plus cru à la scientificité du régime et l'ont abandonné. Le régime s'est donc effondré de l'intérieur.
Il n'y aura jamais de jugement des crimes du goulag, car les Russes savent qu'ils sont tous coupables, le régime s'étant effondré de l'intérieur : tous y ont participé, ne serait-ce que pour profiter de l'ascension sociale.
· Le régime nazi s'est effondré parce qu'il a été vaincu de l'extérieur. Il n'y a donc pas de repentir. A Nuremberg, au nom d'une éthique, seuls les responsables ont été jugés et non les coupables(9). Cela a contribué à diffuser le sentiment d'innocence de la part de la population allemande(10). C'est un sentiment totalement différent de celui de la population russe.
2) Question : Si le monde fut moins renversé par les nazis, n'est ce pas parce que le régime est resté moins longtemps en place et fut vite confronté à une guerre ?
Réponse : Rester moins longtemps au pouvoir n'est pas une raison puisque c'est tout au début que les bouleversements s'imposent : en Russie tout se passe entre 1917 et 1919, en France entre 1789 et 1794 , en Allemagne ,il n'y eut pas ces bouleversements.
3) Question :Vous avez insisté sur la destruction de la société civile, cette question n'est-elle pas sans intérêt puisque les crimes furent commis chez tous ?
Réponse : Insister sur la société civile était important car depuis trente ans on a dit que la spécificité de l'URSS était son parti unique et que c'est à cause de lui qu'il y eut les crimes. Est-ce vrai ? Non, car même si un parti unique n'est pas une démocratie, certains peuvent être plus ou moins démocratiques puisque l'on peut ou non y appartenir, le discuter. Donc dire que les crimes reposent sur l'existence du parti unique est fausse ; ce qui compte c'est comment on y entre. Le parti communiste est la science, aussi est-ce le haut qui décide. Et c'est la spécificité de l'URSS, le parti a absorbé toutes les autres institutions (syndicats ) il a donc détruit la société civile.
4) Question : L'idée de la " nomenklatura classe dirigeante " est-elle toujours pertinente ? Qu'est-elle devenue ?
Réponse : Elle va bien ! Mais cela dépend de la branche dans laquelle elle évoluait. Les élites économiques, celles qui ont acquis l'usine, les moyens de production dont elles disposaient, se sont maintenues. Les gens ont privatisé ce qu'ils avaient en charge(11). L'autre nomenklatura s'est dissoute.
J.Sapir dit que 15 % de la société a bien réussi sa reconversion (dans la mode, les armes, 3ème Révolution Indusrielle, l'espace ), que 40 % n'a pas bougé et a gardé les mêmes activités, le dernier groupe a vu sont niveau de vie baisser. Il n'y a pas de grèves car toutes les institutions (hôpital, université, le bureau ) sont pour les Russes un cocon et permettent d'avoir un réseau de relations et des avantages (achat de nourriture à la cantine à un prix inférieur au marché, commerce informel dans la communauté de travail ). Se mettre en grève c'est mettre fin à ces avantages. Ceux qui sont en grève, les mineurs, sont ceux qui sont bien payés.
5) Question : On a dit qu'il y avait des mafias car l'URSS n'a pas de droits (ex. droit du commerce) , est-ce vrai ?
Réponse : Dès que l'on parle de la Russie, on parle des mafias. Mais mafia est un mot. Ce que l'on appelle en France " trafic d'influence " et " abus de biens sociaux " est appelé en Russie mafia. Il existe chez nous une tradition d'anti-soviétisme que la presse relaye. Elle se fonde sur les écrits des journaux russes qui dénoncent, comme le font ceux de France, les trafics en tous genres. De ce fait, ces problèmes sont grossis, voire exagérés .
notes
1. Cette division " gauche-droite " existe toujours, nourrit notre discours politique et fabrique notre monde politique. Nous savons ce que cela veut dire, ce que cela représente même si certaines décisions que nous pensons à gauche, sont prises par la droite comme la Sécurité Sociale, le vote des femmes Même si cette opposition est actuellement remise en cause, quand nous nous disputons , c'est à partir de ces notions.
2. De la même façon la perestroïka de 1985 fera elle aussi tout basculer.
3. Marc Ferro a constaté la même chose pour l'Algérie des années 1950-60.
4. Il a alors quelques 150 voix sur un millier de votes.
5. Burke (1729-1797), Fichte (1762-1814), Tocqueville (1805-1859)
6. Cette idée est taboue car elle critique les principes mêmes de la Révolution.
7. K.Gondratieva est l'auteur de " Bolchéviques et Jacobins "
8 Cette hiérarchisation est découverte fortuitement par M.Ferro en 1985 alors qu'elle fonctionnait encore.
9. Ce fut un sujet qui suscita une discussion entre les juges : doit-on juger les responsables ou les coupables c'est à dire ceux qui ont exécuté les ordres.
10. Les Allemands ont également dit que au procès de Nuremberg que c'étaient les vainqueurs qui jugeaient les vaincus ; ce n'est pas totalement faux mais c'est un vrai procès où les accusés ont pu se défendre avec des avocats allemands.
11. Ces privatisations furent diverses ; ce fut l'usine mais aussi la cour d'un immeuble et même la photocopieuse d'un bureau !
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.