Journées de Brive
La France et l'Allemagne en Europe : le Cœur et la Raison

 

colloque des 24 et 25 novembre 2006
centre des congrès de la CCI de Brive-la-Gaillarde

 


Vendredi 24 novembre 2006

Matinée


9h00 :

accueil de Jean-Louis Nesti, président de la CCI du pays de Brive

discours du sénateur-maire de Brive, Bernard Murat

discours des représentants de la ville de Lauf, jumelée avec Brive.


présentation du colloque par Jean-Louis Nembrini, IGEN d'histoire géographie

titre du colloque véritable problématique des journées : cœur et raison.

Colloque, rendez-vous intellectuel national, grâce au partenariat avec la ville de Brive.

Magie d'un lieu, ancré dans un territoire, autour de la personnalité d'Edmond Michelet et de son message qui nous rassemble.

Partenariat aussi avec le ministère de l'Education Nationale, professeurs venant de la France entière.

Près de 80 professeurs venus des autres académies.

Hommage à Dominique Borne, son prédécesseur. Il invitait les participants à réfléchir.

Thèmes : citoyenneté, ordre et justice, fait religieux, égalité des chances.

Ces thèmes sont chers à l'action du ministère, toutes les actions sont imprégnées de l'égalité des chances, de la réalité du fait religieux.

Colloque, force de proposition aussi par la tenue d'ateliers et de table-ronde.

Jean-Louis Nembrini tient aussi à remercier la présence des élèves de lycée de Brive au colloque.


I- La France et l'Allemagne en Europe : Histoire

Présentation de la matinée par Yves Poncelet, IGEN


Allemagne et Allemands vus de France (1860-1914) par François Roth, Professeur émérite, Université de Nancy 2


La guerre de 1870-71constitue une date essentielle dans cette période : guerre franco-allemande, défaite française, 3 ans d'occupation d'une partie du territoire. C'est un véritable basculement qui se poursuit jusqu'en 1945.

Avant 1870, l'Allemagne n'est pas au cœur des préoccupations des Français. Déjà, on parlait des Allemagnes, une nation de culture commune mais pas un Etat. Dans ces Etats, un dominait : la Prusse. Le regard était plutôt un regard romantique, à l'image de Victor Hugo, qui avait voyagé outre-Rhin.

La vision politique était tout aussi ambiguë depuis les victoires napoléoniennes : problème de frontière sur le Rhin, le fleuve est-il allemand ou est-il une frontière ? Avant 1870, Napoléon III avait désespérément cherché une alliance avec la Prusse, qui, après Sadowa, était devenue la concurrente de la France.

La guerre de 1870 est une véritable guerre de sièges : Paris, Strasbourg, 5 milliards de contributions de guerre et perte de l'Alsace Lorraine.

La République avait décidé de respecter les traités mais l'opinion publique était anti-germanique.

Après la guerre de 1870, l'image de l'Allemagne change : elle est perçue comme un Etat militaire et un peuple soldat.

Une lutte symbolique s'installe entre Germania déesse de la guerre aux attributs guerriers, et Marianne, jeune fille radieuse et pacifique.

L'image des casques à pointe reste longtemps dans les mémoires (l'image des Bavarois au casque à chenille ne reste pas…)

Pour beaucoup « L'esprit de Postdam a détruit l'esprit de Weimar ». Postdam ville de garnison, Weimar, ville de Goethe…

Toutes ces images entretiennent des réactions négatives chez les Français.

Pendant ce temps, une nouvelle Allemagne se développe, une Allemagne urbaine et industrielle, laboratoire de modernité, modèle pour certains maires français comme E. Herriot, maire de Lyon qui fait un voyage en Allemagne pour aller y chercher des idées.

Pourtant, l'idée que les villes allemandes sont « lourdes, colossales… » prévaut en France.

Dès 1867, l'Allemagne vient aux expositions universelles : porcelaine de Saxe, électricité de Siemens, maquettes de paquebots, civilisation militariste.

Après le Sedan militaire, on parle même de Sedan industriel et commercial.

