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Le communisme en Russie,

nouvelles approches historiographiques

par Vincent LELIEVRE,

Plus que toute autre, l'historiographie de l'URSS a été marquée par les présupposés idéologiques et politiques de ceux qui la faisaient tout en étant des citoyens, participant à une vie politique et ayant une opinion politique sur la nature du régime soviétique et sur sa place dans les rapports internationaux. L'étude de l'URSS a en particulier été longuement pervertie par la Guerre Froide et par la propagande que celle-ci a suscitée.

La recherche historique a d'autre par été rendue très difficile par d'importants problèmes méthodologiques : présence d'une histoire officielle totalement manipulée à des fins politiques, problème de sources (pas d'accès aux archives) problèmes des falsifications statistiques (peu nombreuses comme l'ont établi Alain Blum et Jaques Sapir), graves biais statistiques dont surtout une comptabilité en production brute et non en valeur ajoutée. Jusqu'au milieu des années 1960, l'historiographie soviétique est dominée aux Etats Unis et en Grande Bretagne mais non en France par un modèle d'analyse dit " totalitaire ". A partir du milieu des années 1960, alors que le modèle totalitaire est critiqué et abandonné par la majorité des auteurs anglo-saxons au profit d'un modèle dit " révisionniste ", il s'impose en Europe de l'Est et rebondit en France en concurrence avec le modèle révisionniste. La chute du système soviétique (1989-1991) et l'ouverture partielle des archives relancent alors et les polémiques et la recherche authentique qui a renouvelé les perspectives.

I- L'historiographie soviétique jusqu'au milieu des années 1960

1- Le paradigme totalitaire

L'entre deux guerres a vu naître et se structurer un nouveau type de système politique, qualifié de totalitaire. Ce terme désigne habituellement des dictatures d'un type nouveau, celles de Mussolini, d'Hitler et de Staline.

A partir des travaux de Hanna Arendt (1), les politologues américains Carl Friedrich et Zbigniew. Brzezinski (2) ou Jacob Talmon (3) formalisent les éléments constitutifs des régimes totalitaires en un modèle caractérisé par 5 ou 6 traits constitutifs : un parti unique, une idéologie unique vérité d'Etat, un régime de terreur, des citoyens isolés par la destruction de tous les groupes autonomes (partis, syndicats associations) et parallèlement mobilisés et intégrés dès l'enfance par des organisations officielles qui quadrillent la société (parti unique et ses appendices par classe d'âge et par profession), un contrôle par le parti de toute l'information qui n'est plus que propagande, un contrôle centralisé de l'économie.

On débouche sur une présentation du totalitarisme comme régime immobile et immuable, monolithique, capable de se reproduire mais pas de se transformer. C'est la forme achevée, radicale, absolue de la dictature.

Cette analyse des structures du système totalitaire est souvent combinée avec une vision du fascisme, du nazisme et du communisme comme religions séculières ou idéocraties, avec les travaux d'Eric Voegelin (4), Raymond Aron (5) et Waldémar Gurian (6).

Cela conduit à voir dans les régimes totalitaires les produits d'une idée et c'est en particulier le cas de J.Talmon (7) pour l'URSS. Il soutient aussi que le totalitarisme a sa matrice dans la philosophie des Lumières. Le rationalisme des Lumières engendre deux courants démocratiques qui découlent d'une même culture : le libéralisme, empiriste et pluraliste et le totalitarisme, holiste et messianique. Les précurseurs du totalitarisme sont donc Rousseau (théorie de la volonté générale), Robespierre (premier praticien de la Terreur) et Babeuf (première conspiration communiste).

Les historiens de l'école totalitaire ont dominé la production historique sur l'URSS aux EU et en GB dans les années 1950/70. Les travaux de M. Fainsod (8), L. Schapiro (9), A. Ulam (10), R. Conquest (11) ont particulièrement illustré cette école.

Les plus lucides des historiens partisans du modèle (M.Fainsod, L.Schapiro) ont tôt admis la distance entre le modèle et les pratiques réelles, en particulier la subsistance de nombreuses zones d'autonomie échappant au contrôle de l'Etat. F. Fainsod avance alors la notion de « totalitarisme inefficace ».

Le modèle totalitaire est utilisé en France par R Aron (12) qui le reformule de manière moins abstraite, plus historique et sur la base d'une vision plus nuancée du communisme, soulignant les différences de nature qui, au-delà des similitudes séparent le nazisme du stalinisme et l'importance de l'évolution après 1953. Ses analyses sont développées dans la revue Preuves créée en 1951 à laquelle collabore H. Arendt.

2- Les analyses extérieures au modèle totalitaire

Mais le modèle totalitaire n'épuise pas l'historiographie des années 1950-60. Il existe en particulier en France des travaux extérieurs à cette problématique. Il est significatif que l'œuvre d'H. Arendt ne soit publiée en français qu'à partir de 1972…

Mentionnons tout d'abord le courant d'histoire officielle dont le modèle est fourni en 1938 par l'Histoire du PC de l'URSS. Elle ne relève pas des historiens mais des seuls dirigeants politiques et vise une légitimation politique.

Il existe ensuite une histoire (et une géographie) militante mais non officielle, écrite par des universitaires membres du PCF mais soumis aux règles et contraintes scientifiques. C'est le cas par exemple des enseignements sur l'URSS dispensés à l'IEP de Paris dans les années 1950-60, par des universitaires membres du PCF : P. George (géographie économique), J. Bruhat (histoire) J. Baby (philosophie marxiste), avec en contrepoint l'enseignement des sciences politiques par R. Aron.

P. Georges joue un rôle déterminant dans la vulgarisation sur l'URSS en particulier à travers ses Que Sais-Je sur L'économie de l'URSS (1ère édition 1946) et Géographie de l'URSS. Il donne une image très positive de la situation économique soviétique et des bilans élogieux à partir des statistiques officielles. C'est la source durable de la vision optimiste de l'URSS présentée dans les manuels de géographie du secondaire par exemple.

Un autre pôle est issu de l'extension des études universitaires slaves vers le contemporain. A la Sorbonne, R. Portal, Directeur de l'Institut d'Etudes slaves, professe au début des années 1950 un cours sur la période soviétique avec l'étude de la Révolution russe et l'histoire des systèmes agraires en Russie et en URSS.

Au début des années 1960, il envoie en URSS un certain nombre de ses étudiants : M. Ferro, A. Besançon, H. Carrère d'Encausse, J.L. van Regemorter que F.X. Coquin et R. Girault avaient précédés de peu. Il dirige aussi la thèse de M. Lewin.

