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La place de la Russie dans le monde : perspectives

Par Alain Fromental,

Ce texte est un témoignage terrain d'un travail de conseil en Russie de 1988 à ce jour. Son but est d'apporter une vision différente des commentaires faits par la presse et une réflexion personnelle sur les perspectives que peut représenter la Russie pour les Européens.

La Russie : une découverte tardive

Rien ne me prédisposait à travailler dans le développement des relations avec la Russie !

Après avoir suivi fait l'Ecole Supérieure de Commerce de Dijon et un MBA à l'Université de Géorgie j'ai travaillé comme ingénieur en organisation au groupe Bossard sur des contrats de réorganisation des systèmes logistiques et financiers de distribution internationale pour des groupes tels que Philips et Honeywell-Bull puis rejoins le groupe SCOA (aujourd'hui CFAO/groupe Pinault). Ce groupe de commerce et distribution à l'international comportait plus de 140 sociétés de distributions (supermarchés, concessions automobiles, camions, matériels agricole …) implantés dans plus de 45 pays (Afrique, Amérique, Europe, Asie). Une fois par an le groupe réunissait ses cadres travaillant dans les filiales de distribution françaises et étrangères perpétuant ainsi une tradition de culture à l'international.

Après avoir participé comme organisateur à 'optimisation logistique et financière des systèmes d'approvisionnement des filiales de distribution j'ai pris la direction des bureaux d'achats (en France, Japon et HongKong) en biens d'équipements.

En 1988 le groupe SCOA m'a demandé d'évaluer les perspectives de son bureau de représentation en Russie :

Cette mission consistait à analyser les activités du bureau Moscou de la filiale Compagnie Olivier, et de proposer une stratégie pour le futur si l'enjeu en valait la peine. Je ne parlais pas Russe et connaissais peu ce pays mais j'avais une large expérience de la distribution à l'international.

La Russie soviétique d'alors était " sombre " : lorsque vous pénétriez dans Moscou la ville était peu éclairée et triste. A huit heures du soir, plus moyen de manger, les restaurants étaient fermés. Le personnel des hôtels était peu aimable voir agressif vis à vis du client étranger, les gens dans la rue semblaient sur leurs gardes.

Le directeur français du bureau de la Compagnie Olivier de Moscou était à ce poste depuis 15 ans et parlait couramment le russe. Très méfiant vis à vis de l'environnement il m'a longuement expliqué que dans les affaires les " Russes-soviétiques " étaient d'un premier contact facile, mais qu'il fallait beaucoup d'expérience pour arriver à saisir leur système de raisonnement et de valeurs pour réussir en affaires avec eux. Malgré son expérience du pays et des gens il obtenait peu d'affaires pour les sociétés françaises qu'il représentait (d'où ma mission).

Ce qui m'a frappé lors de ce premier contact c'est de sentir chez nos interlocuteurs une véritable volonté de changement : la " perestroïka " et la " glasnost " de M Gorbatchev commençait à produire des effets dans la tête des Russes. Ils souhaitaient découvrir l'économie de marché et la libre entreprise jusqu'ici considérés comme un péché capital, une hérésie dérangeant la planification de l'économie ordonnée et gérée par les fonctionnaires ! Les jours du système soviétique rigide et centralisé semblaient comptés.

Je fus également surpris de découvrir chez mes interlocuteurs une grande intelligence et une culture assez proche de la notre. Cela me changeait de pays à culture très différentes comme en Asie par exemple. Cette constatation me fit comprendre à quel point le rideau de fer (barrière politique artificielle) avait été efficace pour isoler l'Europe de l'Est de celle de l'Ouest pourtant si proche (3 heures d'avion pour Moscou, 7 heures pour l'Afrique, 9 heures pour l'Asie).

Je conclu de ma mission qu'un pays très proche de l'Europe de l'Ouest à la veille d'un processus de changement vers un système libéral, avec un potentiel humain et des ressources naturelles aussi considérables devait ouvrir des perspectives d'échanges économiques et culturels très importants à court et long terme.

En conséquence j'ai pu convaincre SCOA de poursuivre et développer sa présence en Russie notamment dans ses métiers de distribution à l'international.