Après 1870, on publie partout l'image des deux jeunes filles en costume traditionnel : Alsace et Lorraine disant « ne nous abandonnez-pas ! »

On peut consulter en exemple les albums caricaturaux du début du 20e siècle comme « l'oncle Hansi », écrit par l'Alsacien Jean-Jacques Waltz. Il écrit « l'histoire de l'Alsace racontée aux enfants » en 1916 où il critique la germanisation de sa province. Hansi est accusé de haute trahison mais il est condamné pour « offense au peuple allemand ».


Dans la crise de juillet 1914, l'Alsace Lorraine n'était pas au cœur des tensions. Mais ce problème a été rendu important avant 1918.

Au début de la guerre, les journaux de propagande française ont exploité l'anti-germanisme latent des Français : reprise de Germania, du dieu Thor, barbare, des Uhlans, le mot prussien est vite remplacé par le mot boche avant la fin de 1914.

Le début de la Grande guerre représente donc une cristallisation de toutes les images négatives des Allemands. Dès la fin de 1914, l'Allemagne est accusée de la responsabilité de la guerre, cela annonce les conditions de traitement de la paix en 1919.

Pour aller plus loin… l'auteur a publié La guerre de 1870, Fayard, 1990 ; L'Allemagne de 1815 à 1918, Armand Colin Cursus, 2000, rééd. 2002.



Les relations franco-allemandes dans l'entre-deux-Guerres, par Hörst MÖLLER, Directeur de l'Institut für Zeitgeschichte de Munich et professeur d'histoire contemporaine à l'Université Ludwig-Maximilian de Munich.


Dans la longue histoire des relations franco-allemandes, l'hostilité héréditaire semble avoir duré près de 150 ans. Plusieurs auteurs allemands ont dénigré ces relations, parfois sur près de 1000 ans.

Lors de la réunion entre de Gaulle et Adenauer à Colombey, le général propose de « repartir à zéro »…

La défaite de 1918, le sentiment d'humiliation et de spoliation renforcent encore les mauvaises relations entre les deux peuples.

Pendant les années 1920-30, des intellectuels français et allemands tentent un rapprochement sur fond de mise en commun d'histoires et de légendes communes. On trouve même dans les pires tensions des partisans du rapprochement et même des admirateurs du voisin outre-rhin qui préconisent « d'apprendre la langue et visiter le voisin ». Le Français est d'ailleurs la langue la plus enseignée en Allemagne pendant les années 20, beaucoup de classiques français sont accessibles dans une traduction allemande.

Entre 1918 et 1939, on peut identifier cinq phases importantes :

- la période de négociation du traité de Versailles ;

- jusqu'en 1924, niveau zéro à cause de l'occupation de la Ruhr ;

- entre 1925 et 1930, Stresemann et Briand, Locarno, adhésion à la SDN ;

- 1930 à 1935 : arrivée des nazis et sortie de la SDN ;

- 1935 à 1939 : politique d'agression de l'All nazie, réarmement de la Ruhr, violation des traités.


Pour synthétiser, on traitera de 3 grandes périodes :


- la négociation du traité de Versailles :

Les conférences de Paris en 1919 changent la manière de faire de la diplomatie. Diplomatie appuyée sur la mobilisation de l'opinion publique.

Toutes les structures de gouvernement allemand ont rejeté le Traité de Versailles. Les pertes de territoires ont dû être acceptées sans référendum des populations locales (7,3 M d'Allemands sont concernés) et ont fait perdre de nombreuses ressources économiques et industrielles, sans compter les enjeux stratégiques.

Les prétentions financières des vainqueurs n'avaient pas été non plus négociées. Objet de litige aussi très fort : la responsabilité de la guerre imposée à l'Allemagne.

Elle fut choquée de la responsabilité exclusive inscrite dans le traité.

Le traité de Versailles était difficile à renégocier car les grandes puissances émergentes comme les EU et l'URSS n'étaient pas membres de la SDN. La France et la GB dominaient la SDN sans partage, sans espoir pour l'Allemagne de pouvoir revoir les termes du traité.


- Au début de 1925, mise en place de « l'esprit de Locarno ».

Locarno, octobre 1925, accord entre plusieurs pays européens établissant le lien avec les traités de 1919. Traités d'ensemble et traités bi-latéraux pour « régler de manière pacifique toutes formes de dissensions » et pour lutter contre toute manœuvre militaire d'un Etat signataire.

Les Etats signataires s'engagent à un désarmement progressif.

Pour la première fois, l'Allemagne participe à une conférence internationale sur le même rang que les autres nations.