Les travaux de M. Ferro ou M. Lewin débouchent sur une analyse qui tranche avec les études de l'école totalitaire en restituant au social toute sa place. M. Ferro (13) montre que l'insurrection d'Octobre ne se réduit pas au coup d'Etat bolchevique mais qu'elle est inséparable de l'action révolutionnaire populaire en cours. Il analyse le processus de bureaucratisation - absolutisation du pouvoir à partir d'un double foyer : le sommet mais aussi la base.

M Lewin (14) montre comment le pouvoir, animé par une volonté de moderniser et contrôler le monde agricole jugé archaïque et réfractaire au socialisme utilise, dans une véritable fuite en avant, des méthodes de plus en plus autoritaires et violentes car il se heurte à la résistance des paysans, ce qui génère dans les campagnes, au terme d'une véritable guerre entre l'Etat et les paysans, la mise en place de rapports néo-féodaux avec un système agraire organisé pour le prélèvement et non pour la production dont les dirigeants sont ultérieurement prisonniers.

Toujours dans le domaine de la recherche universitaire, et bien qu'elle ne soit pas consacrée à l'URSS, il faut souligner le tournant que constitue en 1964 la thèse pionnière d'A Kriegel (15) Aux origines du PCF. Contre tous ceux qui jugeaient impossible un travail historique en histoire contemporaine et contre les Annales qui rejetaient l'histoire politique, elle fait du communisme français un objet d'étude historique soumis aux règles universitaires de scientificité. Consacrée à la greffe du bolchevisme sur la tradition ouvrière française, cette thèse reste très largement étrangère à la problématique du totalitarisme.

Un autre pôle est constitué par l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et sa VIe section créée en 1948. Elle ouvre 4 directions d'études consacrées à l'URSS. On y trouve R. Portal (histoire), G. Friedman (économie), H. Chambre (sociologie rurale). En 1948, C. Bettelheim est recruté par F. Braudel. Membre du PCF, il a séjourné à Moscou en 1936. Ecarté du PCF en 1937, il est chargé en 1938 par le gouvernement d'étudier la planification soviétique et publie en 1939 La Planification soviétique, réédité en 1945. Il s'oriente vers une analyse critique du système soviétique comme capitalisme d'Etat.

Un autre courant d'analyse est alimenté par le Bulletin publié à partir de 1949 par B. Souvarine. Des désenchantés du marxisme ou du communisme présentent de manière très critique la situation économique et la planification. Il faut souligner également l'importance des analyses proposées dans la revue Socialisme et Barbarie par C. Lefort et C. Castoriadis, dans une perspective marxiste critique d'origine trotskyste.

L'historiographie française se situe donc largement en dehors de la problématique totalitaire au moment où celle-ci est dominante aux EU.

II- LE TOURNANT DES ANNEES 1965-1980

1- La critique du modèle totalitaire

Les insuffisances du modèle totalitaire conduisent à sa remise en cause, d'autant qu'après la déstalinisation, le bloc totalitaire apparaît moins compact. Il devient évident que la société existe et agit même dans ce système.

Dès le milieu des années 1960 aux EU, le modèle totalitaire est soumis à une critique radicale.

a- Dès 1964, L. Haimson (16) publie un article fondateur d'une école dite « révisionniste «. Il remet en cause certains postulats antérieurs en démontrant par exemple, qu'en 1914, il existait une situation révolutionnaire et qu'Octobre n'est pas seulement un coup d'Etat réussi mais le résultat d'une authentique révolution.

b- R. Tucker (17), R. Medvedev (18) et S. Cohen (19) affirment que le vrai léninisme c'est la NEP (1921-1928) et le véritable héritier légitime de Lénine, Boukharine. Il y avait bien une voie vers le socialisme, non pas celle de Staline mais celle de Boukharine : croissance par étape et industrialisation progressive.

Les historiens I. Deutscher (20) (trotskiste polonais installé en GB) ou E.H. Carr expliquent quant à eux le stalinisme par l'arriération du pays.

En 1970, le colloque de Belagio sur Le stalinisme, dirigé par R.Tucker, marque un tournant. La thèse centrale c'est que le stalinisme n'a rien à voir avec le léninisme.

c- Un autre courant (J. Hough (21)) s'attache à démontrer l'existence, même sous Staline, de progrès économiques et sociaux, d'une mobilité sociale dont ont bénéficié des soviétiques issus de couches très modestes. Cela explique le consensus dont bénéficie largement le régime malgré la terreur.

Par ailleurs, il soutient qu'il existe en URSS un pluralisme institutionnel et des rivalités d'intérêt entre ces institutions qui, pour ne pas être gérées selon les formes libérales démocratiques n'en déterminent pas moins des dynamiques. On est loin de l'immobilisme prêté au système par le modèle totalitaire. Le stalinisme n'est plus le seul résultat des initiatives de Staline mais le résultat de tensions internes entre forces sociales (la collectivisation comme affrontement entre villes et campagnes, entre prolétariat et communautés paysannes) ou entre le centre et la périphérie.

A la limite, J. Hough et surtout J.A. Getty (22) en arrivent à affirmer que l'URSS n'est pas totalitaire, c'est simplement une dictature cherchant une voie non capitaliste de développement et de modernisation et une réponse aux problèmes de l'arriération de la société, une manière pour un pays paysan et arriéré de se moderniser rapidement. La terreur était nécessaire pour briser les féodalités constituées par les clientèles des 1ers secrétaires de région.

Beaucoup de révisionnistes témoignent avant tout de leur volonté de démolir le modèle totalitaire, exagèrent l'autonomie du social, minimisent la Terreur et l'usage systématique de la violence pour résoudre les conflits. Ils posent malgré tout des questions essentielles. La Révolution de 1917 est-elle un accident ou un événement inscrit dans l'évolution politique sociale antérieure de l'Empire russe ? Y a-t-il continuité ou rupture entre léninisme et stalinisme ? L'atomisation du corps social est-elle réelle ? La Terreur suffit-elle à expliquer l'adhésion au régime ? Dans quelle mesure n'y a-t-il pas des phénomènes d'ascension sociale mais aussi des luttes d'intérêts ? La société est-elle passive ? Quels sont les mécanismes et structures de résistance (familles, groupes nationaux...) ?

Les révisionnistes proposent aussi un modèle d'analyse articulé autour de trois thèmes majeurs : le refus de la toute puissance du politique et de l'idéologique, la réaffirmation de l'autonomie au moins partielle de l'économique et du social, le refus d'une lecture présupposant l'unité et la continuité du système de 1917 à 1991.

2- L'historiographie « révisionniste» hors des Etats-Unis

Le terme est très contestable en dehors du champ intellectuel américain car il sous-entend une succession chronologique qui n'est pas celle qu'on constate en France par exemple...Ce qui est certain c'est que l'historiographie de l'URSS stalinienne évolue dans le sens d'une prise en compte de la complexité des situations et en particulier de la relation entre le pouvoir, ses objectifs et ses moyens d'une part, la société et ses réactions d'autre part.