Depuis cette époque je vais tous les mois en Russie (à Moscou et en régions) : j'ai suivi pas à pas sur le terrain l'évolution de la société russe dans sa formidable remise en cause.

En 1999 j'ai pris la direction du cabinet conseil Sofracop spécialisé depuis 1966 dans le développement des relations économiques et culturelles entre l'Europe (en priorité la France) et la Russie.

Points de repère du changement

Le 31 décembre 1991 : Union Soviétique = fin d'une époque

Boris Eltsine monte le drapeau de la nouvelle fédération de Russie sur le toit du Kremlin le 31 décembre à minuit: c'est le début d'une époque de turbulence. Alors que M. Gorbatchev avait essayé de faire évoluer le système soviétique vers plus de transparence et plus de libéralisme, Boris Eltsine fait alors le choix du changement brutal et définitif de système avec l'abandon du communisme et l'ouverture à la démocratie et à l'économie de marché.

1992, 1993 : les privatisations = anarchiques

Ce changement radical, non préparé a fait entrer la Russie dans une période floue, dangereuse et quasi-anarchique (comparable à la période de l'après guerre pour la France). L'état soviétique et son administration explose, il faut tout reconstruire à l'échelle de la Russie et tenter de maîtriser des privatisations non contrôlées engendrant tous les excès.

En 1992 une loi a redéfini les règles du jeux entre le Centre et les Régions pour éviter l'éclatement du pays.

1993 : les réformes = poursuite

En Avril les Russes votent " OUI " au référendum sur la poursuite des réformes. En Octobre Boris Eltsine réussit à gérer l'insurrection conservatrice du parlement russe menée par les anciennes forces communistes réfractaires aux nouvelles orientations.

En Décembre la privatisation est définie par la nouvelle Constitution : des actions (" voutchers ") seront distribués à la population. Les logements et les moyens de production sont alors privatisés. Le pays passe de manière plus ou moins sauvage, du tout public au tout privé.

1994 : la Russie se protège = hausse des droits de douane

Pour éviter l'effondrement de l'économie russe des barrières douanières sont mises en place pour limiter les importations notamment de biens de consommation.

Les premiers scandales financiers éclatent notamment l'affaire " MMM " opération visant à abuser les épargnants modestes en leur promettant des gains " mirobolants ", promesse jamais tenue !

La Russie se met en guerre contre la Tchétchénie : le risque d'éclatement politique de la Russie obsède les dirigeants, largement soutenus par l'opinion publique.

1995 : l'Etat russe se finance par les emprunts d'Etat : GKO

L'Etat russe cherche des financements pour tenir son budget notamment et met en place pour ce faire l'émission des GKO rémunérés à plus de 30% l'an (taux tenant compte de l'inflation galopante).

En 1996 Boris Eltsine = élection au suffrage universel

Après l'élection une crise éclate entre le président et les oligarques proches du pouvoir qui avaient financé la campagne de présidentielle : ces derniers souhaitaient prendre le contrôle économique du pays.

La remise en ordre effectuée par B Eltsine engagea la Russie plus avant dans le libéralisme démocratique.

En 1998 Grande crise financière avec dévaluation du rouble

Le secteur bancaire qui vivait en grande partie sur la spéculation s'écroule après la grande crise bancaire qui suivi la dévaluation de l'été.

Après la dévaluation du rouble, le coût des produits importés explose, la production locale est revalorisée et monte en flèche.

En effet, avant 1998, les chaînes de supermarché importaient 75% des produits de consommation d'Europe après la crise de 1998, il sont progressivement remplacé par des produits locaux redevenus compétitifs et conditionnés selon les mêmes normes, redonnant ainsi un nouvel essor à de nombreuses usines dans tout le pays.

En 2000 les experts occidentaux commencent à croire à la réussite du changement en Russie.

Les experts les plus pessimistes après la crise de 1998 sont surpris de constater que l'économie russe se redresse et que le rouble se stabilise déjouant ainsi leurs prédictions catastrophiques faites en 1998.

