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Lieux de mémoire du 20e siècle :

les monuments aux morts des deux guerres mondiales

Par Olivier Pottier, Lycée Camille Claudel, Troyes

Depuis une trentaine d'années, les lieux de mémoire sont un thème d'étude assez courant de l'histoire contemporaine. A cela plusieurs raisons : publication entre 1984 et 1993 des trois tomes (7 volumes) des Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora ; essor de l'histoire culturelle qui accorde une attention toute particulière à l'histoire de la mémoire ; regain d'intérêt pour les commémorations au fur et à mesure que s'éclaire le passé récent de la nation ; émergence de la notion de "devoir de mémoire" ("le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi", comme le dit le philosophe Paul Ricoeur1).

Les lieux de mémoire du 20e siècle ne sont pas nécessairement rattachés aux guerres mais les plus visibles d'entre eux - les monuments aux morts - inscrivent dans la pierre la mémoire des souffrances occasionnées par les deux conflits mondiaux. Leur étude - ici à peine ébauchée - nous offre quelques pistes intéressantes pour comprendre ce que fut le siècle dernier et saisir quelques constantes dans l'histoire de la mémoire des deux guerres mondiales².

Les monuments aux morts de la Grande Guerre

La construction de monuments aux morts dans les communes est une particularité de la Première Guerre mondiale : des monuments antérieurs existent (comme le monument à la mémoire des enfants de l'Aube inauguré à Troyes le 22 juin 1890 et qui commémore les soldats tués durant la guerre de 1870-71) mais ils ne sont pas nombreux et pas spécifiquement communaux. L'ampleur des pertes humaines de la Grande Guerre (1 357 000 morts), l'apparition, pendant le conflit, d'un culte des soldats tombés sur le champ de bataille, la volonté d'honorer les soldats-citoyens poussent à la création de monuments aux morts dans chaque commune française. Ces monuments sont donc dus d'abord à la volonté communale, encouragée néanmoins par le gouvernement (selon la loi du 25 octobre 1919, une subvention d'Etat est accordée aux municipalités).

Inaugurés pour la plupart avant 1922, les monuments manifestent un patriotisme évident (on essaie de retrouver les accents consensuels de l'Union Sacrée, à un moment où celle-ci n'est plus qu'un souvenir) mais ils expriment surtout un profond civisme républicain, comme l'a montré, dans un article célèbre, Antoine Prost3 : chaque monument inscrit pour l'éternité le nom des morts, dans le respect des individus et du principe d'égalité républicaine (l'ordre d'inscription des noms est en général alphabétique, sans indication du grade). La place du monument, dans un endroit important de la commune (près de la mairie, de l'école ou, parfois, de l'église) et surtout les cérémonies qui l'animent lors du 11 novembre (qui ne devient fête nationale que par la loi du 24 octobre 1922, sous la pression des anciens combattants) contribuent à faire naître un "culte républicain", qui, durant l'entre-deux-guerres est très codifié : la cérémonie du 11 novembre commence par un cortège, ouvert par les enfants et fermé par les anciens combattants, qui conduit au monument ; face à celui-ci, la foule écoute les discours puis l'appel des morts (à l'appel de chaque nom de défunt, un enfant ou un ancien combattant répond "mort pour la France") avant que ne retentissent la Marseillaise et la sonnerie aux morts. Les monuments aux morts permettent donc aux Français de se retrouver dans une cérémonie civique destinée, non pas à valoriser la guerre, mais à manifester l'hommage de la Patrie aux citoyens.

Certes, les monuments présentent des différences notables (Antoine Prost les classe en quatre catégories en fonction de la présence de statues - de poilus ou de civils - des inscriptions qu'ils portent et de leur place dans le village) et certains d'entre eux expriment parfois un pacifisme manifeste (sur le monument de Gy-L'Evêque dans l'Yonne, on peut lire "Guerre à la guerre") mais ils suggèrent tous la guerre plus qu'ils ne la montrent. C'est certainement à cette condition que les Français, après avoir consenti à la guerre, consentent à une mémoire de la guerre qui, pendant les années trente au moins, rappelle toujours l'ampleur du sacrifice mais en occulte la violence4.

Les monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale

Les monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale présentent des caractéristiques différentes. Certes, les monuments de la Grande Guerre sont à nouveau sollicités et portent bientôt les noms de ceux qui sont morts entre 1939 et 1945 : militaires tués au combat mais aussi de très nombreux civils (résistants, otages, déportés). Mais des monuments spécifiques ont souvent été érigés dans les années qui suivent la fin du conflit. Ces monuments sont installés sur les lieux mêmes des combats de la Résistance ou sur les lieux des massacres perpétrés par l'armée allemande ou par les unités SS. La dispersion de ces monuments rappelle que la logique front/arrière ne fonctionne plus lors du second conflit mondial et que la guerre s'est répandue sur tout le territoire en touchant davantage les civils que les militaires (61% des morts de la Seconde Guerre mondiale sont des civils).