Devenus précurseurs du courant dit «révisionniste» M. Lewin ou M. Ferro produisent des travaux qui échappent aux schémas totalitaristes et analysent les sociétés sous-jacentes à l'apparence monolithique des Etats staliniens. La Révolution de 1917, la Guerre civile, la collectivisation des campagnes, le Goulag sont interprétés d'une part dans la longue durée de l'histoire russe et d'autre part dans le contexte social de l'Etat post-révolutionnaire, en dehors de l'approche qui tendait à tout expliquer par des catégories exclusivement politiques.

M. Ferro (23) poursuit son analyse de la nature du pouvoir en URSS comme produit de la bureaucratisation du pouvoir et de la tendance à l'hégémonisme du parti bolchevik mais aussi comme résultat de l'émergence des nouvelles couches sociales constituant le nouvel appareil d'Etat introduisant la notion de plébéianisation des élites dirigeantes.

M. Lewin (24) souligne que « comme tout Etat, l'Etat soviétique n'est pas un Etat flottant au-dessus de tous les autres éléments, sur l'histoire elle-même». L'Etat soviétique n'est pas un Etat indépendant du système social. Il est lui-même le produit d'un système social en constante évolution. Il récuse aussi la continuité et l'immobilisme totalitaire Ce n'est pas le même parti depuis 1917 et les bases sociales du régime ont changé. Donc le système politique a changé lui aussi. Le politique dépend du social et le social change. La société existe et pèse, en dépit des contraintes dont elle est l'objet.

Dans la filiation des analyses de C. Bettelheim qui poursuit sa réflexion critique sur l'URSS avec la publication entre 1974 et 1982 des volumes successifs des Luttes de classe en URSS de 1917 à 1941, B. Chavance et J. Sapir qui ont été ses étudiants rénovent l'analyse de l'économie soviétique, de ses dysfonctionnements et de ses spécificités. Par ailleurs E. Zaleski (25) qui dirige la Revue de l'Est fondée en 1970 et devenue Revue d'études comparatives Est-Ouest, montre comment la réalité économique soviétique ne saurait se réduire à l'analyse officielle du Plan et se trouve très éloignée du modèle de l'économie centralisée et planifiée par le Centre. Il distingue une économie explicite, planifiée et une économie implicite nécessaire au fonctionnement de la première et dans laquelle les notions d'autonomie et de concurrence, de marché, d'inflation ont leur place en raison de la confrontation entre les logiques de branche, les logiques régionales, les logiques d'entreprise face au Gosplan, avec des pratiques clientélistes et de troc entre les entreprises qui gèrent de manière autonome le recrutement de leur main d'œuvre.

J. Sapir (26) conclut que "le concept de totalitarisme ne peut nous aider à comprendre comment cette société fonctionne". Il insiste tout spécialement sur l'existence d'une sphère économique autonome que le pouvoir n'est pas en mesure de maîtriser à sa guise, intègre à son analyse les notions d'économie de pénurie (développée par J. Kornaï (27)) et de marchandage systématique. Il récuse le caractère socialiste du système soviétique et applique à ce qu'il appelle « capitalisme d'Etat de type soviétique « les méthodes d'analyse développée par l'école économique dite « Ecole de la Régulation» (M. Aglietta).

Il faut noter aussi les changements introduits par ce qu'on appelle « l'eurocommunisme « au sein de la production d'histoire communiste militante en Europe. Les historiens communistes italiens et français étudient plus librement leur histoire. J. Ellenstein (28) peut publier aux Editions sociales une Histoire de l'URSS en 4 volumes qui rompt avec bien des tabous même si elle reste marquée par un certain nombre d'oublis ou d'appréciations contestables.

A la fin des années 1980, les historiens « révisionnistes» sont très majoritaires aux EU et la majorité des spécialistes anglo-saxons récusent plus ou moins le modèle totalitaire… Toutefois, l'analyse en termes de totalitarisme reste largement représentée en particulier en France.

3- Le rebond du modèle totalitaire en Europe de l'Est et en France.

a- Le modèle totalitaire en Europe de l'Est

Au moment où le modèle totalitaire est remis en cause par l'historiographie anglo-saxonne, il fait une percée après 1968 au sein de l'intelligentsia d'Europe centrale et orientale dont la critique du système bureaucratique était restée jusque là étrangère aux catégories du libéralisme occidental.

Au cours des années 1970, la notion de totalitarisme est adoptée par des intellectuels souvent émigrés en Occident tels L. Kolakowski (29), M. Heller (30), A. Zinoviev (31). Toute une littérature dissidente soviétique va dans ce sens, de Soljenitsyne à Almaric.

A leurs yeux, après la mort de Staline, le totalitarisme persiste comme contrôle social total tendanciel. Certes le contrôle social absolu se révèle pratiquement impossible mais il reste le but d'un parti qui se veut omnipotent. Le totalitarisme de Brejnev vise toujours à réduire l'autonomie du social et de l'économique par le contrôle politique, avec moins de terreur mais un mensonge permanent, avec la manipulation de l'information et la reconstruction permanente de la mémoire. Le secret de la pérennité du totalitarisme n'est plus dans la terreur mais dans le contrôle social. A la limite on n'a plus besoin de la terreur, la mémoire de la terreur suffit.

b- L'école totalitaire en France

Au cours des années 1970, le modèle totalitaire fait une entrée en force dans la pensée politique et l'historiographie française. Comme le note F. Furet (32) " par un curieux retournement de situation, les professeurs américains détestent le concept de totalitarisme après l'avoir élaboré au moment où les intellectuels français l'étudient après l'avoir ignoré ".

Ce rebond s'inscrit dans un double contexte.

D'abord le contexte de l'évolution de la recherche historique en France. Il y a dans les années 1980 un intérêt croissant pour l'histoire immédiate et un retour de l'histoire politique, à l'IEP de Paris, avec R. Rémond, à Nanterre avec A. Kriegel, à l'Institut d'Histoire du Temps Présent, fondé en 1979. En 1988, R. Rémond publie Pour une Histoire politique.

Cette évolution touche aussi l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, (fondée en 1971 à partir de l'EPHE VIe section) et véritable laboratoire des Annales. Y entrent au cours des années 1970 des historiens qui s'intéressent au politique et à des problèmes d'histoire contemporaine. A partir de 1979, les Annales elles-mêmes appellent à réinvestir le problème du politique à partir des débats sur la Révolution française et des réflexions sur le totalitarisme.