Il est important de souligner que bien qu'ayant traversé une période chaotique, proche de l'anarchie en 1992/1994, la Russie n'a jamais renoncé à avancer vers la démocratie et l'économie de marché malgré les sacrifices imposés par ce changement radical.

Expériences de terrain

Mon but est de montrer à travers mes 10 années de terrain que le changement en Russie est en marche et ce malgré les problèmes créés par cette période de transition et souvent dramatisés par la presse occidentale (mafia, corruption, catastrophe écologiques…).

Il y a un décalage entre l'image que l'on reçoit en Europe de la situation en Russie et la réalité, je souhaite contribuer à le réduire par ce témoignage n'ayant aucune prétention théorique. Je pense bien au contraire que la Russie a une capacité d'adaptation surprenante pouvant déjouer toutes les prévisions.

L'observation concrète du changement je l'ai faite non seulement à Moscou mais également en Régions telles que Saratov, Irkoutsk, Kazan, Rostov …

1988 Création d'une des premières JV tel que souhaité par M Gorbatchev

En 1988 le Gosplan (planification) et le Gossnab (approvisionnement) étaient les deux grandes institutions qui faisaient fonctionner l'économie centralisée et planifiée de l'Union Soviétique.

Le patron du Gossnab, proche de Gorbatchev, voulant faire preuve d'initiative et suivre les réformes, nous a proposé de créer avec les services de sa gigantesque structure sa première " joint venture " (terme Gorbatchévien).

Il s'agissait de créer une structure industrielle et commerciale privée ayant pour but de fabriquer des sacs poubelles avec du plastique de récupération. Les partenaires français (SCOA et un industriel spécialisé dans ce domaines) devaient s'associer aux " services " du Gossnab chargé de la récupération des plastiques. Le montant du transfert de savoir-faire et des équipements (28 millions de Francs) étaient garantis par la Vnesheconombanque, banque du commerce extérieur de l'Union Soviétique.

Le patron du Gossnab, M. Voronine a pris part personnellement aux négociations en nous recevant à plusieurs reprises dans son bureau impressionnant (100 mètres carrés, grande table de négociation avec les boites de crayon et à côté de son bureau d'innombrables téléphone dont un rouge directement relié au Kremlin).

Nous avons discuté pendant des jours et des jours pour essayer de définir les principes de fonctionnement de cette société mixte qui était la troisième JV crée en Union Soviétique, dans une atmosphère lourde qui sentait encore l'époque de la guerre froide. Les textes juridiques n'étaient pas encore adaptés pour ce type de nouvelle structure : c'était une première en Russie.

Ce pari fut réussi grâce au soutien politique reçu par le projet : la société a été crée sous le nom de Sofraplast (plastique franco-soviétique), l'usine a été installée, les sacs ont été produits et vendus !

Les résultats de gestion ont été décevants après le départ des experts français chargés du lancement car à l'époque au-delà de la volonté politique de créer ce nouveau type d'entreprise, les compétences en management des cadres (ex- fonctionnaires) nommés à la direction générale étaient quasi-inexistantes.

Sofraplast fut un pionnier de la période de transition, son exemple a été utilisé pour faire avancer la réglementation et la législation du pays : le changement était en route y contribuer même à cette échelle modeste était un " challenge " hors du commun.

1989 Création d'une JV de service avec la Mairie de Moscou

Nous avons négocié avec la Mairie de Moscou la création d'une JV ayant pour but la promotion des échanges entre la mairie de Moscou et celle de Paris qu'ils soient culturels, techniques ou commerciaux.

Le Maire M. Saïkine tout comme M Voronine voulait avancer dans la direction indiquée par M Gorbatchev en donnant à ses services une ouverture vers les pays occidentaux pour en apprendre les techniques. Cette initiative rompait le monopole des relations avec les pays étrangers du Ministère des Affaires Etrangères.

Là aussi les discussions préliminaires ont été longues mais plus simples que pour Sofraplast dans la mesure où l'investissement était modeste puisqu'il ne s'agissait pas d'industrie mais de service.

La société mixte Procop a permis d'organiser pour les cadres de la Mairie des rencontres avec leurs homologues français et une formation dans le domaine de la gestion technique et financière des services municipaux.

