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par Pierre Dominique Toupance
Le 19 mai 1802, la Légion d'Honneur célébrait son bicentenaire. Sous l'égide des Archives Municipales de Reims, une exposition a été montée à partir de documents extraits de ces mêmes archives et des Archives Départementales de la Marne (ADM), sous le titre « Deux siècles de Légion d'Honneur à Reims, 1802 2002 ». Elle s'est tenue à l'Ancien Collège des Jésuites en novembre 2002 ; pour ceux qui n'ont pu la visiter, un site Internet devrait être crée courant 2003.
La présentation suivante a pour but de montrer, à partir de sept extraits de documents, comment cette décoration a fini par étendre ses rayons à l'ensemble de la société.
Textes
1. Article 1 du Titre II de la loi du 29 floréal an X (19 mai 1802) fixant la composition de la légion d'honneur.
« Sont membres de la légion tous les militaires qui ont reçu des armes d'honneur.
Pourront y être nommés les militaires qui ont rendu des services majeurs à l'Etat dans la guerre de la liberté ;
les citoyens qui, par leur savoir, leurs talents, leurs vertus, ont contribué à établir ou à défendre les principes de la République, ou fait aimer et respecter la justice ou l'administration publique ».
2. Circulaire du ministère de l'Intérieur au préfet de la Marne précisant quelles catégories de fonctionnaires sont proposables, 3 juillet 1869.
« Suivant les dispositions arrêtées depuis plusieurs années, ces présentations formeront deux séries distinctes : l'une comprenant les candidats dont les services sont appréciables à un point de vue purement local (maires, adjoints, membres des Conseils électifs et des commissions charitables, officiers de la garde nationale et de sapeurs pompiers, secrétaires en chef de mairie, médecins des hôpitaux et hospices, etc.) ; l'autre composée de fonctionnaires ou agents qui appartiennent à un personnel centralisé au Ministère de l' Intérieur, et dont il est nécessaire de comparer la position à celle de leurs collègues départementaux (sous-préfets, secrétaires généraux, conseillers de préfecture, employés supérieurs de préfecture, directeurs et médecins d'asiles d'aliénés et de maisons centrales, agents voyers en chef, commissaires de police, archivistes départementaux , journalistes, etc.). » A.D.M : 14 M 2, 3 juillet 1869
3. Circulaire du ministère de l'Instruction Publique au préfet de la Marne l'enjoignant de proposer des instituteurs de son département, 25 juillet 1867.
« Vous ne m'avez désigné aucun Instituteur pour la croix de Chevalier de la Légion d'Honneur.
Un grand intérêt politique cependant exige que les 43 000 Instituteurs publics et libres qui exercent en France ne se considèrent pas, cette année, comme exclus de toute participation aux faveurs que l'Empereur doit décorer le 15 août prochain [ ] ».
4. Circulaire du ministère de l'Agriculture au préfet de la Marne lui demandant de présenter un cultivateur, 22 décembre 1928.
« Je vous serais obligé de me faire parvenir, dans le plus bref délai possible, une proposition établie en faveur d'un petit cultivateur ou d'un ouvrier agricole de votre département que vous estimeriez digne de recevoir la Croix de la Légion d'Honneur [ ] ». A.D.M : 14 M 96, 22 décembre 1928
5. Lettre du préfet régional de la Marne au Ministre Secrétaire d'Etat au Travail lui communiquant une liste de sept candidatures de « vieux ouvriers », 22 avril 1943.
« J'ai l'honneur de vous adresser ci-après en accord avec Monsieur l'Inspecteur Divisionnaire du Travail et de la Main d'uvre et conformément aux dispositions de votre circulaire du 12 décembre 1942, la liste des vieux ouvriers de la région dont la candidature à la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur me paraît devoir être retenue [ ] ». A.D.M : 16 W 150, 22 avril 1943
6. Lettre du Ministre des Affaires Etrangères au préfet de la Marne l'informant de la nomination d'une citoyenne américaine, 28 juillet 1925.
« J'ai l'honneur de vous faire connaître que M. le Président de la République vient, sur ma proposition, de conférer la Croix de Chevalier de la Légion d'Honneur à Mlle Anna MURRAY VAIL de nationalité américaine, qui a fait l'objet de votre lettre du 4 juin dernier et à Madame la Doctoresse LEFORT, directrice de l'Hôpital américain.
Vous trouverez ci-annexés, avec la lettre d'avis de nomination, les insignes de cette distinction que je vous serais très obligé de vouloir bien faire parvenir aux intéressées.
