Gérard DOREL, Inspecteur Général de l'Education Nationale
Contribution aux entretiens géographiques de Saint Dié
"La ville, espace d'intégration"
I - La ville américaine, lieu traditionnel d'accueil et d'intégration
II - La crise urbaine contemporaine : la ville, espace de relégation
"La ville, espace d'intégration"
Chacun sait que la grande majorité
des Blancs a littéralement fui les centres des grandes villes américaines pour
des banlieues lointaines où les classes moyennes se replient dans un quasi état
d'obsession sécuritaire. Restent dans les centres tous ceux qui n'ont pas les
moyens de rejoindre les " bunkers " banlieusards. Les auréoles péri-centrales
se densifient exagérément et sont devenues des espaces de relégation pour les
perdants du rêve américain.
La question à laquelle je vais essayer de répondre est donc de savoir si la
ville américaine, dans ce nouveau contexte sociologique et géographique, peut
continuer à jouer son traditionnel rôle d'accueil et d'intégration.
I - La ville américaine, lieu traditionnel d'accueil et d'intégration
L'Amérique de l'immigrant s'arrêtait en général aux faubourgs ouvriers où, par un jeu de solidarités familiales et ethniques, il pouvait trouver avec plus ou moins de facilité logement et travail. Il bénéficiait aussi d'une ambiance culturelle sécurisante dans ces quartiers ethniquement homogènes où se préservaient la langue maternelle et les coutumes locales. A ce propos, les églises constituaient à la fois un puissant ciment de cohésion et d'intégration à la nation américaine qui leur garantissait constitutionnellement pratiques religieuses et communautaires.
Ainsi, peu à peu, us et coutumes se transformaient au contact des autres Américains et se mettait en place un système social original fait de groupes culturellement homogènes mais unis les uns aux autres par une langue véhiculaire vite acquise en milieu urbain et par une quête commune dans un avenir meilleur qui passait par l'emploi, le logement, l'éducation des enfants et la pratique de quelques libertés fondamentales qui s'épanouissaient mieux en ville que partout ailleurs.
Ce système a relativement bien fonctionné pendant plus d'un siècle avec la grande période d'industrialisation: les immigrants constituaient une source renouvelable de main d'oeuvre, une génération suffisant pour assurer à peu près l'intégration et la diffusion dans l'espace urbain de la génération précédente.
La ville américaine était alors bien différente de celle que nous connaissons aujourd'hui: il y avait certes des quartiers contrastés et même quelques ghettos mais la ville demeurait un lieu de contact et de brassage social, à défaut d'être un lieu de fusion raciale. La ville pouvait ainsi apparaître, à la différence des campagnes, comme le lieu privilégié du " melting pot ". La grande ville américaine, et singulièrement New York, passait aux yeux du monde pour une formidable machine à intégrer et faisait de l'Amérique le rêve de tous les candidats à l'émigration. On peut évoquer ici l'exemple bien connu, quasi emblématique, de Harlem, à la fois image d'une population ségrégée mais fière de ses particularismes culturels, qui faisaient d'un ghetto un espace d'identité.
Cependant, cette belle machine s'est grippée avec les bouleversements du système économique contemporain.
II - La crise urbaine contemporaine : la ville, espace de relégation
Les grandes villes américaines d'aujourd'hui sont à la fois les bénéficiaires et les victimes d'une économie post industrielle qui les a extraordinairement enrichies et transformées tout en laissant sur le côté une foule considérable d'exclus, de marginaux, de ces pauvres que les statistiques américaines dénombrent régulièrement: il y en aurait aujourd'hui quelques 24 millions dans les villes, soit deux tiers des pauvres recensés comme tels aux Etats Unis.
Ce sont les victimes privilégiées du chômage et de toutes ces pathologie sociales qui minent les villes américaines et surtout les plus grandes puisque dix agglomérations ( New York, Chicago, Los Angeles, Philadelphie, Detroit, Houston, Baltimore, Dallas et Indianapolis ) concentrent la moitié de tous les pauvres américains !.. Chacun sait l'étroite corrélation entre minorités ethniques et pauvreté qui touche 21 % des Noirs, 16,5 % des Hispaniques et 2 % seulement des Blancs; on sait moins que ce sont désormais plus les jeunes que les vieux qui en sont les premières victimes et que pauvreté et exclusion s'identifient de plus en plus avec les femmes, notamment ces millions de mères célibataires, parfois très jeunes, dépendantes d'une aide publique désormais chichement mesurée. Doit-on aussi rappeler ici que la première cause de mortalité chez les jeunes Noirs est l'homicide volontaire, suivie de l'overdose ?..