La difficulté de cette expérience des premières heures du changement fut de maintenir la pérennité de l'activité de l'entreprise, ses dirigeants locaux n'ayant aucune expérience de la gestion d'entreprise et le milieu fonctionnaire environnant regardait cette nouvelle structure avec beaucoup de suspicion.

A partir de 1992 : distribution automobile à Moscou

La société Citroën nous a demandé d'organiser en tant qu'importateur la distribution et l'après vente de ses véhicules en Russie, sachant que le groupe SCOA avait une grande expérience de ce métier en France, en Afrique et en Asie.

A travers la Compagnie Olivier nous avons été parmi les premières sociétés étrangères à organiser l'importation, la distribution ; l'après vente et la promotion d'une marque étrangère en Russie post-soviétique.

Une société commerciale de droit russe " OCM " (Olivier Citroën Moscou) a été crée pour ce faire dirigée par des cadres français expatriés.

Son personnel technique (mécaniciens, spécialistes pièces …) russe recruté et formé aux méthodes occidentales a été très efficace. La gestion a été assurée par des cadres occidentaux qui ont du faire face pour développer l'entreprise aux lourdeurs voir aux incohérences de l'administration locale. Le personnel d'encadrement russe a été plus difficile à gérer à cause de son absence d'adhésion aux objectifs de l'entreprise. Les valeurs de l'entreprise occidentales leur étaient inconnus : rapports entre capital et travail, entre salariés et actionnaires entre salaires et dividendes …. Pour eux le simple fait de travailler dans l'entreprise leur donnait l'impression d'en avoir les droits de propriété.

La compréhension des valeurs de l'entreprise en milieu démocratique et libéral était la clé du changement des mentalités vers le nouveau système économique.

" OCM " est aujourd'hui une des plus anciennes sociétés commerciales de droit russe géré par du personnel français de la nouvelle période post soviétique ayant survécu à toutes les contraintes de la période de transition. Elle poursuit aujourd'hui son développement dans un contexte presque normalisé avec un personnel ayant une forte adhésion aux valeurs défendues par l'entreprise.

A partir de 1992 : Agroalimentaire à Saratov et Rostov

Première mission : diagnostique sur la productivité de la production agricole russe

Ce secteur vital pour la Russie n'avait plus les performances attendues et la France, pays de tradition agricole, souhaitait aider la Russie sur ce thème par une action bilatérale.

Nous avons été appelé par le directeur général des usines chimiques de Balakovo (800 KM au sud de Moscou, région de Saratov) qui voulait comprendre les problèmes auxquels étaient confrontés les kolkhozes locaux.

Ce personnage très respecté dans sa Région avait un vrai sens du management et de l'entreprise (dans notre contexte aurait pu être patron d'une grande entreprise). Ses qualités lui avaient valu une carrière chaotique : dans l'ancien système soviétique l'esprit d'entreprise était un défaut grave dans la mesure où il pouvait conduire à entrer en contradiction avec le plan.

Avec l'aide financier du gouvernement français, nous avons commencé à travailler sur ce projet. Nous avons recruté comme experts 6 agriculteurs français de la Région d'Auxerre reconnus pour leur professionnalisme et intéressés par cette mission inhabituelle.

Il y avait parmi eux des éleveurs (vaches et porcs) et des céréaliers leurs exploitations ayant une surface moyenne de 200 hectares. Le but pour eux était de discuter avec leurs " homologues " russes directeurs de kolkhozes d'une surface moyenne de 12000 hectares. Ils sont allés sur place pour échanger pendant une semaine sur le terrain leurs impressions avec les 6 directeurs de kolkhozes de la Région chargés de leur faire visiter leurs exploitations. Signe des temps nouveaux, tout leur a été montré: les cultures, l'élevage bovin et porcin..