L'Allemagne s'engage à respecter la démilitarisation de la Rhénanie, à ne pas agresser les voisins, à accepter l'arbitrage d'un Etat tiers en cas de dissension avec un Etat voisin.

Dans l'ensemble, les traités de Locarno et l'adhésion de l'Allemagne à la SDN contribuent à stabiliser la paix en Europe, mais les conditions du traité de Versailles, surtout à l'Est, demeurent inacceptables.

Entrevue entre Stresemann et Briand en 1926 à Thoiry, entrevue secrète mais compte-rendu fait part d'un rapprochement franco-allemand.

Le 17 août 1928, signature du Traité de Paris Briand Kellogg en présence de l'Allemand Gustav Stresman qui engage les signataires au renoncement de la guerre comme solution aux différends, signature des EU prouve la volonté des EU à sortir de l'isolationnisme traditionnel de cette puissance montante.

La crise économique mondiale de 1929 met fin à tous ces espoirs. La mort de Stresmann en octobre 1929 est considérée comme le symbole de la fin de cette politique de détente.

Le 17 mai 1930, Aristide Briand expose un plan européen à la SDN mais c'est un échec car il n'y a pas de répondant du côté allemand. Son projet d'Union européenne économique et douanière ne reçut pas l'écho espéré.


- A partir de 1930, révisionnisme des traités et politique d'agression.

On assiste à un basculement radical de la politique internationale allemande. Le révisionnisme des traités devient présent dans tous les milieux politiques allemands. On cherche chez les Français la responsabilité de ces blocages.

Hitler tient un discours de paix avec la France au départ car il suit l'opinion publique (tactique démagogique), mais rapidement, il abandonne cette tactique pour arriver à la politique d'annexion (Anschluss de l'Autriche ou annexion des Sudètes). Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes chère à Wilson devient une arme de Hitler.

La Conférence de Munich est aussi un échec de la paix. Hitler fait part de ses préoccupations de paix mais en secret prépare la guerre et poursuit sa politique d'annexion en Bohème Moravie.

La politique d'apaisement de la France envers l'Allemagne échoue définitivement avec l'invasion de la Pologne le 1er septembre 1939. La France et la Grande-Bretagne qui avaient donné des garanties pour l'intégrité de la Pologne furent obligées de déclarer la guerre à l'Allemagne.


Un personnage-clé de la construction européenne : Robert Schuman, par Jacques Poitevin, archiviste, membre associé à la Fondation Robert Schuman


Le 6 mars 1948, Robert Schuman prononce ces mots : « sans la France, sans l'Allemagne, impossible de construire l'Europe ».

La déclaration de la création de la CECA du 9 mai 1950 au quai d'Orsay, marque le début de l'entrée de Robert Schuman dans l'histoire européenne. Le 9 mai est aujourd'hui devenue la Journée européenne.

Aujourd'hui, l'œuvre et le personnage de Robert Schuman sont méconnus des Français.

Robert Schuman naît citoyen allemand « lothringer » en 1886 ; il devient français à la fin de la Grande guerre. Dans sa jeunesse, il est amoureux des cultures allemande et française. Docteur en droit, avocat au barreau de Strasbourg, il plaide indifféremment en Français et en Allemand jusqu'à sa mort.

Le 8 décembre 1919, en tête des députés alsaciens et mosellans, il entre dans l'Assemblée Nationale, ce qui marque la réintégration de l'Alsace Lorraine dans la République. Il fut l'un des acteurs fondamentaux de cette réintégration au plan juridique.

L'introduction des lois civiles de 1924 lui doit beaucoup.

En même temps, il s'intéresse beaucoup à l'évolution de l'Allemagne et de l'Europe.

Il écrit des articles pressentant la guerre.

En Septembre 1940, il est arrêté par la Gestapo à Metz et est placé en résidence surveillée à Neustadt. Il s'évade en 1942 et entre en clandestinité. En 1944, il revient en Moselle pour devenir député de ce département dès 1945.

Il est engagé contre l'idéologie raciste et fasciste des nazis.

Pour lui, le patriotisme s'oppose au nationalisme.

Dès la libération, il est appelé comme conseiller du général de Lattre de Tassigny.