Emerge alors le courant de l'histoire conceptuelle du politique avec pour livre fondateur, l'ouvrage de F. Furet Penser la révolution française (1978). Il plaide pour l'autonomie du politique par rapport au social : le processus révolutionnaire est une dynamique politique et idéologique autonome qu'il faut analyser en tant que telle et les conflits de pouvoir ne reflètent pas des intérêts économiques (cf. déjà sa lecture de la Révolution française en 1965). F. Furet préside l'EHESS entre 1977 et 1985 et le séminaire qu'il anime à partir de 1977 devient le foyer du courant de l'histoire conceptuelle du politique. Il rompt avec l'histoire économique et sociale annaliste trop imprégnée dit-il de marxisme et crée au sein de l'EHESS l'Institut R. Aron.

De son côté, l'IEP de Paris devient un des foyers de l'analyse en termes totalitaires avec les enseignements d' A. Besançon, H. Carrère d'Encausse ou M. Malia.

Le rebond du modèle totalitaire s'inscrit aussi dans tout un contexte politique : effet Soljenitsyne après la publication de l'Archipel du Goulag en 1974, craintes devant l'activisme international d'une URSS qui semble tirer alors tous les bénéfices de la détente (comme en témoigne le livre Après la détente (33)), puissante vague d'anticommunisme et de rejet, souvent hargneux, du marxisme venant non seulement des libéraux mais aussi des intellectuels ex-communistes (A. Besançon, F. Furet, A. Kriegel) ou gauchistes, attirés puis déçus par le maoïsme, horrifiés par ce que font les Khmers rouges au Cambodge. Le rejet du totalitarisme devient le mot d'ordre des déçus du maoïsme tels les « nouveaux philosophes « A. Gluksmann et BH Lévy (34).

La production est rarement originale, reproduisant avec trente ans de retard les vues de l'école totalitaire anglo-saxonne.

C'est ainsi que H Carrère d'Encausse (35) (professeur à Paris I et à l'IEP de Paris) produit une synthèse du point de vue de l'école totalitaire dans le Traité de science politique publié en 1985. Ses ouvrages historiques présentent une URSS rongée de l'intérieur par le réveil des nations et surtout par le dynamisme démographique des Républiques musulmanes, condamnée à la fuite en avant sur le plan international et donc incapable d'accepter des compromis durables, enfermée dans sa logique profonde : « le système soviétique est resté identique à lui-même depuis 60 ans...». Elle n'hésite pas à prédire en 1985 la pérennité du système totalitaire en URSS. Le moins que l'on puisse dire c'est que ses prévisions ne se sont pas vraiment vérifiées...

A. Besançon (36) développe une analyse du totalitarisme comme idéocratie c'est à dire comme régime engendré et structuré par une idée. L'originalité absolue de l'Etat soviétique c'est la place qu'il accordait à l'idéologie, « le principe et la fin du régime «, à laquelle le totalitarisme « s'ordonnait comme un moyen «. L'idéologie n'est pas un moyen du totalitarisme mais au contraire le totalitarisme est la conséquence politique, l'incarnation dans la vie sociale de l'idéologie». Comme J. Talmon, Besançon voit dans la Révolution française la matrice du totalitarisme et porte un regard très critique sur l'héritage rationaliste et révolutionnaire des Lumières, n'hésitant pas à écrire : « le nazisme et le communisme sont deux surgeons de la démocratie ou plutôt (...) ils sont les Dioscures que contient l'œuf de la Révolution française, le nationalisme et le socialisme (37)».

III- POLEMIQUES ET ACQUIS DEPUIS 1989

1- Un nouveau contexte

La chute du mur de Berlin (1989) suivie de la désagrégation de l'URSS (1991) et de l'ouverture des archives soviétiques modifient le champ de travail historique.

a- Nouveau contexte politique

Dès 1985, l'arrivée au pouvoir de M Gorbatchev, la perestroïka et la glasnost conduisent à s'interroger à nouveau sur la nature du régime soviétique. Les deux courants histo-riographiques concurrents y trouvent des raisons de confirmer leurs convictions.

L'école totalitaire (M.Malia par exemple) explique que dans un système centralisé, la crise ne pouvait commencer que par le haut. Les dirigeants soviétiques, désireux de préserver le rang de superpuissance de leur pays et conscients de l'échec du système économique de commandement ont constaté que la course aux armements devenait un luxe que l'URSS ne pouvait plus s'offrir. Il faut un répit pour réformer le système et le sortir de la « stagnation». Mais Gorbatchev et ses conseillers se révèlent alors des apprentis sorciers : l'introduction de la glasnost libère la vérité, réveille la société civile et sape les fondements du régime provoquant la ruine du système, impossible à réformer. M. Malia considère que l'effondrement du système confirme le caractère totalitaire des structures où tout se tient et l'impossibilité de le réformer. Il n'y a pas de troisième voie possible entre le maintien du système soviétique et sa disparition.

L'école révisionniste considère que les réformes de Gorbatchev témoignent au contraire de l'existence d'une société civile et de marges d'autonomies qui permettent de peser sur le pouvoir pour obtenir un tournant. Dans l'incapacité de mener rapidement à bien les réformes économiques, l'équipe Gorbatchev offre les réformes politiques dans l'attente des jours meilleurs. La libération de la parole par la glasnost révèle et amplifie le mouvement social et de dynamisme revendicateur (dont celui des nationalités). Comme par ailleurs la réforme économique échoue le système s'effondre.

b- Ouverture des archives

L'ouverture des archives soviétiques au printemps 1992 revêt donc une importance cruciale. Elles sont regroupées en trois fonds, dont seul le fonds concernant les archives de l'Internationale communiste et le PCUS pour les années 1917-1952 est accessible aux chercheurs occidentaux. Cette ouverture n'a donc permis de renouveler les perspectives que pour la période antérieure à 1953.

c- Débats et polémiques

L'écroulement de l'URSS et l'accès aux archives ravivent donc les discussions sur la nature du régime soviétique et les débats historiographiques entre les partisans du modèle totalitaire et ceux qui insistent sur l'autonomie des processus sociaux par rapport à l'emprise étatique.

Se greffe sur ce débat celui engagé à partir de 1987 autour des thèses d'Ernst Nolte (38) sur le lien causal entre le Goulag et Auschwitz : le Goulag génocide de classe serait l'original d'Auschwitz génocide de race. Les crimes communistes seraient non seulement antérieurs mais aussi logiquement déterminants par rapport aux crimes nazis, crimes préventifs constituant une réponse en partie rationnelle aux menaces de destruction qu'auraient fait peser l'URSS et les Juifs sur l'Allemagne. Cela débouche sur un autre débat: la légitimité ou non de la comparaison nazisme-stalinisme ou nazisme-communisme.

