Mémoires de la Déportation

par Christian Lambart

Document n°1. Le Serment de Buchenwald : la mémoire immédiate

"Nous, les détenus de Buchenwald, nous sommes venus aujourd'hui pour honorer les 51.000 prisonniers assassinés à Buchenwald et dans les kommandos extérieurs par les brutes nazies et leurs complices.

51.000 des nôtres ont été fusillés, pendus, écrasés, frappés à mort, étouffés, noyés et tués par piqûres.

51.000 pères, frères, fils sont morts d'une mort pleine de souffrance, parce qu'ils ont lutté contre le régime des assassins fascistes.

51.000 mères, épouses et des centaines de milliers d'enfants accusent.

Nous, qui sommes restés en vie et qui sommes des témoins de la brutalité nazie, avons regardé avec une rage impuissante, la mort de nos camarades. Si quelque chose nous a aidé à survivre, c'était l'idée que le jour de la justice arriverait.

AUJOURD'HUI, NOUS SOMMES LIBRES

Nous remercions les armées alliées, les Américains, les Anglais, les Soviétiques et toutes les armées de Libération qui luttent pour la Paix et la vie du monde entier.

Nous rendons hommage au grand ami des antifascistes de tous les pays, à l'organisateur et initiateur de la lutte pour un monde nouveau, que fut F.D. Roosevelt. Honneur à son souvenir.

Nous, ceux de Buchenwald, Russes, Français, Polonais, Slovaques et Allemands, Espagnols, Italiens et Autrichiens, Belges et Hollandais, Luxembourgeois, Roumains, Yougoslaves et Hongrois, nous avons lutté en commun contre les SS, contre les criminels nazis, pour notre libération.

Une pensée nous anime :
NOTRE CAUSE EST JUSTE, LA VICTOIRE SERA NOTRE

Nous avons mené en beaucoup de langues, la même lutte dure et impitoyable. Cette lutte a exigé beaucoup de victimes et elle n'est pas encore terminée.
Les drapeaux flottent encore et les assassins de nos camarades sont encore en vie. Nos tortionnaires sadiques sont encore en liberté. C'est pour ça que nous jurons, sur ces lieux de crimes fascistes, devant le monde entier, que nous abandonnerons seulement la lutte quand le dernier des responsables sera condamné devant le tribunal de toutes les Nations.
L'écrasement définitif du nazisme est notre tâche.

NOTRE IDEAL EST LA CONSTRUCTION D'UN MONDE NOUVEAU DANS LA PAIX ET LA LIBERTE.

Nous le devons à nos camarades tués et à leurs familles. Levez vos mains et jurez pour démontrer que vous êtes prêts à la lutte.

(Source : http://www.buchenwald-dora.fr/1lecampdebuch/historique/15leserment.htm)


Document n° 2 la Mémoire de pierre..


  1. Le monument de la Résistance et de la Déportation de Troyes dans l'Aube.

(Inauguré le 13 novembre 1955)


  1. Le Gisant symbolise la déportation

Au pieds est enterré une urne contenant de la terre des camps de concentration.


Document 3. La mémoire menacée

Mais le négationnisme a maintenant les caractères d'une secte, en particulier dans la conviction inébranlable d'avoir la vérité définitive et l'aveuglement total à tout ce qui pourrait ébranler ces certitudes. Son harcèlement obstiné et très soigneusement orchestré insinue le doute dans l'esprit de beaucoup de personnes honnêtes, finalement persuadées qu'il y a un réel problème. (…) Il faut bien faire comprendre qu'un historien ne peut débattre avec une personne niant l'existence des chambres à gaz pas plus qu'un astrophysicien ne peut débattre avec une personne prétendant qu'il fait jour à minuit ou que la lune est faite de « fromage de Roquefort ». Le débat est impossible avec des gens ne parlant pas le même langage. Mais il y a un réel danger depuis que les écrits négationnistes sont à la portée de chacun sur l'Internet. (…)

L'essentiel de la méthode négationniste consiste d'abord à attaquer le crédit des historiens en majorant les silences, les oublis, les manques de rigueur sur des points secondaires, mais qui conduisent à jeter le doute sur l'ensemble des faits avérés. (…)

Par exemple, le nombre des victimes est maintenant mieux précisé depuis déjà une vingtaine d'année, révisé à la baisse, en particulier pour le nombre de morts dans certains camps. Le chiffre d'Auschwitz a été divisé par quatre. Si l'on doit garder le même ordre de grandeur du chiffre total des victimes, il faudrait sans doute en conséquence augmenter les chiffres des fusillés de Pologne, des pays baltes, des Balkans, d'Ukraine, de Russie. Pourtant, dans la plupart des documents audiovisuels que j'ai pu voir à la télévision au moment du cinquantième anniversaire de la Libération des camps, les chiffres anciens, notoirement surestimés, étaient à peu près toujours conservés et, souvent, sur des images douteuses de chambre à gaz. On retrouve toujours dénoncés ces manques de rigueur dans les articles, les conférences, les cassettes vidéo de Faurisson. Il faudrait d'abord cesser de lui offrir sur un plateau les arguments qui lui servent à prétendre qu'on ne dit jamais la vérité, qu'on accumule les contradictions et finalement les incompétences. Il y a deux dangers dont il faut protéger la mémoire : nier le massacre et l'exagérer.



(Source Jean-François Forges, Eduquer contre Auschwitz, histoire et mémoire, Agora, 1997. p.46-50)


Document n° 4. La mémoire du témoin

Il y aura des survivants, certes. Moi, par exemple. Me voici survivant de service, opportunément apparu devant ces trois officiers d'une mission alliée pour leur raconter la fumée du crématoire, l'odeur de chair brûlée sur l'Ettersberg, les appels sous la neige, les corvées meurtrières, l'épuisement de la vie, l'espoir inépuisable, la sauvagerie de l'animal humain, la grandeur de l'homme, la nudité fraternelle et dévastée du regard des copains.

Mais peut-on raconter ? Le pourra-t-on ?

Le doute me vient dès ce premier instant.

(…)

… un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l'expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est tout autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d'un récit possible, mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de récréation. Seul l'artifice d'un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n'a rien d'exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques (…)

Mais peut-on tout entendre, tout imaginer ? Le pourra-t-on ? En auront-ils la patience, la passion, la compassion, la rigueur nécessaire ? Le doute me vient, dès ce premier instant, cette première rencontre avec des hommes d'avant, du dehors-venus de la vie-, à voir le regard épouvanté, presque hostile, méfiant du moins, des trois officiers. Ils sont silencieux, ils évitent de me regarder.



(Source. Jorge Sumprun, L'écriture ou la vie. Folio- Gallimard, 1994 p. 25-26


Document n°5. La mémoire de l'artiste



Le travail dans la mine (cat 16), détail

(Source. Couverture de l'ouvrage Shelomo Selinger, les camps de la mort. Dessins d'un rescapé. Mémoire d'outre-vie. Editions Somogy.2005.)

Shelomo Selinger

Né en 1928 en Pologne. Sculpteur français d'origine israélienne.  Déporté de l'âge de 13 à17 ans. http://www.artactif.com/indexS/selinger.htm