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par Marie MENDRAS,
Pendant des années, on a oublié l'Etat ; c'était un sujet ringard que d'évoquer les questions de gouvernement, des institutions, de l'autorité. Cela n'intéressait pas car la société était en proie à d'autres problèmes. Aussi la question de l'Etat, de l'organisation de la société est-elle devenue un vrai casse-tête.
Comment étudier ce problème ?
Quelles sont les perspectives d'évolution autour de Poutine et de son gouvernement ?
Il est intéressant de voir qu'aujourd'hui la demande d'Etat est forte au sein de la population comme dans les milieux dirigeants qui réclament des règles du jeu et des arbitrages. Il y a dix ans, c'était une requête impossible tant, dans les mentalités, l'Etat était associé à L'Etat-Parti, à la répression, à la nomenklatura, à une idéologie contournée.
La rupture de 1990-1991 a fait passer cette question derrière d'autres préoccupations . De plus, celle-ci n'avait pas été envisagée pendant les années de Glasnost où le vocabulaire du changement était centré sur la démocratie, l'économie de marché, la propriété privée.
I. Les grandes phases d'évolution
La chronologie des dix dernières années est intéressante pour savoir comment de l'intérieur, l'histoire a été vécue par les acteurs et comment cette perception a évolué.
On peut distinguer quatre grandes phases d'évolution .
1988-1991 : Phase de l'idéologie.
Tout le monde est pris par des enjeux majeurs, dont l'avenir de l'URSS, la fin d'un régime politique et d'un système économique. Cela engendre des interrogations primordiales : faut-il aller vers le capitalisme, vers l'ouverture ? Qu'est-ce qu'un citoyen ? A-t-il le droit de critiquer l'administration ? Toutes ces questions, ces idées, sont des découvertes de premier plan. L'aboutissement se traduira par la fin de l'état fédéral, de la confrontation est/ouest, du camp socialiste, de la nomenklatura, de l'enfermement. Tous ces événements sont extrèmement concentrés ( quelques années ) et cette rapidité est vécue surtout au niveau des sensations, des idées.
1991-1993 : Phase économique.
On parle de transformations économiques, de privatisation, de commerce avec l'étranger ( joint-venture ) On a l'impression que l'économie dicte tout, que l'avenir de l'URSS dépend de son sursaut économique, avec beaucoup de différences selon les régions, les individus. Les dirigeants sont obligés de penser en termes économiques puisque tout passe par l'argent, l'économie ; mais les règles viennent d'ailleurs !
1993-2000 : Phase sociale.
C'est une phase de profond désenchantement car la population souffre. Il lui est difficile de passer d'un système socialiste fermé à un système ouvert où tout a un coût. La loi de la jungle met aux prises ceux qui peuvent en bénéficier (une minorité) et ceux qui ne peuvent pas (la majorité). Les distorsions de l'ancien système sont découvertes .
On est sorti d'un système qui fonctionnait mal pour rentrer dans un système où l'individu est délaissé par un pouvoir qui s'occupe d'autre chose ; il se rend compte qu'il s'appauvrit, il s'aperçoit que ce qui a de la valeur appartient à quelques-uns, que ce qui n'a pas de valeur appartient à tout le monde . On assiste ainsi à la montée des oligarques qui se construisent de très grosses fortunes. Naît ainsi chez le Russe de base un sentiment de trahison vis à vis de ces élites dirigeantes qui s'enrichissent, qui pensent d'abord à eux et non à la puissance russe.
En 1996, au moment de la première guerre de Tchetchénie, la population prend conscience de l'absence de projet de société : des millions de problèmes se posent dans un pays où personne n'a été préparé à cela ! En effet, le système soviétique n'était pas comparable à celui des pays à économie de marché : il était plus complexe, plus corrompu, plus perverti et la notion d'Etat était inexistante. Le quotidien des gens était vécu au niveau de l'entreprise (coopérative d'achat, crèche, école, services de santé). Tout cela ne marche plus quand on entre dans une économie de marché, de rentabilité (l'entreprise ne peut plus s'occuper des crèches, des tuyauteries )
La compréhension des problèmes (qui fait quoi ? qui a la légitimité pour décider ? qui a l'argent et d'où vient-il ?) et les solutions à entreprendre sont à l'ordre du jour mais on manque de moyens pour investir , d'outils de mesure, de références historiques. Même les dirigeants d'entreprise ou les gouverneurs de province ont l'impression de subir les choses. Cette prise de conscience se manifeste au moment où gouvernants et gouvernés se rendent compte des limites du système occidental . La prospérité, la liberté, le confort européen ne sont pas accessibles au Russe moyen. On a pu croire qu'un miracle pouvait se produire en misant sur les ressources du pays, mais cela ne suffit pas. Les disparités entre les individus, les régions, les secteurs économiques, les industries sont de plus en plus visibles et s'aggravent ; la plus flagrante peut être constatée entre la grande ville et le canton rural, dans lequel les difficultés d'approvisionnement ( eau, nourriture ) sont énormes . De plus, la nature du rapport avec l'autorité est plus difficile à supporter qu'avant : jadis, il y avait une hiérarchie, on avait l'impression qu'on pouvait faire appel à un échelon plus élevé, à une certaine forme de justice . Mais comme le monde judiciaire ne s'est pas réformé, on ne trouve pas d'arbitrage à l'arbitraire de la vie quotidienne. L'administration, la bureaucratie deviennent de plus en plus puissantes ( dépendance par rapport au tampon ) alors que l'Etat est faible.