Interfère enfin avec les débats précédents une réflexion sur Vichy, la Résistance, le rôle du PCF et de l'antifascisme, menée dans le cadre d'une travail sur les « passés qui ne passent pas». Cette réflexion inclut un débat autour de la mémoire communiste et progressiste en France qui oscille entre histoire, devoir de mémoire, militantisme de la mémoire et abus de la mémoire et conduit à plusieurs reprise à de véritables dérives mémorielles.

Si aux Etats-Unis le débat entre modèle « totalitaire « et modèle « révisionniste « oppose plus ou moins une droite et une gauche, il reste confiné au monde universitaire. En France, compte tenu de l'importance du PCF qui a des ministres au gouvernement et où l'on trouve un peu partout des rues Lénine et une Place Stalingrad, le débat s'étend bien au-delà des cercles universitaires et traverse la société, d'où son âpreté.

2- La persistance du paradigme totalitaire

Elle est parfaitement illustrée par les travaux de R. Pipes, M. Malia et F Furet. R. Pipes(39) montre comment un groupuscule de conspirateurs impose sa dictature à une société atomisée.

M Malia publie en 1995 La Tragédie soviétique qui repose sur les postulats de base suivants : la primauté de l'idéologie, l'URSS était réellement socialiste (c'est la tentative de réaliser le socialisme qui a débouché sur la tragédie soviétique, légitimant par là même le seul modèle libéral), le régime soviétique c'est la dictature totalitaire absolue d'un groupuscule mu par une idéologie qu'il réalise en imposant sa volonté à une société atomisée.

L'autre grande synthèse fondée sur le concept de totalitarisme paraît la même année 1995 sous la plume de F. Furet avec Le passé d'une illusion. Il salue la fécondité de la démarche comparative de Nolte mais rejette la thèse du lien causal entre crimes communistes et crimes nazis. Il insiste sur le rôle déterminant de la Première Guerre Mondiale dans la genèse des totalitarismes. Il avance que l'antifascisme a été manipulé par les communistes pour occulter les crimes du régime soviétique. Il adhère enfin très largement au modèle totalitaire d'analyse du communisme qu'il présente comme la réalisation d'une utopie qu'il qualifie d'illusion, réduisant le communisme à l'illusion générée par sa matrice utopique. Il affirme l'unité et la continuité du système entre 1917 et 1991 : le parti est la seule autorité, toute puissante, régnant sur une société brisée.

En filigrane ressort l'image d'un ordre libéral comme le meilleur des mondes. Toute tentative d'émancipation humaine hors du cadre libéral est vouée à l'impasse sanglante. La pensée des Lumières hors du libéralisme (Rousseau), inclut d'ailleurs les signes annonciateurs du totalitarisme. On est frappé par sa vision totalement acritique du libéralisme comme tradition politique, intrinsèquement vertueuse et historiquement innocente, loin des analyses d'H. Arendt qui faisaient de l'impérialisme et du colonialisme des sociétés libérales l'une des sources essentielles du totalitarisme, oublieux aussi des complaisances des régimes libéraux pour le fascisme et le nazisme.

3- L'impact de l'ouverture des archives

a- Les controverses médiatiques

L'ouverture des archives est utilisée pour relancer une vision de l'histoire du communisme réduite aux mensonges et aux crimes. Une série d'ouvrages offre de l'URSS l'image d'une immense machine policière dont le noyau se trouvait dans l'activité des services secrets soviétiques. Ainsi, T. Wolton(40) accuse-t-il P. Cot et J. Moulin d'être des agents soviétiques (et son livre reçoit le soutien de F. Furet et A. Kriegel !). Tous ces auteurs, en mal d'effets d'annonce et de coups médiatiques plus que de recherche scientifique, oublient que les archives ne parlent pas d'elles-mêmes, « n'avouent « pas, ne livrent pas automatiquement la vérité, qu'on ne peut les utiliser sans respecter un certain nombre de règles de méthode. Ils diffusent une conception conspiratrice et policière du communisme faisant de tous les amis réels ou supposés de l'URSS des traîtres, au mépris des conditions concrètes dans lesquelles se construisent les trajectoires politiques de ces hommes et de ces femmes. Ce n'est plus le communisme que l'on condamne mais l'engagement de ceux qui ont (peut-être à tort mais avec des raisons qui n'étaient ni basses ni criminelles) cru en lui ou en la nécessité d'une alliance avec l'URSS contre les nazis. A la limite les combattants de Stalingrad ou les résistants communistes français deviennent des salauds complices des crimes contre l'humanité commis par Staline...

Le drame c'est que le démontage de leurs thèses simplistes mais médiatiquement frappantes demandent beaucoup de travail et d'attention (qui sait hors du cercle des historiens que les travaux de P. Vidal Naquet, des historiens de l'IHTP, de D. Cordier ont réduit à néant les thèses de T. Wolton?)

C'est dans ce contexte que paraît, en 1997, le Livre noir du communisme dont la préface provocatrice de S. Courtois déclenche une violente polémique. Se réclamant d'un devoir d'histoire et de mémoire, il reprend l'identification défendue par E. Nolte entre génocide de classe et génocide de race, affirme la nature intrinsèquement criminelle du communisme et dénonce avec A. Besançon (41) l'occultation, l'amnésie de la mémoire des crimes communistes, réclamant un Nuremberg du communisme.

Cette préface réduit le communisme à l'une des dimensions de son histoire, ce qui dès lors ne correspond pas à la réalité. Elle est contestée par certains des auteurs du Livre noir qui se dissocient publiquement du projet visant à réduire le communisme aux crimes et à la violence physique. La polémique a retenti jusqu'au sein de l'équipe de la revue Communisme qu'il avait fondée en 1981 avec A. Kriegel et que plusieurs chercheurs ont alors quitté.

b- Le véritable renouvellement des perspectives

Comme le montre N. Werth (42), l'ouverture des archives permet aux historiens de retrouver des conditions normales de travail grâce à l'étude des documents du Politburo et de la correspondance politique des élites, du flux des instructions, rapports et matériaux administratifs circulant au sein de la hiérarchie du parti ou de l'Etat (en particulier les rapports de la police politique), des innombrables lettres envoyées aux responsables locaux ou nationaux, des archives du Goulag.

Il est dès lors possible de préciser le fonctionnement des instances supérieures, les mécanismes de prise de décision, les relations entre les différents organes dirigeants. Cela permet de mieux cerner le petit groupe de dirigeants formant une clique autour de Staline.

On peut suivre le fonctionnement des machines administratives, prendre conscience de l'inadéquation permanente entre les objectifs et leur réalisation, entre l'impulsion venue d'en haut et sa mise en œuvre en bas, d'où la dénonciation incessante des incompétences, des abus et les campagnes de mobilisation.