Il devient ministre des finances en 1946, Président du Conseil en 1948, ministre des affaires étrangères de 1948 à 1952 puis Garde des Sceaux en 1955.

Mais sa ligne d'horizon est la construction européenne qui passe par le rapprochement franco-allemand. Pour lui, le problème allemand est la clé de voûte de la politique internationale.


Robert Schuman n'a pas échappé aux attaques, aux injures : traité de boche par les communistes, de suppôt du Vatican par Herriot. Lâché par ses amis du MRP sur la question des colonies et sur le renforcement de la puissance européenne.

Le retour de de gaulle en 1958 le remet au devant de la scène politique. Il est le 1er Président de l'Assemblée européenne de 1958 à 1960.

Il quitte la vie politique en 1962 et décède en 1963.


Aujourd'hui, un procès de béatification de Robert Schuman est engagé au Vatican pour son profond engagement chrétien, même s'il faut faire le constat d'un miracle… mais ce miracle n'est-il pas qu'après 5 ans seulement après la fin de la guerre, il s'engage dans le rapprochement franco-allemand ?


Le rôle des anciens résistants et déportés dans la construction de l'Europe : l'exemple d'Edmond Michelet, par Laurent Soutenet, IA-IPR d'histoire géographie


La question de l'attitude d'Edmond Michelet face à la construction de l'Europe a été peu abordée car les archives personnelles ont été récemment déposés au centre d'études Edmond Michelet par la famille.

Né en 1899 à Paris.

Juin 1940 :premier tract appelant à la résistance.

15 septembre 1943 – avril 1945 : déporté à Dachau.

21 novembre 1945 : Edmond Michelet est engagé dans la Grande guerre et participe à l'occupation de la rive droite du Rhin en 1921.

Son positionnement anti-totalitaire est inspiré par son engagement chrétien : conférences du cercle J. Duguet. Anti-fasciste, anti-raciste.

Edmond Michelet pendant la guerre rencontre Frantz Stock, aumônier allemand.

A Dachau, Edmond Michelet rencontre aussi l'Europe, prisonniers du camp, il l'appelle « sa géographie cordiale ».

Son livre « rue de la liberté » publié en 1950. traduction en Allemand en 1955, préface de Konrad Adenauer.

A partir de 1949, les anciens de Dachau organisent des voyages en Allemagne.

Avec les EU, création de la CED avec l'Allemagne. Mais difficile question du réarmement de l'Allemagne. Opposition dans le parti d'Edmond Michelet. Thème favori : France, pays conducteur de la construction européenne.

Rejet de la CED, nouvelle politique qui aboutit au Traité de Rome.

A l'arrivée de de Gaulle au pouvoir et après le traité de l'Elysée, participe au gouvernement puis au Conseil constitutionnel jusqu'à sa mort en 1970.



Le manuel franco-allemand d'histoire, par Jean-Louis Nembrini, co-président du comité scientifique du manuel d'histoire franco-allemand


Le manuel d'histoire franco-allemand est connu de part et d'autre du Rhin. Il est dans les deux langues mais il n'oublie pas la dimension européenne.

Tout ce qui a été dit ce matin est le fondement de ce manuel, c'est l'histoire de nos deux pays, mais c'est aussi le présent de nos élèves : le parlement franco-allemand des jeunes en 2003 a émis l'idée de ce manuel lors du 40e anniversaire du traité de l'Elysée. Jacques Chirac et Gerhard Schröder ont chargé leur ministre de lancer ce manuel.

Jean-Louis Nembrini s'est vu confier ce manuel.

Ce manuel d'histoire est donc commun aux deux pays, il est identique autant que le peut la traduction de la langue (exemple de la laïcité). Difficulté de transposer les concepts.

Mais il n'est pas du tout un manuel officiel, le comité scientifique a donné des conseils d'élaboration dans un document de programme d'histoire commun entre les deux pays. Puis, une équipe d'auteurs a travaillé comme pour tout autre manuel.

Ce livre est évidemment compatible avec le programme de Terminale.

Tout d'abord, on l'a trouvé beau mais très vite on lui a trouvé des défauts et des critiques ont émergé. Les professeurs qui l'utilisent ou qui l'utiliseront lui trouveront des faiblesses. Mais il dispose de documents très intéressants. Certains diront que l'amitié franco-allemande a fait gommer les conflits, mais si c'est le cas, ce n'est pas voulu. Il n'y a pas eu d'orientation politique de ce manuel.



