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Archives départementales de l'Aube

Etudier les sceaux : le sceau des Foires de Champagne

par Jacky Provence

Le Service Educatif des Archives Départementales de l'Aube propose des ateliers où les élèves peuvent étudier des sceaux. Outre la présentation d'originaux, avec la plus grande précaution, ils peuvent travailler sur une grande variété de moulages. Le sceau est un document exceptionnel mais sous-exploité. Il véhicule à travers les différents types à la fois des images archétypes du Moyen Age et une personnification de son propriétaire, le sigillant. Les sceaux sont des images reproduites et conservées en très grand nombre, des images qui peuvent voyager très loin et qui touchent l'ensemble de la société. Ses fonctions sont multiples. Il permet d'authentifier un acte, d'en garantir l'inviolabilité, d'identifier le sigillant, et même de se substituer à lui. L'étude d'un exemple, à caractère patrimonial, nous permettra de démontrer l'importance que représente cette source.

Parmi ces moulages en plâtre, il en est un qui permet de mieux appréhender cette nature riche et complexe qui le constitue, un sceau des Foires de Champagne. L'original est conservé aux Archives Nationales et date de l'époque du comte Henri III. Un texte de Nicolas Pithou, écrit bien après le déclin et la fin des Foires de Champagne, peut nous faire comprendre la valeur juridique et symbolique d'un sceau telle qu'on se la représentait encore à la fin du XVIe siècle :

« Il y avait anciennement en ladite ville de fort belles foires qui furent les plus notables et privilégiées, célèbres et fréquentées, dont il fût ailleurs mémoire. On les appelaient communément les Foires de Champagne et de Brie. A l'occasion de ces foires, la ville était dès lors fort renommée et fréquentée. Là se trouvaient et trafiquaient les Transmontains, Italiens, Florentins, Milanais, Lucquois, Genevois, Vénitiens, Allemands et Provençaux (...).

Pour la fondation desdites foires, obéissance était entièrement due et donnée aux comtes, par tous les pays, deçà et delà la mer sans aucun contredit. Aussi, de fait, en faveur et contemplation de ce que ces foires étaient créées pour le bien et profit commun de tous pays, les Prélats, Princes, Barons chrétiens et infidèles s'étaient volontairement accordé et avaient consenti à la fondation, création, états, ordonnances et coutumes de celles-ci, en se soumettant à la juridiction desdites foires. Les marchands qui les fréquentaient et leurs marchandises avaient de fort beaux privilèges, droits, franchises, libertés et saufs-conduits (...).

Le chancelier avait la garde du sceau des foires, armoyé des armes de Champagne et de Brie : qui sont d'azur, à la bande d'argent, à deux double cotices de même, potencées et contre-potencées de treize pièces d'or, ou bien, selon d'autres, d'azur à la bande d'argent, à deux festiaux d'or(...). Les obligations et contrats étaient scellés de ce sceau par le chancelier, qui en prenait les profits et émoluments, qui n'étaient pas petits (...). Ce sceau était authentique et exécutoire par tous les pays. Et ce sceau était tellement privilégié, comme il l'est encore à présent, que quoiqu'un debteur ne se soit expressément obligé au corps par le contrat passé sous ledit sceau, il était possible au créancier de pouvoir le faire prendre et constituer prisonnier à faute de payer (...). A l'occasion de quoi, les marchands tant de la ville que les forains étrangers étaient plus prompts à trafiquer les uns avec les autres, assurés qu'ils ne pouvaient être déçus ni trompés par les debteurs.1 »