On peut atteindre la réalité sociale d'un pays réfractaire, qui résiste activement encore au début des années 1930 avant de se cantonner dans la résistance passive. On voit un pays frappé par l'immense traumatisme des années 1930, résistant tant à la collectivisation qu'à l'industrialisation.

On peut faire un bilan de la répression des années 1930 qui montre par exemple que le nombre des détenus (2 à 2,5 millions en moyenne annuelle de la fin des années 1930 au début des années 1950) et des déportés spéciaux (1,5 à 3 millions) est inférieur aux estimations avancées antérieurement. Les archives confirment l'importance économique du secteur concentrationnaire dans les années 1930 mais aussi les limites économiques du système, limites dont les dirigeants ont conscience dès le début des années 1950 ce qui explique son démantèlement rapide après la disparition de Staline.

Il faut souligner que le renouvellement est largement le fait d'historiens russes qui développent des analyses nouvelles, qui ne s'inscrivent pas dans le cadre des controverses entre l'école totalitaire et l'école révisionniste. A quelques exceptions près, ces travaux restent trop souvent inaccessibles faute de traduction.

En français, ce sont les travaux de N. Werth(43), chercheur à l'IHTP qui offrent le meilleur exemple des acquis. Nourrissant sa réflexion et ses travaux non seulement des acquis de la soviétologie occidentale mais aussi des travaux de ses collègues russes, il place ses recherches dans la perspective d'un dépassement du vieux clivage école totalitaire / école révisionniste, considérant ce clivage comme daté après l'effondrement de l'URSS et l'ouverture au moins partielle des archives.

La notion de totalitarisme lui paraît utile à condition de ne pas en faire une clé d'interprétation de l'histoire de l'URSS mais un outil de classement du régime. Il souligne qu'après la mort de Staline, «en quelques années, l'Union soviétique passe d'un système qui peut être qualifié de totalitaire (encore que subsistent, même durant les années staliniennes un certain nombre d'aires d'autonomie du social qui cadrent mal avec le schéma totalitaire classique) à un système autoritaire et policier qui conserve certains traits totalitaires, notamment la dictature du Parti qui continue à s'exercer au nom du marxisme-léninisme, doctrine `'scientifique'' seule capable de rendre compte du `'mouvement de l'Histoire''(44).

La nature immuable du régime postulée par l'école totalitaire ainsi que la continuité sans faille de Lénine à Gorbatchev sont indéfendables de même que la réduction du processus historique depuis 1917 à l'incarnation d'une idée. En revanche les historiens de l'école révisionniste qui ont l'immense qualité d'avoir réintroduit l'approche sociale, l'analyse des contradictions et des tensions internes à la société ont souvent tendance à sous-estimer l'importance des choix du groupe dirigeant, choix qui sont nécessairement fonction des convictions idéologiques de ce groupe.

N. Werth se réclame du modèle introduit par M. Ferro et entend inscrire l'histoire de l'URSS dans l'histoire russe de longue durée (par exemple pour ce qui concerne les relations entre le pouvoir et la paysannerie). Il cherche à mettre en rapport les tensions et la dynamique de la société soviétique avec les choix toujours décisifs du centre. Il a popularisé l'idée d'une double logique dans la construction de l'Etat soviétique : celle des administrations et celle du clan utilisée par Staline. Il a étudié comment se manifeste la résistance de la société dans l'article Formes d'autonomie du social in Stalinisme et nazisme. d'H. Rousso(45). Il montre la résistance active des paysans à la collectivisation et des Pays baltes ou de l'Ukraine à la soviétisation, le niveau de l'évitement et du contournement (une résistance passive qui se traduit par l'échec de la tentative d'emprise totale du régime), l'autonomie de l'opinion publique (les gens, entre eux, restent hors idéologie), l'imperméabilité des cultures (le sentiment religieux par exemple persiste malgré la propagande athée).

Au bout du compte, il se demande si la Terreur, loin d'être un signe de force du régime ne serait pas l'instrument primitif d'un Etat débordé par une société qu'il ne réussit pas à contrôler et à laquelle il impose silence par la terreur.

N. Werth a enfin publié des travaux fondamentaux sur la question du Goulag et de la violence dans Le livre noir du communisme 1997 ( Un Etat contrôle son peuple), dans l'Histoire ( Goulag les vrais chiffres n° 169 et Déportations, Goulag, famines n° 247) et dans Stalinisme et nazisme sd H. Rousso : Logiques de violence dans l'URSS stalinienne.

Il insiste sur la fonction matricielle de la Révolution et de la Guerre civile avec un affrontement d'une rare violence entre le nouveau pouvoir et la société, violence extrême qui se développe d'abord en dehors du bolchevisme (comme l'avait déjà montré M.Ferro) avec la révolution paysanne de l'été et de l'automne 1917 contre les grands propriétaires et le pouvoir, violence que les bolcheviks encouragent ensuite pour asseoir leur propre domination, tout en essayant de la contrôler puis qu'ils systématisent au cours de la Guerre civile (militarisation du travail, déportations massives de populations entières, exécutions sommaires de suspects et d'otages, instauration de camps de concentration, liquidation impitoyable des insurrections ouvrières et paysannes).

Il a contribué avec d'autres à une meilleure appréciation du nombre des victimes (1 million d'exécutions politiques, 1,5 millions de morts au Goulag, 1,5 millions de morts en déportation, 11 millions de victimes des famines soit un total de 15 millions de victimes entre 1917 et 1953).

Les Cahiers de l'IHTP ont publié en déc. 1996 sous sa direction Pour une nouvelle historiographie de l'URSS. On y trouve une série d'articles très révélateurs des nouvelles perspectives ouvertes par les archives soviétiques : phénomènes de clans au sein du bolchevisme, logiques rivales au sein du système (logiques de clans et clientèles contre logiques bureaucratiques, rivalités entre les administrations de l'Etat et celles du parti), cheminement souvent tortueux des décisions.

Oleg Khlevniouk(46) démonte magistralement le mode de gouvernement sous Staline et son effort pour faire correspondre les institutions à la trame du clan, quitte à transgresser les règles de fonctionnement du parti. Faisant litière de l'idée d'une opposition présentant autour de Kirov une alternative au programme de Staline, il montre que la tension réside entre deux logiques : celle des administrations privilégiant les logiques de professionnalisme, de compétence et d'autonomie et celles lu clan fondé sur les fidélités, les clientèles et l'allégeance totale au chef, le Vodj. Contre les historiens révisionnistes souvent portés à insister sur les dérapages des potentats locaux lors de la Grande Terreur, il a montré aussi que l'impulsion du Centre est toujours décisive (cf. les quotas fixés par le Centre, avec demande de supplément par les autorités locales généralement accordé par Moscou. Sur ce point voir aussi Staline en son système dans les années 1930 de N. Werth dans Stalinisme et nazisme sd H Rousso).