Vendredi 24 novembre 2006
Soirée


II- Conférence :

La France et l'Allemagne face à la construction européenne, par Jean François-Poncet, Ancien ministre, sénateur du Lot-et-Garonne, président du groupe France-Allemagne.


Jean François-Poncet a une grande expérience des relations franco-allemandes. Son père fut ambassadeur en Allemagne avant la guerre, prisonnier en Allemagne puis de nouveau ambassadeur en Allemagne.

Jeune fonctionnaire, Jean François-Poncet est déjà secrétaire lors des négociations du Traité de Rome en 1957. Jamais il n'a quitté des yeux ces relations franco-allemandes.

Depuis 1950 et la mise en œuvre du plan Schuman, ces relations n'ont jamais été « un long fleuve tranquille ». On pense souvent que jadis, on avait connu un âge d'or mais en fait, elles n'ont cessé de connaître des ruptures, avec une très grande faculté de guérison, de cicatrisation.

L'entente franco-allemande a très tôt dépassé la simple entente car elle était transcendée par la construction européenne. La construction de l'Europe est aussi le moteur de ces relations franco-allemandes.

Les changements majeurs qui sont intervenus en Europe depuis la Guerre froide ont-ils modifié les relations entre les deux pays ?

Quelle-est aujourd'hui la capacité d'entraînement de l'entente franco-allemande sur la construction européenne ?


Un mot de la nouvelle Allemagne.

5 grands changements ont modifié la posture internationale de l'Allemagne :

- la réunification : objectif de l'Allemagne pendant 50 ans ;

- la souveraineté : elle l'a récupéré à plein ;

- la sécurité : le péril soviétique a disparu ;

- la centralité : avec la disparition du bloc soviétique, elle est au cœur du continent européen ;

- la normalité : la relève des générations, ceux qui gouvernent aujourd'hui outre-Rhin n'ont pas connu la guerre ; ils revendiquent la normalité par rapport à la responsabilité des crimes nazis.


Aujourd'hui, l'Allemagne revendique le droit de défendre ses intérêts vitaux au même titre que les autres puissances. Ni la « culture de la retenue », ni la « culture de l'affirmation »

L'Allemagne entend pleinement assurer ses responsabilités internationales, contrairement à sa constitution qui ne lui permettait pas d'intervenir militairement à l'extérieur de son territoire.

La cour de Justice de Karlsruhe a statué sur les interventions militaires allemandes à l'étranger.

L'Allemagne souhaite rééquilibrer ses relations avec les pays d'Europe centrale et ne pas garder l'exclusivité de ses relations avec la France.


Une question inévitable. Si au-delà de la volonté claire et affichée des deux pays de maintenir leur entente, est-ce qu'elle repose sur un socle de convergence de leurs intérêts ? Il est certes large et solide.

D'abord, un partage d'un même destin économique. Elles étaient éloignées lors du Traité de Rome, la France avait une économie très administrée, avec un franc instable et une forte inflation ; l'Allemagne avait une économie libérale, avec un mark fort et avec l'obsession allemande de la stabilité des prix.

Aujourd'hui, les économies des deux pays ont les mêmes maladies. Notre monnaie est commune, nos problèmes identiques : déficit budgétaire, rigidité du marché du travail, endettement très important.

La seule différence : l'industrie allemande est restée compétitive, 1er exportateur mondial devant la chine et les EU, alors que la France a perdu pied.


Au plan de la politique étrangère, les deux pays ont la même conception de la « gouvernance mondiale ». La planète doit être gérée par des accords bi-latéraux et non par une grande puissance qui devrait tout gérer. Toute intervention doit être soumise au conseil de sécurité de l'ONU, accord sur le protocole de Kyoto.

Ça pose le problème des relations avec nos grands partenaires les EU et la Russie.

On pense que la relation avec les EU a toujours été la pierre d'achoppement depuis le Traité de l'Elysée. Dans ce traité, l'Allemagne avait fait rajouter un point marquant l'importance qu'elle portait sur ses relations avec les EU.