Le bilan a été fait sur les plus et les moins :

Sur le plan technique les experts français ont constaté que leurs interlocuteurs savaient parfaitement où ils en étaient. Ils ont constaté que certains des produits (semences, engrais, produits phytosanitaires …) et certains matériels (semoirs, préparatrice de sol)étaient moins performant qu'en France ce qui expliquait les différences de productivité. Ils ont constaté quelques anomalies méthodologiques issues de la période soviétique d'industrialisation de la production agricole imposée par le " Plan " : des cadences de travail totalement irréalistes étaient imposées aux ouvriers agricoles : un conducteur de tracteurs recevait une prime s'il labourait à plus de 7 km à l'heure. Les experts français ont rappelé que pour eux la qualité de la plantation était inversement proportionnelle à la vitesse du tracteur !

Sur le plan de la gestion les experts français ont constaté une absence de connaissance chez les directeurs de kolkhozes qui étaient surtout des directeurs techniques, la gestion étant assurée par l `administration locale, régionale et Fédérale. Ils ont également constaté l'absence de structures d'assistance pour permettre la substitution d'une agriculture " nationali sée " par une agriculture privée : pas de coopératives, pas de banques spécialisées dans l'agriculture (type " Crédit Agricole "), pas de centre de gestion. Ils ont constaté enfin que la pression fiscale était très forte et que les crédits avaient des taux irréalistes proche de 20% donc inaccessibles ! En réaction les directeurs de kolkhozes avaient mis sur pieds un système de trocs, en utilisant une partie de leur production pour financer l'indispensable !

En conclusion techniquement le diagnostique pour améliorer la productivité était fait, mais économiquement rien n'était mis en place pour permettre l'investissement nécessaire.

Deuxième mission amélioration du management au niveau des unités de production

Les agriculteurs russes connaissant leurs problèmes de productivité il leur fallait investir pour les résoudre.

Pour obtenir les fonds nécessaires aux investissement les directeurs de kolkhozes devaient apprendre à négocier un crédit auprès des banques locales ou auprès des investisseurs.

Nous avons donc travaillé (avec l'aide financière de la France et du programme européen Tacis) avec les directeurs de kolkhozes à partir de leur comptabilité pour déterminer leur situation financière à partir de quelques indicateurs de gestion clés.

Ceci a permis dans un deuxième temps d'élaborer un business plan réaliste et un plan de financement en conséquence.

Avec ces documents nous avons pu aider les directeurs de kolkhozes à négocier des crédits auprès des banques locales ou à rechercher des investisseurs locaux ou étrangers.

Troisième mission : création d'un centre de conseil régional pour l'amélioration de la gestion et des finances

Intéressée par notre démarche au niveau des kolkhozes, l'Administration Régionale nous a demandé de créer une base de données financières avec 70 entreprises de la régions pour disposer d'une comparaison des performances financières en milieu russe des entreprises entre elles (chaque entreprise pouvant être mesurée par rapport à la moyenne du groupe de référence).

Cette approche permettait de conseiller chaque entreprise pour améliorer sa gestion, d'aider les meilleures à obtenir des crédits, d'aider également l'Administration Régionale à choisir les projets d'investissements pouvant bénéficier d'aides financières publiques.

En conclusion, cette action a permis de mettre en évidence que le problème de l'agriculture russes se situait dans le domaine de la gestion. Il convenait par ailleurs d'améliorer l'environnement économique, financier et fiscal pour réussir cette période de transition de l'économie planifiée vers l'économie de marché en économie libérale.

Nos interlocuteurs (directeurs de kolkhozes ou responsables de l'Administration Régionale) ont été convaincus de cette nécessité et ont participé efficacement à nos actions d'organisation réalisées sur place et en France.

1998 Echanges culturels à Irkoutsk (Sibérie Orientale)

En Sibérie, Irkoutsk est un véritable carrefour de communication avec l'Asie. Cette ville a accueilli depuis des années de nombreux déportés et déplacés dès l'époque Tsariste (Polonais, Allemands), et possède une culture très européenne en conséquence de nombreuses associations étrangères y sont implantées.

Nous avons eu l'idée de créer dans cette ville une fondation internationale appelée " Maison de l'Europe " et la mairie d'Irkoutsk a accepté de le soutenir. Le programme européen Tacis a assuré le financement des études.