Les monuments dispersés dans le paysage français commémorent des événements très différents (combats durant lesquels des Résistants sont tombés, massacres de population civile, exécution d'otages et de prisonniers) et ils sont de nature très diverse : simple croix, plaque ou ensemble statuaire plus imposant mais, à partir de l'étude des monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale dans l'Aube, il est possible de dégager quelques constantes5. Les monuments portent la plupart du temps la mention "morts pour la France", une liste de noms (avec, très souvent, mention de l'âge), une croix de Lorraine et l'indication de la date précise de l'événement commémoré. Le terme de "martyrs" est très souvent utilisé. Les inscriptions font également référence aux responsabilités allemandes ("fusillés par les Allemands", "victimes de la barbarie nazie") et évoquent l'idéal des Résistants ("pour la liberté"). Les ensembles statuaires, quand ils existent, utilisent quelques image symboliques (celle de la chaîne, allégorie de l'occupation, celle de la mitraillette "Sten", symbole de la Résistance armée) et présentent souvent des corps nus (qui marquent mieux la lutte inégale des civils contre une force étrangère militarisée). Certains monuments ont une forme très particulière : tel est le cas de la lanterne des morts de Buchères, près de Troyes, qui rappelle le massacre de 67 civils tués par une unité SS le 24 août 1944. On notera que certains monuments commémorent les combats de mai-juin 1940 : les stèles de Saint-Parres-aux Tertres, de Saint-Nabord-sur-Aube, de Nogent-sur-Aube et de Montsuzain rappellent ainsi que les militaires français payèrent un lourd tribut lors de l'offensive allemande (92 000 tués en un mois).

Les cérémonies qui entourent les monuments aux morts de la Seconde Guerre mondiale sont moins codifiées que celles du 11 novembre. Ceci est dû d'abord au fait que le 8 mai ne devint jour de fête légale que par la loi du 20 mars 1953 et l'on sait qu'il fut transformé en 1959 en "jour de commémoration", pour finalement ne plus être commémoré entre 1975 et 1981. De plus les monuments ne sont pas honorés à un moment unique pour l'ensemble du pays : ils le sont à la date anniversaire de l'événement dont ils rappellent la mémoire ou lors du 8 mai, du 11 novembre (pour les monuments qui associent les morts des deux guerres) ou lors du 18 juin. Les déchirements et les réconciliations des mémoires résistantes (résistance communiste ou gaulliste, de l'intérieur ou de l'extérieur) au gré de l'évolution politique du pays expliquent également la variété des cérémonies : retraçant l'histoire de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, Robert Franck montre ainsi qu'entre 1947 et 1954, la guerre froide eut des répercussions sur les commémorations de la guerre6. La mémoire des déportés, quant à elle, s'individualise progressivement. La loi du 14 avril 1954 instaure la journée nationale du Souvenir des Victimes et des Héros de la Déportation et des monuments spécifiques apparaissent : nécropole et Mémorial du Struthof, Mémorial de la Déportation avec le tombeau du déporté inconnu dans la crypte de l'île de la Cité à Paris. D'autres lieux de mémoire du martyr des déportés juifs rappellent plus directement la collaboration du régime de Vichy au génocide : monument de Drancy inauguré en 1988 (la cité de la Muette qui abrita le camp vient d'être classée sur la liste des monuments et sites protégés), monument du Vel d'Hiv', inauguré le 16 juillet 1994, camp de Gurs dans les Pyrénées Atlantiques.

L'étude des monuments aux morts est indissociable des cérémonies dont ils sont le centre. Comme le note Antoine Prost, la signification qu'ils peuvent avoir ne résulte pas seulement de leur réalité matérielle : elle provient également de ce que l'histoire en a fait7.

Au moment où le temps des témoins cède le pas à celui des historiens, il peut être intéressant, avec nos élèves, de revenir sur un passé concret et individuel, à partir de l'étude de tel ou tel monument, dans l'esprit de ce qu'avait proposé le concours de la Résistance en 19988. Il y a là matière à excursions, exposés ou recherches.

NOTES

1- Cité dans : Les Cahiers français, "La mémoire entre histoire et politique", La Documentation Française, n°303, juillet-août 2001.

2- cf. stage académique animé par Jean-Pierre HUSSON et intitulé : "Mémoire et histoire. L'exemple des deux guerres mondiales."

3- PROST, Antoine, "Les monuments aux morts. Culte républicain ? Culte civique ? Culte patriotique?", in : NORA, Les lieux de mémoire, I, La République, Paris : Gallimard, 1984, pp. 195-225.

4- Voir : AUDOIN-ROUZEAU, Stéphane et BECKER, Annette .- 14-18 : Retrouver la guerre .- Paris : Gallimard, 2000.

5- Signalons l'existence d'un Guide des lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale dans le département de l'Aube, disponibe au Conseil général de l'Aube.

6- FRANCK, Robert, "La mémoire empoisonnée", in : AZEMA et BEDARIDA, La France des années noires, tome 2, Paris : Seuil, 1995, pp. 483-514.

7- PROST, Antoine, op. cit., p.207.

8- "Des plaques, des stèles, des monuments évoquent le souvenir des actions de résistance et la mémoire des victimes des persécutions et des répressions de la période de 1940 à 1945. Recherchez et commentez l'histoire de ces femmes, de ces hommes, de ces enfants."

 

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°26, 2002.

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