Défense et construction du citoyen en France
de la IIIe à la Ve République Française

compte-rendu* de la conférence d'Antoine Prost

 

Trois guerres rythment cette période.


Guerre de 1870 jusqu’à la guerre 14-18

1870 : l’armée de métier s’était entraînée en Algérie, elle est essentiellement monarchiste ou bonapartiste, à sa tête Mac Mahon. Le patriotisme est plutôt du côté des Républicains, avec Gambetta.

1871 : assemblée constituante, les conservateurs font campagne pour la paix (J.F. Charvet : la construction d’une armée démocratique)

1871 : service militaire obligatoire (5 ans puis en 1889 3 ans). Changement de taille tout à fait considérable on passe d’un effectif de 2 à 300 000 au double ; l’armée est implantée sur la totalité du territoire, les casernements sont à proximité des nœuds ferroviaires. L’état n’a pas d’argent (5 milliards de francs-or payés à l’Allemagne), ce sont les villes qui construisent les casernes, l’armée doit donc discuter avec les élus locaux, ce sont donc des négociations au service de la Nation. Elles se font parallèlement à la reconstruction du système scolaire.

Une triple volonté :

  • Elever le niveau de formation : « l’instituteur prussien a gagné la guerre ».

  • Former des républicains

  • Former des patriotes

Ernest Lavisse, Manuel à l’usage des écoles primaires, 1885.

«  Parallèlement à la constitution du territoire, les lois qui pour font libre citoyen … et soldat ».

Jean Jaurès, 1888, dans le Courrier des instituteurs : « vous êtes responsables de la Patrie ».

Citoyenneté, Nation, civilisation…

  • D’abord par la géographie :

Apprentissage de la liste des départements, chef-lieu…, image de l’hexagone : la France est achevée, sauf Alsace-Lorraine, « frontières naturelles ». Elle occupe l’espace qui lui est dû (problème avec Napoléon et son empire).

Pour les Anglo-saxons cette attitude française est de l’arrogance.

  • Les Français sont persuadés de la perfection de leur système politique.

La République égalitaire. Anecdote de Maginot envoyé comme 2ème classe à la guerre de 14-18 rencontrant un autre mobilisé : « La République, c’est tout de même quelque chose »

L’affaire Dreyfus montre qu’un individu ne peut être sacrifié à la raison d’état.

  • La France doit être morale

il n’y a d’ailleurs qu’une seule morale valable pour l’individu et pour l’état.

Emboîtement des fidélités : petite patrie : la commune, la Nation, l’Humanité.

L’idée de Revanche s’éloigne, on doit aimer la France et détester la guerre. Le collectif est considéré comme des individus.

J. Payot, La morale à l’école, 1907.

«  Soyons prêts à rejeter l’ennemi à l’extérieur de nos frontières ».

R. Tagot, Mon village.

La promotion sociale se fait par le suffrage universel.

  • Les conceptions tactiques sont assez particulières avant la guerre de 14 :

«  la victoire est à ceux qui avancent » (J. Payot).

Règlement militaire de 1913 : « seul le mouvement en avant…, corps à corps, …, pour l’infanterie …, sacrifices sanglants, .., baïonnette, .., succès pour la volonté la plus ferme.. »


1ère guerre mondiale :

Elle marque la rupture entre la France et son armée.

La France résiste, c’est l’union sacrée. Il n’y a pas de provocation de la part du gouvernement, les troupes reculent à 10 Km des frontières. Le patriotisme défensif pour défendre le territoire national, même dans la classe ouvrière, il y a peu de grèves : lors des 3 offensives allemandes de 1918, les grèves s’arrêtent. La fierté vient de la victoire : entrée dans Strasbourg.

Mais l’armée a fait tuer trop de monde pour rien, responsable : la doctrine de l’offensive à outrance, le refus d’abandonner tout terrain. Dès 1914, il y a 300 000 morts. Les attaques en sortant des tranchées transforment les soldats en « chair à canon ». En 1917, il n’y a plus de réserve. Exemple de l’offensive Nivelle : il prévoit les hôpitaux à Lens en avant de l’offensive, comme si la victoire était acquise.

Ne pas oublier que les soldats sont aussi des citoyens, ils ont des droits, les mutineries sont en fait la demande forte d’un changement dans la conduite de la guerre, il s’agit d’un message politique à transmettre.

L’antimilitarisme se manifeste par le refus du salut.

Conférence de Lavisse à la Sorbonne le 30 janvier 1920 : «  La guerre tuera l’humanité si l’humanité ne tue pas la guerre ».

Bilan : 1,450000 morts sur 8 millions de mobilisés, 3 à 3,5 millions de blessés, ½ du corps électoral de 1932 a fait la Grande guerre, enracinement populaire et ruraliste du patriotisme.


Position du Syndicat National des Instituteurs : les instituteurs se définissent comme le peuple, c’est la réalité charnelle qui est menacée, le bellicisme est dénoncé dans les manuels d’histoire. Montée de l’antimilitarisme, la défense passive est considérée comme une militarisation de la société, le Syndicat est au centre d’une polémique à propos de l’éducation au civisme. Cela n’empêche pas les instituteurs de respecter la laïcité.

Ne pas oublier le contexte : échec de la SDN et l’attitude de Briand.


2ème guerre mondiale :

La débâcle constitue un énorme traumatisme.

Les mobilisés sont partis résolus, la campagne de France a fait plus de 100 000 morts en 3 semaines. C’est une immense humiliation, plus de 1,8 million de prisonniers, le territoire est envahi. C’est une crise de l’identité nationale, de l’identité politique.

Pétain est légitime, l’entrevue de Montoire fait débuter la collaboration. De Gaulle n’est pas légitime, il est à Londres. Le désastre discrédite le régime, la République est emportée, elle a fait faillite. Pétain en profite pour installer un régime autoritaire qui pourrait proposer une identité politique légitime, une refondation difficile. L’honneur national est sauf mais personne ne peut être dupe, la France se comporte en mendiante. Il y a une volonté de reconstruction et de modernisation, ce n’est pas un civisme, il y a mue de l’idéologie républicaine.

Subsiste du côté de la résistance :

  • l’antifascisme

  • la trahison des élites, la question sociale

  • ouvriers CGT et le PCF : « ils sont à l’Est ».

Il faut veiller à ne pas se laisser dépouiller du pouvoir par le PCF, l’ORA garde ses forces pour un éventuel affrontement avec les FTP.

Après la guerre, l’armée doit lutter contre l’ennemi intérieur : décolonisation. Il faut faire une guerre psychologique en direction des recrues. En 1961, l’armée est même considérée comme une menace (putsch des généraux à Alger). Le rôle joué en Algérie s’inspire de celui joué par la Wermacht en France : une armée d’occupation.

L’Etat-Nation éclate : régions, Europe.

Les rapports avec l’armée se dissolvent, ce qui aussi lié au caractère insaisissable des menaces. L’identité européenne reste floue, l’Europe qui permet de sauver la paix est maintenant obsolète. L’Europe c’est la liberté pour les pays de l’Est., elle sert aussi d’alibi pour les décisions difficiles à prendre, l’Europe est presque devenue une menace.

La grande question est comment construire une société composée d’individus.

*compte-rendu à partir des notes prises par Bernadette Tisserand, professeure au Lycée Chanzy de Charleville-Mézières.

© Bulletin de Liaison des Professeurs d'Histoire-Géographie de l'Académie de Reims. N°33, 2005.