Extrait de l'allocution de Xavier DARCOS,

ministre délégué à l'enseignement scolaire,

en ouverture du colloque «Apprendre l'histoire et la géographie

à l'école» Jeudi 12 décembre 2002

«Chacune à leur manière, l'histoire et la géographie incarnent l'école de la République. Chacune à leur manière, sans qu'on puisse pourtant les séparer : c'est, vous le savez bien, sur le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache que s'ouvrait la monumentale Histoire de France de Lavisse. Laquelle a constitué l'un des fondements de l'enseignement patriote et laïque que la IIIe République entendait promouvoir. Depuis les choses ont bien changé évidemment, nos conceptions se sont renouvelées et continueront à le faire. Mais sans que l'histoire-géographie ait jamais perdu l'insigne place qui a toujours été la sienne. Spécificité française : notre pays est le seul à assurer un enseignement suivi de cette discipline tout au long de la scolarité, du cours préparatoire à l'enseignement supérieur et ce quelle que soit la voie choisie ; le seul à considérer l'histoire-géographie comme une discipline pleinement culturelle et civique, marquée par une volonté d'ouverture et d'universalité, et non comme une simple «option» ; le seul à unifier l'histoire et la géographie sous le magistère d'un même et unique professeur.

Dans cet esprit, nous souhaitons qu'au cours de ce colloque, la réflexion disciplinaire elle-même retrouve toute son importance et toute sa priorité. A l'évidence, la tendance de ces dernières années a été de contourner les disciplines au profit du «transdisciplinaire», du «pluridisciplinaire», voire du «codisciplinaire», jusqu'à les considérer presque comme les seuls et uniques vecteurs de l'innovation.

Loin de moi l'idée de mettre en cause les grands dispositifs transversaux qui ont été mis en place, qui ont fait la preuve de leur efficacité pédagogique et dans lesquels l'histoire-géographie a pris une part active - je pense là non seulement aux travaux personnels encadrés, aux itinéraires de découverte, mais aussi à l'éducation civique, juridique et sociale. Je crois néanmoins qu'à force de concentrer l'essentiel de la réflexion sur le périphérique, les disciplines ont fini par être négligées.

Il nous faut ainsi redécouvrir les fondamentaux : redécouverte qui ne va pas sans innovations. Il n'est nullement question de nous replier frileusement sur les pratiques de nos grands-parents : elles étaient faites pour eux, elles ne le sont plus pour nous. Le « fondamental « n'est pas - funeste confusion - le «rétrograde». Les disciplines, en faisant retour sur elles-mêmes, ne font pas pour autant marche arrière. Elles réaffirment au contraire les bases sans lesquelles l'acquisition d'une culture est impensable : la connaissance de la chronologie pour l'histoire, notamment, par laquelle elle reconquiert sa dimension temporelle, qui constitue pour ainsi dire sa profondeur propre.

Ce recentrage sur les missions essentielles - déjà amorcé par nos prédécesseurs - n'est pas rétif à des évolutions profondes : trouverait-on ainsi beaucoup de points de ressemblance entre l'histoire-géographie de 1984 et celle de 2002 ? Jamais sans doute une discipline n'aura connu en un temps aussi court des changements aussi radicaux. Qui aurait pu dire, il y a vingt ans, que l'Ecole s'emparerait sans aucun tabou de sujets aussi sensibles que Vichy et la Résistance, la Guerre d'Algérie ou les relations entre l'Europe et l'Islam ? Qui aurait pu affirmer que la géographie, alors discipline-carrefour, alors science «bonasse» rejoindrait le domaine des sciences sociales et permettrait de comprendre quelques uns des enjeux politiques les plus cruciaux du monde d'aujourd'hui ? Que l'histoire et la géographie, jadis bâties sur le passé le plus révolu, s'approprieraient le temps présent, y compris dans ce que celui-ci offre d'indéterminé et d'incertain ?

Et ce ne sont pas seulement les contenus qui ont changé, ce sont les concepts et les démarches. Enseigner l'Europe aujourd'hui, par exemple, relève tout autant de l'histoire que de la géographie, selon que l'on met l'éclairage plutôt sur le temps ou plutôt sur l'espace ; les changements de constitution politique ou les changements d'organisation territoriale. La perspective très prochaine de l'élargissement de l'Union bouleverse notre appréhension de l'espace et rend caduques beaucoup des conceptions que nous nous étions forgées depuis cinquante ans. Mais elle redonne aussi, paradoxalement, une actualité à des modèles qui semblaient depuis longtemps tombés en désuétude (je pense par exemple à cette belle tentative, incarnée par l'Empire austro-hongrois, de faire vivre ensemble les nombreuses nations d'Europe centrale). De sorte que le passé apparemment le plus périmé peut, par de singuliers retournements de l'histoire, ressurgir au service de nos propres ambitions. J'ajoute ici que l'histoire et la géographie doivent se situer en première ligne de la nécessaire éducation de la jeunesse européenne à sa nouvelle identité (qui n'est pas, j'y insiste au passage, simplement politique ou économique, mais aussi culturelle). Nouvelle, en un sens seulement : car précisément, elle a ses racines dans l'histoire et s'ancre dans un espace géographique donné.

Bien évidemment, je serai, Mesdames et Messieurs, extrêmement attentif aux résultats de vos travaux, surtout au moment où d'importants changements vont intervenir dans les programmes. Mais, aussi riche et fécond que soit ce colloque, il reste avant tout, et c'est toute son ambition, prospectif. Il n'est donc qu'un point de départ, un commencement. Au terme de ces trois journées, tout sera à mettre en œuvre, notamment en ce qui concerne la formation, si l'on veut que les choses évoluent avec l'ensemble des enseignants. En tout cas, cette grande réflexion pédagogique aura favorisé une rencontre forte entre l'université, l'encadrement pédagogique et les enseignants. Cette rencontre fait naître, je crois, un «style» de formation continue qui ne fait pas de la didactique une approche coupée de la science en train de s'élaborer et doit nous servir de modèle dans nos réflexions actuelles.

Mais l'enjeu de ces journées, vous le savez, n'est pas simplement théorique. Dans un monde où l'histoire, après avoir prétendument atteint sa «fin», s'accélère, dans un monde aux frontières mouvantes, l'avenir appartient plus que jamais à ceux qui ont la mémoire du temps et la connaissance de l'espace, l'avenir appartient aux historiens et aux géographes. Il revient à chacun d'entre nous et d'abord à vous, les professeurs, d'en donner à nos élèves les clés.»

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°29-30, mars 2003.