Lors de l'intervention des EU en Irak, la France qui a pris une position hostile a été suivie par l'Allemagne, à contre-pied de la tradition de soutenir les EU. A l'occasion de cette affaire, rapprochement franco-allemand tout à fait positif. Depuis lors, l'Allemagne fait de gros efforts pour se réconcilier avec les EU. « les EU pardonneront plus facilement à l'Allemagne qui est primo-délinquante alors qu'elle aura plus de mal avec la France multirécidiviste… »

Quant aux relations avec la Russie, relations fondée sur des contrats énergétiques. L'Allemagne et la France ne se méfient pas de la Russie contrairement aux anciens pays du bloc soviétique.


Sur le point de la construction européenne, les deux pays ont le même objectif qui les séparent de la Grande-Bretagne. Ils veulent une Europe politique et militaire. Nous souscrivons au même modèle social, les gouvernements des deux pays ont travaillé à la constitution européenne. Les Allemands ont eu la sagesse de le présenter au Bundestag, pas la France. Si les Allemands avaient été consulté, personne ne peut savoir comment ils auraient voté… Mêmes conditions des deux côtés du Rhin.

En revanche, les positions sur l'avenir de cette constitution sont différents.

Pour l'Allemagne, il faudrait re-voter ce texte dans les pays qui l'ont refusé en France et aux Pays-Bas. Ces positions officielles peuvent bouger. L'idée de la France est de voter un résumé de la constitution reprenant la première partie du texte initiale. L'Allemagne pourra ensuite demander à rajouter le texte sur les droits fondamentaux européens.

Sur l'élargissement, les positions convergent. On a beaucoup élargi mais maintenant il faut digérer et réfléchir sur la capacité d'accueil des candidats. Pas de nouvel élargissement avant de nouvelles règles de gestion des pays de l'UE.

Pas de grandes divergences, mais l'équilibre des deux pays a changé. Avant, la France avait le rôle de « grand frère » et d'initiateur avec Schuman, Monnet. La situation a changé avec la réunification. Au parlement européen, les Allemands ont exigé qu'on tienne compte de la démographie pour statuer sur le nombre de députés lors du traité de Nice. La France avait demandé à ce que les petits pays puissent avoir leur voix. Les pondérations étaient injustes. 4 pour la France et l'Allemagne, 3 pour les Pays-Bas ou l'Italie, 1 pour le Luxembourg… En fait, les petits pays gouvernaient l'UE. La solution trouvée à Nice était bancale. La solution proposée dans le traité constitutionnel tient bien compte du nombre d'habitants.

L'Allemagne a gagné en poids alors que le « non » français a considérablement diminué l'influence de la France (c'est VGE, un Français qui avait présidé la commission…) Ce « non » laisse des traces…


Reste une question importante. Il faut savoir si ce couple a des bases solides et aura la capacité de se faire entendre au sein des 25 pays de l'UE.

Beaucoup de « politologues à la mode » pensent que cette entente n'a plus de rôle à jouer.

Jean François-Poncet pense le contraire. Dans la commission européenne actuelle, l'impulsion est absente et cette commission ne cherche pas à en avoir. Si le couple franco-allemand ne joue pas son rôle d'initiative et d'impulsion, qui le fera ?

Pendant longtemps, le couple décidait et envoyait un courrier aux autres. Aujourd'hui, il faut tenir compte des autres pôles, notamment autour du RU. Il faut tenir compte de la sensibilité des autres pays.


L'Europe est dans une crise grave. Elle a fonctionné à peu près normalement depuis le rejet du traité constitutionnel. Mais la crise est profonde : la commission ne joue plus son rôle, le gouvernement est de plus en plus inter-gouvernemental. Un petit pays peut faire du chantage aux 24 autres…

Une réaction est indispensable, elle ne pourra venir que du couple franco-allemand, tenant compte des changements allemands et européens.


Questions :

- Quelles seraient ces thèses raisonnables qui pourraient redynamiser le couple franco-allemand ?

On ne pourra pas ignorer le problème des institutions plus longtemps. Ces institutions ont été créées pour 6 pays et ne peuvent plus jouer pour 25. Celles proposées dans le traité constitutionnel sont les seules possibles et ne peuvent être renégociées. Elles sont fondées sur la majorité.

C'est l'une des tâches qui attend le ou la nouvelle chef d'Etat élue l'an prochain.