A. Vichnevski(47) est l'un des historiens russes qui, renouvelant les perspectives d'analyse de l'URSS, a la chance d'avoir été traduit en français. Son livre constitue l'une des synthèses les plus riches et intéressantes disponibles actuellement. Contre ceux qui, comme Soljenitsyne considèrent que les soixante dix ans de la période soviétique ont été « perdus pour l'histoire «, il soutient que cette période a été celle d'une immense mutation qu'il qualifie de « modernisation conservatrice « . Elle a fait passer cette puissance de la Russie agraire de la faucille à la Russie moderne du rouble, sans être capable de « créer les mécanismes sociaux adéquats qui assurent leur propre développement (économie de marché ; structure sociale moderne ; institutions modernes de la société civile ; démocratie politique, etc.) «, laissant un héritage qui confronte aujourd'hui les Russes avec la nécessité d'achever cette modernisation mais non à l'écart de la modernité, dans cette « demi-sauvagerie « que dénonce Soljenitsyne.

L'analyse des années postérieures à la mort de Staline est moins renouvelée faute d'archives. On peut résumer les acquis de la manière suivante, à partir des analyses de M. Ferro(48), N. Werth ou M. Lewin(49).

Après la mort de Staline, l'URSS passe d'un système que l'on peut qualifier de totalitaire (avec les précautions nécessaires) à un système autoritaire où s'installe une routine bureaucratique combinée aux relations de clientèles, le tout structuré par un système de pouvoir de type patrimonial. La Terreur de masse cesse, les relations sociales sont décriminalisées et dépénalisées.

Derrière l'apparence immuable du système en raison de l'immobilisme du pouvoir, des espaces d'autonomie sociale se développent, des contre cultures émergent, des économies parallèles fleurissent. Le pouvoir se contente de gérer plutôt que de mobiliser et d'impulser. Il laisse filer une économie et une société marquées par une autonomie de plus en plus grande, par l'élévation générale du niveau d'instruction et où il ne suffit plus de censurer l'information et de recourir aux méthodes policières de contrôle pour imposer. Paradoxalement la société soviétique est marquée par un déficit d'Etat (les fidélités et allégeances au patron priment sur la compétence et la notion de service public ou d'intérêt général) et par la multiplication des aires d'autonomie (cf. M Ferro Y a-t-il trop de démocratie en URSS ? Annales ESC 1985)

Quand, au milieu des années 1980, les nouveaux dirigeants tentent d'impulser par le haut une nouvelle vague de réformes destinées à rendre plus efficace le régime, à libérer l'économie et la société du carcan du « système administratif de commandement «, ils déclenchent une dynamique faite de résistances et de débordements qui ne sera jamais maîtrisée et conduit à l'implosion de l'URSS.

c- Apports et controverses autour du Siècle des Communismes(50)

Le Siècle des Communismes s'est voulu une réponse universitaire argumentée et au Passé d'une illusion et au Livre noir.

1. Réfutant et la réduction qu'implique le singulier et l'approche exclusivement idéologique, les auteurs replacent les communismes d'une part dans le contexte des sociétés au sein desquelles ils s'implantent sur le terreau d'histoires multiples et d'autre part dans l'histoire longue des pays concernés. Les communismes existent dans leur pluralité y compris pour ce qui concerne l'URSS. Ils ne peuvent se réduire à l'expérience soviétique qui n'est elle-même pas réductible au stalinisme.

2. Les auteurs soulignent le caractère ambivalent du communisme, libérateur pour ceux qui s'en dans leurs luttes contre le capitalisme (ouvriers, colonisés) et porteur de redoutables régressions en matière de libertés dès lors qu'il est au pouvoir.

3. Ils soutiennent que la caractérisation du communisme comme intrinsèquement criminel n'est pas convaincante et que la violence politique n'est pas née en Russie avec Lénine.

4. Plaidant comme C. Lefort(51) pour une analyse de la complexité, le Siècle des communismes considère que le communisme renvoie à un phénomène global dont l'analyse relève tout autant de l'économique, du social et du politique que du policier, de l'espérance trahie que du criminel et de la sanglante désillusion, de la conjoncture immédiate et du temps long. Contre l'histoire conceptuelle du politique, les auteurs défendent une histoire sociale du politique dans la ligne des travaux de M. Agulhon et G. Noiriel.

Les réponses du courant animé par S. Courtois ont été limitées, principalement idéologiques comme le résume bien l'intervention de S. Courtois dans Marianne (30 oct./ 5 nov. 2000) : avec Siècle des Communismes « on assiste par conséquent à une régression intellectuelle et au retour d'une réflexion communiste datant des années 1980. La rougeole ne s'attrape qu'une fois mais il y a des cas de rechute».

Les synthèses disponibles

en français

Pour une vue d'ensemble dans le sillage des travaux de M. Ferro, M. Lewin et de l'école dite « révisionniste»:

- M. Laran et J.L. van Regemorter La Russie et l'ex- URSS de 1914 à nos jours Paris A Colin coll. U 1996

- J.L. van Regemorter La Russie et l'ex-URSS au XX° siècle Paris A Colin 1998 (mais on peut regretter le caractère trop bref de sa synthèse).

- N. Werth Histoire de l'Union soviétique PUF 1ère éd. 1990 2° éd. 1992 3° éd. 1998 (ou les deux QSJ parus en 1995).

- J. Sapir, A Badower et M Crespeau L'expérience soviétique et sa remise en cause. Paris Bréal 1994.

- M. Ferro : Naissance et effondrement du régime communiste en Russie, Paris, LGF-Le Livre de poche Références n°538, 1997.

- M. Lewin La grande mutation soviétique. La Découverte 1989.

- J.P .Scott la Russie de Pierre le Grand à nos jours. A Colin Coll. U 2000

Pour une vue d'ensemble dans le cadre du paradigme totalitaire :

- M Malia La Tragédie soviétique Histoire du socialisme en Russie. Paris Seuil 1995

Une série de contributions réunies sd de J. Sapir Retour sur l'URSS : économie, société, histoire. L'Harmattan 1997 fait le point sur le renouvellement de l'historiographie. (NB parues initialement dans l'excellente revue Historiens et Géographes n°351 1995).

Les meilleures analyses économiques sont celles de J. Sapir (dans la perspective ouverte par la notion de capitalisme d'Etat et les analyses de C. Bettelheim, il rétablit une histoire économique contre l'histoire idéologique).

- Les fluctuations économiques en URSS 1941-1985 Paris Editions EHESS 1989.