La " Maison de l'Europe du Baïkal " rassemble les institutions, les associations, voire les entreprises locales motivées pour développer une liaison avec l'Europe et leurs contre-parties dans différents pays d'Europe (France, Allemagne, Belgique, Italie, etc…). L'originalité du projet est de constituer un lieu d'échanges et une main tendue entre la ville et l'Europe pour développer des échanges culturels et économiques.

A Kazan, capitale du Tatarstan, la municipalité nous a demandé de les aider à créer une maison de l'Europe en mettant l'accent sur les échanges économiques. Le maire de Kazan considérait que le développement des échanges économiques serait logiquement suivi par le développement des échanges culturels.

Un tel projet aurait été impensable dans la période soviétique : les relations extérieures étant sous le contrôle exclusif du Ministère Fédéral des Affaires Etrangères : là encore signe des temps témoignant du changement profond en cours en Russie.

Voilà quelques exemples d'actions que nous menons au sein de Sofracop depuis 10 ans cela doit vous montrer que progressivement mais inexorablement la Russie découvre le sens de " l'entreprise " et s'y adapte que ce soit au niveau des entreprises privée ou de certaines administrations notamment en Régions.

Cette constatation vérifiée à chacune de nos missions sur place est déterminante pour poursuivre avec ce pays notre action d'organisation du développement des échanges au sens large avec les pays d'Europe et plus spécifiquement la France.

La Russie en 2001 : perspectives ?

Caractéristiques locales

Différences culturelles

Pour réussir en Russie il faut prendre le temps de comprendre les différences de culture et de système de valeurs qui existent entre les Russes et nous. La plupart des échecs des entreprises françaises dans leur tentative d'implantation en Russie peuvent s'expliquer par l'impasse faite sur cet apprentissage des différences culturelles.

En résumé on peut noter deux principales différences : l'une est liée à l'influence du système soviétique, l'autre au caractère slave.

La mentalité liée au système soviétique :

Les principales caractéristiques en sont : Une grande méfiance vis à vis de l'Etranger (réminiscence de la guerre froide). Un grand formalisme dans la rédaction des textes et des procédures administratives (syndrome du tout administration)

Une référence au monopole pour chaque activité (absence de notion de concurrence)

L'influence sur les mentalités de l'ex-système soviétique devrait progressivement diminuer au fil du temps. L'âme slave :

Pour comprendre ce qu'est " l'âme slave " il faut lire le Joueur de Dostoïevski (livre autobiographique assez court).

Le Russe est joueur par nature il aime notamment le jeu d'échecs et les jeux de hasard comme la roulette (russe !).

Dans les affaires il a un comportement de " joueur d'échecs ", il ne montre pas à son partenaire sa tactique de jeux, il joue, malheureusement pour les partenaires naïfs, pour gagner par " échec et mat ".

Bien souvent dans les négociations l'investisseur européen pense partenariat alors que son interlocuteur russe pense " échecs et mat ".

Parce qu'il aime tenter le hasard le partenaire russe est par ailleurs capable de se remettre en cause complètement pour faire un coup s'il pense avoir trouvé une opportunité qui pourrait doubler sa mise, quitte à tout perdre !

Ce sens du jeux développe chez les Russes une imagination débordante (ce qui peut donner des résultats inattendus) mais crée par ailleurs dans les relations d'affaires un climat permanent d'insécurité.

L'important pour les Européens n'est pas de porter des jugements sur ce fait mais s'adapter : la naïveté ne trouve pas grâce chez les Russes.

La culture

Les Russes ont un niveau moyen de culture plus élevé que dans bien des pays d'Europe : à l'époque du communisme, chaque usine avait sa Maison de la Culture, son sauna, sa salle de spectacle, sa bibliothèque, sa crèche et son dispensaire. La culture et les livres étaient omniprésents.

Solidarité familiale et sociale

Les Russes ont toujours su courber la tête devant l'autorité (tsariste puis soviétique), mais pour leur vie personnelle ils ont toujours su trouver des solutions pour survivre aux périodes les plus difficiles comme la période actuelle: retraites et salaires non versés, inflation galopante, insécurité …

Les Russes ont une grande solidarité familiale, ils vivent à plusieurs générations dans le même appartement (souvent 4), chacun participe à la vie collective pour gagner de l'argent, s'occuper du quotidien, élever les plus jeunes et cultiver la " datcha ".