La deuxième thèse est la consolidation des rencontres bi-latérales entre France et Allemagne. Imaginez un peu si la France et l'Allemagne fusionnaient leur ambassade à Washington ? cela serait une décision pionnière en Europe…


- Est-ce que les opinions publiques des deux pays souhaitent vraiment un rapprochement franco-allemand ?

Question fondamentale mais pas sûr d'avoir la réponse. Je me méfie de ce que l'on fait dire à l'opinion publique et aux sondages. Ce qu'ils montrent, c'est que leur meilleur ami international, c'est l'All.

Parallèlement, les deux gouvernements ont fait des efforts pour l'enseignement des langues mais il y a eu peu de progrès. En fait, la curiosité pour l'autre pays est aujourd'hui faible. Avant la Seconde guerre mondiale, il y avait une très grande curiosité de la puissance germanique. Aujourd'hui les regards se tournent vers les EU ou la Chine.

Ça ne veut pas dire que le réflexe national ne joue pas ? Dès qu'il y a un problème industriel, le réflexe national joue : EADS, Arcelor, les fusions des places boursières.

- Dans le cadre de la campagne présidentielle, M. de Villepin a déclaré que la politique étrangère aura une grande place dans la campagne et que pensez-vous de la déclaration de M. Sarkozy qui veut que le domaine réservé sur les prérogatives étrangères du président soient plus partagées avec le parlement ?

Cela m'étonnerait que cette politique joue un rôle dans les élections présidentielles.

En ce qui concerne le domaine réservé, c'est très franco-français. Pour moi, c'est l'exécutif qui doit décider en matière de politique étrangère. M. Sarkozy s'oriente vers une présidentialisation des institutions, quant à Ségolène, c'est plutôt « une femme à la redresse » et ça m'étonnerait qu'elle aille dans un autre sens. On va vers une américanisation du système.


- Quel est votre point de vue sur le fait qu'au delà des bons mots de la campagne, la politique étrangère s'impose dans les débats d'avant les élections, lorsque l'on voit les problèmes en Irak, en Palestine, au Liban ou au Darfour ?

Vous posez un vrai, un grave problème. L'hypothèse que vous formulez est raisonnablement acceptable, tout dépend de ce que subiront nos troupes engagées au Liban, de ce que fera l'Iran.

Est-ce que cela aurait pour effet de diviser les candidats ? je ne le crois pas. Le président actuel a suffisamment d'expérience pour prendre des positions qui excluront des prises de position différentes chez les candidats de droite comme de gauche. Quand la vie des soldats français est engagée, on fait attention à ce qu'on dit.


- Peut-on re-présenter un morceau de la constitution aux Français sans revoir le projet européen, surtout en ce qui concerne l'adhésion de la Turquie ? Peut-on réellement gouverner l'UE avec le système de la majorité qualifiée ?

En ce qui concerne la Turquie, la question est difficile, le mieux est que ce soit la Turquie qui demande à ne plus entrer dans l'UE. A force de lui imposer des conditions humiliantes, elle finira par renoncer par orgueil et par réaction nationaliste. Les Français n'ont pas été consultés sur la Turquie mais sur la constitution. La Turquie a été rajoutée par l'extrême droite et les Français y ont été sensibles.

Sur le point de la communauté politique, on a déjà essayé avec la CED. Mais l'idée d'une armée européenne a posé des problèmes, elle rendra des comptes à qui ? à un ministre de la défense européenne. Qui rendra des comptes à quel gouvernement ? à un gouvernement européen. Le projet a été enterré.

En fait, on a progressé dans les négociations sur l'Iran, sur le Doha Round, sur l'aide humanitaire mais l'interlocuteur européen n'est pas bien personnifié.

Ne faut-il pas dégager un petit groupe de pays qui pourraient aller de l'avant politiquement. C'est vrai que certains pays sont contents de se placer sous la protection des EU. D'autres y sont favorables mais il faut d'abord régler les problèmes institutionnels. Quand l'UE à 25 fonctionnera mieux, on pourra voir qui voudra aller de l'avant, plus loin dans la politique européenne. On ne pourra sauver l'Europe à 25 en se recroquevillant sur quelques pays.


- en janvier 2007, l'Allemagne prend la tête du G8 et de l'UE, que peut-on en espérer ?

