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Maurice Crubellier est mort, au terme d'une longue vie, dans cette Champagne où en 1946 il s'était installé avec son épouse, également enseignante, et où ils eurent la responsabilité et la joie d'élever une famille nombreuse.
Ancien élève de l'ENS de Saint Cloud et agrégé d'Histoire, longtemps professeur de lycée, Maurice Crubellier fut avant tout un enseignant, un homme cordial et réservé qui a aimé transmettre des savoirs, tout en regardant «cette curieuse province» àlaquelle il consacra plusieurs textes ; toujours prêt à participer à la vie de notre association, il en fut le Président pendant plusieurs années. Dans un livre de souvenirs Annie Kriegel se remémore son élection au Collège Littéraire Universitaire de Reims : « Le plaisant était qu'au départ il n'y avait rien, ni locaux, ni équipement, ni règles, ni précédents «, mais ajoute qu'elle y fut «chaleureusement accueillie par le Rémois déjà en place, Maurice Crubellier » Il faut rappeler en effet que notre collègue fut l'un de ces hommes qui ont su comprendre dans les années 60, alors qu'ils avaient dépassé la cinquantaine, que l'explosion scolaire allait entraîner l'arrivée dans l'enseignement supérieur de jeunes gens que leurs moyens financiers et leurs origines provinciales tiendraient à l'écart des études longues auxquelles ils pouvaient prétendre, si ne se créaient pas des établissements moins solennels et moins éloignés que la Sorbonne ou la Faculté de Nancy. Il a avec toute son énergie et une confiance inébranlable dans la jeunesse, qui explique sans doute son enthousiasme et son indulgence presque naïfs pour le mouvement de mai 68, contribué à faire naître et vivre le département d'Histoire, qu'il dirigea longtemps, au sein de ce qui allait devenir l'UFR des Lettres et Sciences Humaines de l'URCA.
Ce goût pour l'enseignement se conjugua chez Maurice Crubellier avec le souci de l'écriture et de la réflexion sur la discipline. Cet historien de métier soutint en 1971 une thèse sur Histoire et Culture en France de 1870 à 1914, dont Henri Marrou fut le rapporteur amical et amusé. Les deux livres qu'il rédigea pour la fameuse collection U chez Armand Colin et qui le firent connaître d'un public assez vaste étaient à la fois modestes et ambitieux. Dans les années 70 en effet écrire une Histoire culturelle de la France (XIXe et XXe siècle) ou s'intéresser à l'enfance et à la jeunesse dans la société française (18001950) n'allaient pas tellement de soi. Dans ce champ encore mal défriché les synthèses pouvaient paraître prématurées et étaient susceptibles d'être critiquées par des spécialistes plus enclins aux dépouillements exhaustifs et à la fréquentation des archives. Ils manifestaient en revanche une culture littéraire et une curiosité intellectuelle qui les firent apprécier des étudiants auxquels ils étaient destinés. Dans le dernier ouvrage qu'il publia en 1991, La mémoire des Français, Recherches d'histoire culturelle, Maurice Crubellier consacra un chapitre à «Reims, ville martyre 1914 1918», un autre à l'histoire scolaire où il citait les «précieuses contributions d'Historiens et Géographes», manifestant une fois encore son incontestable fidélité à une ville et à un métier qu'il honora de tant de façons.
Mais ce portrait serait faussé si on oubliait que ce fils d'instituteurs laïques, peu enclin aux confidences et au laisser aller, qui ne cachait pas ses convictions mais évitait de les étaler, fut l'un de ces convertis de la fin des années 20 que nous a fait récemment mieux connaître notre collègue rémois Frédéric Gugelot, qui évoque dans son étude, La conversion des intellectuels au catholicisme en France (18851935), Paris, CNRS, 1998, cet itinéraire et l'émotion qu'il ressentit en écoutant l'historien, âgé alors de 84 ans, «parler d'une foi qui orienta toute sa vie».
Nicole MOINE
Université de Reims Champagne Ardenne
© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°28, 2002.
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