- L'économie mobilisée ; essai sur les économies de type soviétique, Paris, La Découverte 1989.

- Travail et travailleurs en Union soviétique, Paris, La Découverte, 1986.

A. Blum critique le modèle totalitaire à partir des réalités démographiques dans Naître et mourir en URSS. 1994

Pour ce qui est de la comparaison Stalinisme et Nazisme

- H. Rousso . Stalinisme et nazisme Bruxelles Editions Complexe 1999.

- M Ferro Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle Paris Hachette 2000

Une excellente synthèse russe :

- A Vichnevski La faucille et le rouble. La modernisation conservatrice en URSS. Paris Gallimard 2000.

Notes :

1. H. Arendt The origins of Totalitarism 1951 Traduit en français en 3 volumes : Le système totalitaire (1972), Sur l'antisémitisme (1973), L'impérialisme (1982). Seuil Points Essais Paris

2. C. Friedrich et Z. Brzezinski Totalitarian Dictatorship and Autocracy Harvard University Press 1956

3. J. Talmon The Origins of Totalitarian Democracy. Londres 1952 Edition française Les origines de la démocratie totalitaire Calmann Levy Paris 1966

4. E .Vogelin Religions politiques 1938 et stt La nouvelle science du politique 1952

5. R. Aron L'avenir des religions séculières 1944

  6. W .Gurian Totalitarianism as political religion dans C Friedrich Totalitarianism Harvard University Press 1953

7. J.L. Talmon The Origins of Totalitarian Democracy 1952

8. M. Fainsod How Russia is Ruled Cambridge 1953 et Smolensk à l'heure de Staline Paris 1958

9. L .Schapiro The Origin of the Communist Autocracy Cambridge 1955 et De Lénine à Staline : histoire du PC de l'URSS Gallimard Paris 1957

10. A. Ulam Les Bolcheviks Fayard Paris 1973 et Staline, l'homme et son temps Gallimard Paris 1977

11. R. Conquest La Grande Terreur : les purges staliniennes des années 1930 Stock 1970

12. R. Aron Démocratie et totalitarisme 1965

13. M. Ferro La Révolution de 1917 TI Aubier paris 1967

14. M. Lewin La paysannerie et le pouvoir soviétique Mouton Paris 1966

15. A. Kriegel Aux origines du communisme français Mouton paris 1964

16. L .Haimson The Politics of Rural Russia 1905-1914 Bloomington 1979

17. R. Tucker La politique soviétique : essai sur la pensée politique stalinienne et post stalinienne. Payot Paris 1967 et Stalinism : essays in historical interpretation. Princeton 1971

18. R .Medvedev Le stalinisme. Origines, histoire, conséquences. Paris 1972

19. S. Cohen N Boukharine la vie d'un bolchevik Paris 1979

20. I. Deutscher La révolution inachevée : cinquante ans de révolution en Union soviétique 1917-1967 1967

21. J. Hough The Soviet Union and Social Science Theory Harvard 1977

22. J.A.Getty Origins of the Great Purges : the Soviet communist party reconsidered 1933-1938 Cambridge 1985

23. M.Ferro Des soviets au communisme bureaucratique Gallimard Julliard Paris 1981 Naissance et effondrement du régime communiste en Russie 1LdP Paris 1997

24. M. Lewin La formation du système soviétique Gallimard Paris 1987 La Grande mutation soviétique La Découverte paris 1989 et Russia, USSR Russia 1998

25. E. Zaleski Planification ds la croissance et fluctuations économiques en URSS TI 1918-1932 Paris 1962 et La planification stalinienne Economica Paris 1984

26. J. Sapir Les fluctuations économiques en URSS 1941-1985 Editions de l'EHESS Paris 1989

27. J. Kornaï Socialisme et économie de la pénurie Paris Economica 1984

28. J. Ellenstein Histoire de l'URSS Editions sociales Paris 1972.

29. L. Kolakowski Le Village introuvable Complexe Bruxelles 1986

30. M. Heller La machine et les rouages. La formation de l'homme soviétique Calmann Levy Paris 1985

31. A. Zinoviev Homo sovieticus 1981 Le Communisme comme réalité Julliard Paris 1981.

32. F. Furet Le passé d'une illusion. Laffont Calmann Levy 1995

33. H .Carrère d'Encausse et F de Rose Après la détente. Pluriel Paris 1982

34 B.H. Lévy La Barbarie à visage humain Grasset Paris 1977

35 H Carrère d'Encausse Article L'URSS in M Grawitz et J Leca Traité de science politique PUF Paris 1985 ; L'Union soviétique de Lénine à Staline 1972 réédités en 1978 en deux volumes : Lénine, la révolution et le pouvoir, Staline l'ordre par la Terreur Coll Champs Flammarion ; L'Empire éclaté Flammarion Paris 1980 ; Le Pouvoir confisqué Flammarion paris 1980 ; Le Grand frère Flammarion Paris 1983)

36. A Besançon Présent soviétique et passé russe. LdP Coll Pluriel Paris 1980

37. A Besançon La Russie est-elle européenne ? Commentaires 1990

38. E .Nolte La guerre civile européenne 1917-1945. Paru en allemand en 1987, traduit en français avec préface de S Courtois Editions des Syrthes Paris 2000. Pour le débat suscité par les thèses de Nolte voir Devant l'histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l'extermination des juifs par les nazis. Editions du Cerf Paris 1988

39. R .Pipes La Révolution russe. Paris PUF 1993

40. T. Wolton Le grand recrutement Grasset 1993

41. A. Besançon Le malheur du siècle. Sur le communisme, le nazisme et l'unicité de la Shoah Fayard Paris 1998

42. N. Werth De la soviétologie en général et des archives russes en particulier, Le Débat Nov Déc 1993

43. N. Werth. Histoire de l'Union soviétique PUF 1992 N Werth et G Moullec Rapports secrets soviétiques. Gallimard 1995.

44. N. Werth. Histoire de l'Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev. PUF QSJ 1995

45. H. Rousso Stalinisme et nazisme. Bruxelles Editions Complexes. 1999

46. O. Khlevniouk Le cercle du Kremlin Staline et le BP dans les années 1930 : les jeux du pouvoir. Seuil Paris 1996.

  47. A. Vichnevski La faucille et le rouble. Gallimard. Paris 2000

48. M. Ferro Naissance et effondrement du régime communiste en Russie. LdP Paris 1997

49. M. Lewin La Grande mutation soviétique La Découverte Paris 1989

50. M. Dreyfus et alii sd. Le Siècle des Communismes Editions de l''Atelier Paris 2000

51. C. Lefort La complication. Retour sur le communisme Fayard 1999.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.

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