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par Jean-Paul Hauty et Agnès Rossi

ICONOGRAPHIE
Esprit de Baculard d'Arnaud, âgé de cinq ans, tient dans ses bras un chat noir. De source sûre, il est établi que le tableau fut peint par Greuze au cours de l'hiver 1776. En effet, Esprit de Baculard d'Arnaud disait au sujet du peintre, dans une lettre conservée aux Archives de la Bibliothèque de Troyes, « ce peintre était Greuze, ami de mon père et qui a fait mon portrait comme gage d'amitié ». Greuze était ami de François Thomas de Baculard d'Arnaud, homme de lettres et père du modèle.
L'enfant est présenté le buste de trois-quarts face. La tête légèrement inclinée à droite, porte des cheveux longs peut-être poudrés, remontés en rouleaux sur le front et tombant librement en boucles sur les épaules. Il est vêtu d'une chemise à jabot et manchettes de dentelle blanche, serrée à la taille par une ceinture bleue. Il semble retenir, calmer peut-être, son chat, au regard furieux, au poil ébouriffé, aux griffes sorties, qui essaie de glisser hors de ses bras.
ANALYSE
- Composition
On observe, à l'intérieur d'un ovale principal, plusieurs ovales qui semblent former autant de barrières et de protections contre le monde extérieur : on peut supposer qu'après un drame, l'enfant se renferme sur lui-même et sur son chat. Si on examine les masses colorées, on note un certain nombre de formes triangulaires, de pointes. Ainsi, à la série des formes rondes, s'oppose la série des triangles colorés, ce qui crée une certaine tension confirmant l'impression qu'un drame vient de se produire.
- Dessin
Portrait bien dessiné, réaliste. A noter cependant que la dentelle n'est pas reproduite avec une grande précision. On a plus une « impression » de légèreté que de reproduction « photographique ».
- Couleur
La maîtrise technique de Greuze est exceptionnelle dans ce domaine. Dans ce portrait, l'enfant qui est le sujet même du tableau est mis en valeur par le contraste qu'il forme avec le fond sombre. La palette du peintre, essentiellement monochrome (elle varie du blanc au noir), est ici toute en nuances. Elle est réchauffée par les carnations rosées du visage et des mains. Par effet de contraste, le bleu de la ceinture, seule touche de couleur franche, réveille l'ensemble.
Le choix réduit des couleurs ne semble pas dû au hasard :
- Coloris nuancé par des glacis pour donner une impression de tendresse et de grande douceur ;
- Tons purs, blanc et bleu, pour évoquer l'ingénuité de l'enfance ;
- Noir, pour rappeler le caractère irascible du chat ; le noir, couleur du mystère, laisse imaginer un monde que les deux êtres sont seuls à connaître.
- Importance du tableau
Diderot écrit, au sujet des portraits de Greuze, « L'Epagneul chéri » et « La Petite Fille au chien » : « c'est de la peau, c'est de la chair, c'est du sang sous cette peau, ce sont les demi-teintes les plus fines, les transparents les plus vrais ; ces yeux-là voient ; on y remarque le gras et l'humide propres à cet organe. Et ce chien noir nous dirons : et ce chat noir il est tout aussi beau que l'enfant, il est vivant ».
Au 18e siècle naît une nouvelle sensibilité : l'enfant, l'animal sont considérés pour eux-mêmes. Et chez Greuze, les animaux, compagnons constants de l'enfant, sont souvent dans les bras.
Cette scène intime qui semble prise sur le vif et qui laisse croire qu'un petit drame vient d'avoir lieu n'est en réalité qu'une habile mise en scène. C'est le type même du portrait où Greuze associe au personnage un élément extérieur cruche, fleurs (ici le chat), qui a pour rôle d'inciter à la réflexion. Par ce moyen, portrait et scène de genre se mêlent dans une ambiguïté si troublante qu'elle retient l'attention et l'admiration.
Cette uvre a été exécutée en 1776, période de l'apogée de Greuze dans ce genre.
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