Ainsi, selon le juriste troyen Nicolas Pithou (1524-1598), le sceau n'est pas seulement considéré comme l'équivalent d'une signature, engageant la responsabilité du sigillant et authentifiant un acte ; il est la personnification de la puissance du Comte de Champagne, déléguée au chancelier des Foires qui l'a scellé en son nom. En effet, le sceau est avant tout une image reconnaissable de tous et identifiant le comte ; il représente ses armoiries. A noter toutefois qu'au Moyen Age, celles-ci ne sont pas définitivement fixées mais peuvent varier d'un membre à l'autre d'une même famille, la comparaison des différents sceaux et contre-sceaux des comtes de Champagne suffirait à le démontrer. Si aujourd'hui on représente les armes de Champagne avec les cotices d'or, celles-ci peuvent être remplacées au Moyen Age par des festons ou rinceaux, c'est le cas avec notre moulage, voire d'autres ornements. Les cotices ne sembleraient s'imposer que tardivement, alors que la dynastie des comtes de Champagne s'est éteinte et que le comté est entré dans le domaine royal. Avec l'identification de ces armoiries, c'est la valeur même du sceau et par conséquent de l'acte sur lequel il est apposé qui est reconnue, valeur pérenne car encore valable à l'époque de Nicolas Pithou, à une date où l'utilisation ordinaire du sceau est evenue rare. L'auteur ne fait aucunement allusion à la couleur de cire du sceau. Pourtant, la chancellerie des souverains français a cherché à imposer un usage, en particulier à partir du règne de Philippe Auguste. L'emploi de la cire verte devait être réservé aux actes solennels à effet perpétuel. Ce n'est qu'à partir de Jean le Bon que cette règle fut respectée, au moins pour la chancellerie royale. Mais il est clair ici que la valeur du sceau des foires de Champagne dépasse cette codification que les souverains français ont cherché à imposer. Le comte apparaît ainsi souverain dans son comté.

Pour Nicolas Pithou, la reconnaissance de cette valeur juridique serait l'une des raisons du succès des foires de Champagne. Les actes, saufs-conduits et privilèges accordés par le comte de Champagne aux marchands venant dans ses villes de foires, trouvaient dans ce sceau force et authenticité, dépassant même les limites du comté puisqu'il étendait, selon Nicolas Pithou, sa puissance aux autres seigneuries sinon aux royaumes voisins. L'auteur transcende ce pouvoir, en accordant le privilège de faire rechercher et saisir les marchands débiteurs sans faire appel aux juridictions locales. En fait, on sait que le comte usait de son influence auprès des autorités et des puissants pour effectivement faire rechercher et saisir ceux qui avaient attenté à la sécurité sinon à la vie des marchands ou s'étaient emparés de leurs marchandises. Il en usait de même pour faire respecter les contrats établis au cours des ses foires. Ainsi, toute transaction passée aux Foires de Champagne et scellée du sceau du chancelier des Foires se trouvait couverte d'une garantie incomparable ; les marchands avaient une assurance plus grande de voir leur contrat honoré. Avec cette capacité à défendre les droits des marchands et à assurer leur sécurité sur la route qui les conduisait en Champagne, les Comtes avaient permis la prospérité de leurs foires. Cela suppose que les comtes soient de puissants seigneurs, capables de faire réellement respecter par les autres seigneurs et souverains les privilèges qu'ils ont accordés aux marchands, et que la valeur du sceau portant ses armoiries soit partout reconnue.

Ainsi, la fonction d'un sceau au bas d'un acte, à une époque où peu savent lire et écrire, apparaît ici aussi importante, sinon plus, que l'acte lui-même. L'image se substitue symboliquement à la personne même du comte. Une telle interprétation n'est pas abusive. En 1270, avant de partir de nouveau en croisade, saint Louis fait graver la matrice d'un grand sceau qui le remplacera pendant son absence et gouvernera à sa place. Lors des entrées royales ou des lits de justice, à la fin du Moyen Age, la matrice du sceau royal pouvait remplacer le souverain dans le cérémonial, portée par un cheval dans la procession qui mène de l'entrée de la ville à la cathédrale ou posée sur le trône pendant les séances du parlement.

La disparition des comtes de Champagne s'accompagne de celle des foires de Champagne. Les échanges avaient évolué ; les marchands avaient changé de routes et surtout les foires n'étaient plus nécessaires pour réaliser les grandes transactions. Par ailleurs, c'est la valeur du sceau qui perdait de son pouvoir. Qui désormais pourrait garantir les privilèges accordés aux actes scellés du sceau des Foires de Champagne ? Les foires perdaient là une des conditions qui avaient assuré leur succès. Les sceaux restaient les témoins d'un « Age d'or » révolu que regrettait Nicolas Pithou.

notes :

1 Traduction d'après Nicolas Pithou, Chroniques de Troyes et de la Champagne durant les Guerres de Religion( 1524-1594), édition de Pierre-Eugène Leroy, P.U.R., 1998, tome 1, XII-XIV.

 

 

 

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