Ils ont également une solidarité sociale en s'échangeant localement des produits et des biens créant ainsi une économie souterraine échappant totalement aux statistiques.

Cette capacité d'adaptation explique leur extraordinaire résistance aux évènements.

La langue

La langue russe est complexe notamment en grammaire. Sa maîtrise opérationnelle est très difficile si cette langue n'a pas été étudiée à l'école. Il faut en conséquence travailler avec des cadres expatriés parlant russe et des interprètes locaux généralement d'excellents linguistes. Le personnel technique local n'a pas ou peu appris les langues étrangères.

10 ans de transition

Les grandes étapes de cette périodes peuvent être résumées comme suit :

Avant 91 : la planification rigide

La société russe d'avant 91 était bloquée par le système soviétique : contrôlée par le parti, les structures administratives (innombrables), les structures professionnelles. Le plan quinquennal était la " bible " régissant tout tant sur le plan social qu'économique.

Le péché impardonnable à l'époque était de faire preuve d'esprit d'entreprise (qualité essentielle dans les système économiques occidentaux) car cela contredisait l'esprit de la planification.

91-95 : l'accaparement Anarchique :

A partir de 1991 la Russie a connue une véritable foire d'empoigne pour l'accaparement des richesses (production, immobiliers, commerce …). Du tout Etat on est passé au " tout privé " sans aucun contrôle. Les anciens apparatchiks étaient les mieux placés pour se servir.

96-98 : Embourgeoisement

L'Etat s'est progressivement reconstruit. Il y a eu un consensus pour plus d'ordre : ceux qui avaient accaparé des biens importants dans la période précédente cherchant à les protéger en les légalisant. Dans cette phase d'embourgeoisement on a vu dans les rues de Moscou les policiers en civil progressivement remplacer les " bandits " armés.

Aujourd'hui :

Concurrence

A Moscou, il y a aujourd'hui un certain nombre de secteurs notamment dans les services qui sont rentrés dans un véritable marché concurrentiel à l'occidental.

Dans la restauration il y a saturation du marché : seul le meilleur survit, celui qui ne s'est pas adapté en offrant le meilleurs service (qualité + prix) disparaît.

Dans la distribution c'est le même processus : les meilleurs se développent, prennent des parts de marché (raisonnement inconnu avant) et les moins bons ferment.

Petit à petit les Russes intègrent le concept occidental où le vrai succès durable dépend d'abord du professionnalisme et non des relations et des passe droits.

Management

Les Russes qui ont accumulés des biens ont pour souci aujourd'hui de faire fructifier leur capital. Ils mettent aux commandes de leurs entreprises de jeunes cadres (30 / 40 ans) ayant reçu une formation de manager aux Etats-Unis ou en Europe.

L'Académie d'Economie d'Irkoutsk (12 000 étudiants) avec qui nous travaillons dans le domaine de la formation au management ne cesse de se développer car la demande de formation initiale et continue en management est très forte. Son poids dans les futurs enjeux internationaux

Nationalistes plus qu'expansionnistes

Les Russes sont très attachés à leur pays : ni Napoléon, ni Hitler n'ont pu mettre la main sur la Russie. Malgré les difficultés provoquées par la période de transition en cours ce sentiment n'est pas remis en cause bien au contraire.

J'ai été surpris de sentir la détermination féroce de mes interlocuteurs pour protéger l'intégrité territoriale de la Russie dans le problème de la Tchétchènie : il est hors de question qu'une des minorités qui compose la Grande Russie décide de devenir indépendante. Cette détermination est liée à la crainte de l'éclatement : si le gouvernement cédait sur la Tchétchènie, le Daghestan suivrait et donnerait des idées à d'autres régions. 

Mes interlocuteurs russes, par contre, ne regrettent pas la séparation d'avec les Pays de l'ex-Union soviétique (y compris les pays de l'actuelle CEI tels que l'Ukraine ou le Kazakhstan par exemple).