Tout ce qui contribuait à une lente mais sûre intégration tend à s'étioler, voire à disparaître: les écoles publiques redeviennent de facto des écoles ségréguées où se concentrent les enfants des minorités ( trois quarts des effectifs alors que les minorités ne représentent que 29 % de la population américaine ). Les services sociaux et médicaux se dégradent et deviennent quasi inaccessibles depuis que les administrations républicaines des années 8O ont réduit très sensiblement les subventions fédérales aux villes qui n'ont plus d'autres issues que de couper de manière drastique dans les services sociaux mis en place à l'époque de la Lutte contre la Pauvreté.
Tout cela nourrit une misère sociale d'autant plus cruellement ressentie que le mouvement d'immigration n'a cessé de s'amplifier depuis une vingtaine d'années. Cet afflux d'immigrants exacerbe les rivalités entre pauvres, excluant encore un peu plus les perdants de ces " guerres " locales complaisamment médiatisées.
La traduction géographique de ce drame urbain, c'est " l'hyperghettoisation " ( Chapour Haghighat, l'Amérique urbaine et l'exclusion sociale, PUF,1994 ) . Des quartiers entiers des grandes villes américaines sont devenus des lieux d'exclusion, de relégation, où survit une véritable " underclass ", c'est à dire un sous- prolétariat d'autant plus diabolisé qu'il a développé sa propre culture de rejet, une sous culture plutôt , mais qui participe de la reproduction de la pauvreté de génération en génération. Un constat confirmé par les études menées depuis de longues années par le sociologue noir américain William Wilson qui a montré que 60 % des pauvres appartiendraient à des familles qui sont dans le dénuement depuis plusieurs générations.
Nous sommes bien dans un processus d'exclusion. La ville américaine ne joue plus pour une large fraction de sa population son rôle intégrateur traditionnel. Doit-on pour autant considérer qu'elle est désormais incapable de le jouer ?
Je ne le crois pas parce que, vaille que vaille, elle continue d'absorber année après année, des millions de nouveaux arrivants. Les canaux ethniques fonctionnent et même se renforcent: ils ont montré leur efficacité à Miami avec les Cubains ou dans les innombrables quartiers peuplés d'Asiatiques de toutes nationalités dans les grandes villes de l'Ouest. Les solidarités familiales jouent pleinement chez les Hispaniques.
Restent les Noirs qui ne bénéficient pas, ni de ces solidarités communautaires ou familiales qui soudent si bien les Asiatiques, ni de ces racines culturelles dans lesquelles se reconnaissent volontiers les Hispaniques.
La question urbaine n'est à mes yeux, qu'un des aspects - le plus dramatique - d'une question irrésolue qui est celle de la situation des Noirs américains, transférés en masse à l'époque fordiste dans des villes qui , faute de pouvoir les rejeter maintenant qu'elle n'en a plus besoin, les confinent dans des espaces dégradés que les derniers venus leur contestent.
L'exclusion aux Etats Unis, comme ailleurs, se nourrit et nourrit une fracture sociale particulièrement sensible et d'autant plus visible que la fraction la plus misérable, celle des plus exclux, c'est à dire les " homeless " ( sans abri ), dont le nombre serait de trois millions de personnes, se concentrent dans les centres-villes, à proximité des batiments publics municipaux, et singulièrement des mairies, dont les parcs sont littéralemnt occupés par ces malheureux.
En termes géographiques, ce phénomène de l'exclusion apparaît comme une manifestation ostentatoire de la centralité. Les SDF, avec leurs abris de fortune au pied des gratte-ciels, interpellent ainsi le rêve américain.
La ville américaine n'a jamais tant porté les signes de l'opulence et les stigmates du péché originel américain.