Aujourd'hui :
La question centrale est donc bien celle de l'Etat ; elle se pose de façon très particulière dans la mesure où on assiste à la fin d'une histoire impériale et d'un système économique, à la perte des périphéries ( PECO, Républiques du Caucase et d'Asie Centrale ). De plus, la confrontation avec la modernité et la prospérité accentue le décalage du pays même par rapport à ses voisins ( comme la Chine ). La Russie vit cela comme un profond retard . Ce sentiment renforce la question de l'Etat d'autant que l'organisation fédérale n'a pas été pensée suffisamment tôt. La Russie voit qu'autour d'elle c'est mieux, ce qui engendre des frustrations profondes . Se posent en particulier les questions de la puissance russe et de la place du pays à l'échelon international. Les deux problèmes sont intimement mêlés et dans certains milieux les frustrations s'accompagnent de xénophobie, d'un désir de retour à l'ordre stalinien, de pratiques détestables et anachroniques (deuxième guerre de Tchetchénie). C'est dans ce contexte que Poutine arrive au pouvoir.
II. Comment les Russes perçoivent-ils leur avenir ?
Sur le plan des mentalités, comment la population qui a vécu dans le système soviétique perçoit-elle l'histoire de ces dix dernières années ? Que pense-t-elle de l'Occident ? Quels sont ses espoirs ? Quel bilan tire-t-elle ?
L'attitude du citoyen face à la politique :
Au niveau des consciences individuelles, on constate un recul du citoyen. Sur le papier, le Russe est devenu, en 1991, un citoyen ( révolution extraordinaire ! ) mais comment est-ce vécu aujourd'hui ? La majorité de ceux qui répondent aux sondages disent que la Russie n'est pas un régime démocratique, un pays à économie de marché, un pays où toutes les libertés sont accordées. Cependant, une relativisation de ces problèmes doit être établie face aux difficultés de la vie quotidienne. Le désenchantement ( par rapport aux attentes de la population) est beaucoup plus fort sur le plan du niveau de vie que sur celui des libertés. On revient à un discours russocentré, pas nationaliste, prônant l'acceptation de la situation car la Russie est un cas à part. Ainsi, malgré l'attitude critique vis à vis des pouvoirs en place , on peut noter une indifférence relative face aux entorses faites à la liberté de la presse car les avancées de la démocratie ne sont pas vues comme un problème prioritaire.
L'élection de Poutine :
Les Russes ont été dégoûtés de la politique sous le second mandat de Eltsine. Les difficultés sociales étant ressenties de plein fouet, il prennent conscience que les pouvoirs locaux sont corrompus. De ce fait, la politique locale ne les intéresse pas ce qui se traduit par un fort absentéisme aux élections, l'absence de partis politiques ( sauf PC ), d'associations, de syndicats. Prévalent la lassitude et le désenchantement et surtout la crainte profonde que les choses changent encore. La prime à la continuité est incarnée par Poutine . La population, qui avait tendance à être déterministe à l'égard des possibilités du pouvoir, évolue vers plus de réalisme : Poutine ou pas Poutine, si ce n'est pas lui ce sera un autre, du KGB ou d'ailleurs. La distance par rapport aux dirigeants est de plus en plus forte car le vécu paraît échapper au pouvoir central. Ce sont plus les machines, les réseaux que l'administration qui ont du pouvoir.
Quelles sont les politiques déclarées et les moyens du gouvernement Poutine ?
Poutine est issu du système (KGB) et son histoire n'a rien de spectaculaire. Il est à la tête d'un état en crise profonde car on constate un gigantesque flou des règles et du droit. Mais autour de lui, à Moscou, il y a une élite qui pense l'autorité, le pouvoir, comme avant.
Les remèdes à la situation actuelle semblent obsolètes. Même si Poutine choisit la voie néo-autoritaire ( en parlant de dictature de la loi, de centralisation, d'autorité ) , cela ne peut plus marcher car les mentalités ont évolué. Le rapport à l'autorité n'est plus le même et les Russes n'ont plus l'habitude d'obéir comme avant. Tout est devenu plus complexe surtout si on considère la question fédérale. Comment faire, quand à Moscou on veut savoir ce qui se passe dans ces 88 territoires, contrôler leur gestion ? Cela se traduit par l'imposition d'une forme d'autorité venue d'en haut avec la création de sept super-régions avec sept super-préfets chargés de mettre au pas les tenants des pouvoirs régionaux. La politique fédérale perd de son autorité et comme on n'a plus cette fierté intrinsèque de la puissance russe, l'identification à l'état russe est relativement faible. Dès lors, la politique du maintien du statu-quo semble s'imposer : elle vise à éviter des ruptures ( chauffage, épidémies, grands problèmes écologiques ), à colmater des brèches, à maintenir de bonnes relations avec l'Occident pour avoir des appels d'air frais (argent) . Les troubles sociaux font peur et d'une certaine manière, à Moscou, on a besoin des dirigeants locaux : parce qu'ils sont là, il n'y a pas de chaos, le minimum tourne. Et la société semble d'accord pour maintenir en place un tel système bureaucratique !
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°25, 2001.