Régionalistes

Il y a chez les Russes un sentiment d'appartenance régionale : ils souhaitent que leur région soit efficace, progresse, soit meilleure que les autres, etc… En Sibérie les habitants se sentent d'abord sibériens, ils le disent avec fierté sans pour autant remettre en cause leur sentiment national russe.

Autrefois le maire de la ville n'était qu'un fonctionnaire comme un autre. Aujourd'hui il existe une relation plus forte entre les citoyens, leur maire et les représentants élus.

Solidarités culturelles dans les relations internationales

Dans les relations internationales, ils ont un réflexe de solidarité avec les gens qui partagent les mêmes critères ou les mêmes valeurs culturelles, voire religieuses.

Pour le Kosovo mes interlocuteurs russes ne posaient pas le problème sur l'angle humanitaire comme en Europe, le fond du débat pour eux était une lutte entre les Serbes orthodoxes et les Albanais musulmans et par conséquent il fallait soutenir la Serbie.

Rejet du modèle américain ?

Le syndrome de méfiance par rapport aux américains est toujours présent.

Le modèle américain a fasciné les Russes au début des année 90 parce que c'était un Etat de taille et d'organisation comparable. Mais aujourd'hui les Russes se sentent loin du mode de raisonnement américain et plus proche de l'Europe.

Pression des grands voisins : l'Asie à l'Est, les Pays Musulmans au Sud

A l'Est de la Russie, en Sibérie orientale, le commerce de proximité avec la Chine se développe.

La montée en puissance économique et politique de la Chine est impressionnante. L'administration communiste favorise cette expansionnisme économique. Son influence économique est forte dans les pays voisins.

Au Sud de son territoire, la Russie doit gérer ses relations politiques et commerciales avec les Républiques Musulmanes. En Tchétchènie, les Russes suspectent un soutien des populations rebelles locales par des Etats Musulmans du sud.

Les futures relations entre la Russie, l'Asie et les Pays Musulmans du Sud concerneront de très près l'Union Européenne.

Les relations avec l'Europe

Dans un futur proche l'Europe occidentale, élargie, ne pourra faire le poids face aux deux ensembles gigantesques que sont les Amériques et l'Asie sans la Russie.

Les relations Europe-Russie seront une donnée fondamentale dans les enjeux géopolitiques de demain.

En conclusion, je pense que l'Europe de l'Ouest reste aujourd'hui dans un mental de scepticisme à l'égard de la réalité du changement en Russie par manque d'informations objectives et complètes.

Il y a pour moi une évolution historique logique entre la transition initialisé par M Gorbatchev, sa mise en œuvre réalisée par M Eltsine et sa mise en ordre en cours de réalisation par M Poutine.

Ces trois hommes aux tempéraments très différents ont été adaptés par leurs qualités personnelles aux périodes pour lesquelles ils ont eu et ont les commandes du pouvoir.

Une nouvelle génération de jeunes et brillants cerveaux (autrefois destinés aux Instituts de Recherche du Complexe Militaro-Industriel, aujourd'hui ayant souvent reçu une formation en Occident) prennent progressivement les commandes des entreprises de la nouvelle économie et les font progresser très vite vers un professionnalisme concurrentiel.

Je pense qu'à terme les investisseurs européens bâtiront des alliances plus stables avec les sociétés russe qu'avec les sociétés chinoises par exemple parce que c'est la logique d'une proximité géographique et culturelles la Russie.

Un nouveau départ

Je pense que la Russie étonnera par la rapidité de son adaptation au système de valeurs défendues dans les démocraties d'Europe Occidentale à économie libérale ce que mes propos avaient pour but de vous faire sentir.

Les experts sur la Russie commencent à l'écrire et le dire :

Edouard LUCAS écrit dans le Nouvel économiste :

" C'est vraiment le moment de s'intéresser au marché russe pour y vendre ou pour y investir et tirer parti du cours du rouble qui renforce la compétitivité des productions locales. ".

Jacques Sapir, en juillet 2000 a intitulé son plaidoyer : " Le retour de la Russie ".

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.

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