Je ne manquerai pas de vous faire parvenir ultérieurement les Brevets de l'Ordre dès qu'ils m'auront été transmis par la Grande Chancellerie [ ] ». A.D.M : 3 Z 175, 28 juillet 1925
7. Loi complétant l'article 2 de la loi du 16 août 1920 sur les nominations à titre posthume, 18 avril 1923.
« Il est alloué au Ministère de l'Intérieur un contingent illimité de Croix pour nommer ou promouvoir dans la Légion d'Honneur, à titre posthume, les civils qui ont bien mérité du pays au cours de la guerre pendant l'occupation ennemie dans les régions envahies et qui sont décédés avant la promulgation de la présente loi, que ces civils aient ou non été déjà cités à l'ordre du jour de la nation [ ] ». A.D.M : 14 M 96, 18 avril 1923
exploitation pédagogique
Rééquilibrage civils-militaires : doc 1
Bien que Bonaparte et ce fût l'originalité du nouvel ordre ait voulu que la Légion d'Honneur récompense aussi bien civils que militaires, à la fin de l'Empire le nombre de soldats décorés l'emportait massivement sur celui des civils : sur 32 000 légionnaires, les civils n'en représentaient que 1 500 !
Un rééquilibrage s'opéra au profit des civils sous les régimes suivants : en 1848, ils constituent le quart des effectifs, et en 1914 : 36%.
Puis, du fait des circonstances, la part des militaires redevint prépondérante avec la première guerre mondiale pour récompenser les nombreux actes d'héroïsme et malgré la création de la croix de guerre en 1915 : les trois-quart des décorés l'ont été à titre militaire. Cette proportion s'élève encore à la veille de la guerre à 70%.
La tendance est inversée depuis 1962 : dans les promotions récentes, les civils dépassent les militaires et le rapport s'établit aujourd'hui à 52.2% contre 48.8%.
De catégories civiles limitées à l'ensemble de la société civile : doc 2-3-4-5
Jusqu'au Second Empire les nominations ont essentiellement récompensé, parmi les civils, les autorités déjà reconnues, à la différence des militaires où les décorations honoraient aussi bien le simple soldat que le général. Parlementaires exclus depuis 1972 des nominations fonctionnaires de l'administration centrale, maires (il est vrai nommés), conseillers municipaux etc. constituaient les gros bataillons des décorés [doc 2].
Le Second Empire étendit le bénéfice de la Légion d'Honneur à des catégories qui jusque là avaient été tenues à l'écart. Les régimes suivants poursuivirent l'ouverture qui désormais s'adresse à toutes les catégories socio-professionnelles.
Ainsi instituteurs [doc 3], sages-femmes, agriculteurs [doc 4], ouvriers [doc 5], rejoignent-ils la cohorte des artistes, savants, médecins, chefs d'entreprise etc.
Encore plus près dans le temps, des chanteurs, des sportifs, furent eux-aussi honorés de la croix.
Des hommes aux femmes : doc 6
Là encore, c'est Louis-Napoléon BONAPARTE qui donna le coup d'envoi en décorant le 15 août 1851 Angélique DUCHEMIN.
Mais les domaines où se distinguèrent les premières femmes légionnaires restent étroitement circonscrits : religion (surs), éducation (institutrices), hôpitaux (infirmières), charité (dames d'uvre, mères de famille, artistes). Aussi leur place est-elle purement symbolique avant la première guerre mondiale : à peine une centaine.
Environ un millier de nominations intervint pendant la première guerre mondiale (infirmières surtout). Mais c'est depuis l'entrée massive des femmes sur le marché du travail, et donc la possibilité de satisfaire aux exigences de vingt années de service, que les effectifs se sont accrus. Elles représentent désormais 10% de l'effectif. Mais les dernières promotions comptent actuellement un quart de nominations féminines : 23.9% en 2000.
Des Français aux étrangers : doc 6
Si la loi de 1802 n'avait pas réservé de place aux femmes, il n'en alla pas de même pour les étrangers, à ceci près qu'ils étaient nommés mais non reçus.
Ces nominations, réservées d'abord aux chefs d'Etat et aux ambassadeurs, se sont, elles aussi, étendues au-delà de la sphère politique ou diplomatique. La première guerre mondiale multiplia par quatre les détenteurs de la décoration : politiques et militaires bien entendu, mais aussi philanthropes, mécènes qui aidèrent à la reconstruction de Reims en particulier.
Aujourd'hui, il y aurait environ 25 000 étrangers titulaires de la Légion d'Honneur.
Des vivants aux morts : doc 7
La loi de 1802 n'envisageait l'attribution de la Légion d'Honneur qu'aux vivants, mais un décret du 1er octobre 1918, puis la loi du 16 août 1920, complétée par la loi du 14 avril 1923, l'étendirent aux morts glorieux de la guerre meurtrière qui s'achevait, civils ou militaires.
Le code de 1962 ne reprit pas les dispositions du décret de 1918, mais des décorations à titre posthume sont malgré tout décernées avec prise de rang antérieure au décès.
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