Il faut toujours partir de l'idée que cela ne dure que 6 mois et qu'en 6 mois on fait peu de choses. Certes, on peut poursuivre les initiatives déjà lancées mais ce tourniquet de 6 mois est absurde.

On ne peut en attendre encore moins car il n'y a pas de partenaire français en pleine campagne électorale : aucun candidat ne se risquera à avancer des initiatives sur l'Europe dans cette période.

Côté allemand, on attend le résultat des élections françaises…

Pour ce qui est du G8, je ne sais pas à quoi il sert… le RU avait pris beaucoup d'initiatives mais quel est son bilan de la présidence ?


- Le désengagement du groupe daimler-chrysler dans EADS marque-t-il une tendance plus générale de l'industrie allemande à faire cavalier seul en Europe ou en Chine ?

- Pourquoi Eurocorps n'a pas avancé lors des mandats de Jacques Chirac ?

Je pense que vous ne voyez que le côté allemand. La France aussi fait cavalier seul dans de nombreux dossiers sans tenir compte des intérêts du couple franco-allemand. On en n'est pas malheureusement à faire passer les intérêts franco-allemands avant les intérêts nationaux. La situation n'est pas idyllique… C'est pourquoi il faut poursuivre le renforcement de cette entente.

Pour ce qui est d'Eurocorps, ça n'est plus un corps franco-allemand, d'autres contingents ont été intégrés. Il y a un début d'Etat major qui peut mener des opérations comme au Congo. Un écueil, l'Allemagne n'a pas d'armée de métier et elle consacre deux fois moins de budget que la France.


- A plusieurs reprises, la France et l'All ont eu l'occasion de fusionner leurs organes de décision en 2003 à Versailles, lors de conseils européens où Schröder a cédé son pouvoir à Chirac.

Je ne veux pas sous-estimer ces symboles au cas par cas… mais il n'y a rien à voir avec des organes institutionnels pérennisés.

L'idéal pourrait être une entente à trois avec la Grande Bretagne.


- Est-ce que l'Europe doit vraiment craindre l'entrée de la Chine dans la suprématie économique internationale ?

Craindre non, c'est paralysant, s'y préparer oui.

Elle peut le faire en s'unissant dans l'enseignement et dans la recherche. Il faut conserver des secteurs où nous sommes les meilleurs.

 


Samedi 25 novembre 2006

 

Matinée


III- table ronde



Heinrich wilhelm Beuth, ministre plénipotentiaire de l'ambassade d'Allemagne à Paris


L'Allemagne prend la présidence de l'EUE euejmljklkjmUmljfddfqdfUE en janvier 2007 après la Finlande et aura à assumer son rôle international sans pouvoir choisir les conflits ou tensions qu'elle aura à gérer.

Cette présidence sera soumise à de hautes attentes irréalistes auxquelles il sera difficile de répondre. La chancellerie a appelé cela « management des expectations ».

Comment le couple franco-allemand peut gérer la poursuite de l'UE ?


1er constat : l'UE première union volontaire de l'Histoire mondiale. Le monde a changé en 50 ans et l'UE doit s'adapter à ce nouveau monde et se renouveler.

Le 25 mars 2007, on fêtera les 50 ans du traité de Rome.

Pour faire face à ce défi, quatre grandes priorités de la présidence allemande :

- la question constitutionnelle :

L'UE, union politique, doit posséder une règle claire et précise appuyée sur le Traité constitutionnel, elle doit trouver un moyen de poursuivre le processus de ratification de ce traité. Avec la Finlande et les nouveaux pays qui entrent en janvier 2007, on aura 15 pays sur 27 qui auront ratifié, soit près de 2/3.

Comment faire avec les élections présidentielles françaises ? Il faudra aboutir à un calendrier européen précis et respecté. La première étape sera le 25 mars où tous les chefs d'Etat et de gouvernement se réuniront à Berlin et où ils signeront un texte sur l'UE. Cette déclaration de Berlin essayera de fournir les orientations sur l'avenir de l'UE. Une telle entente doit s'appuyer sur les fondements culturels et historiques européens pour renforcer le sentiment d'appartenance à l'Europe. Au plan géopolitique : définir et préciser les contours politiques de l'UE, sans « présumer de nos forces ». Il ne faut pas non plus ériger une nouveau rideau de fer autour de l'UE envers les pays qui bordent son espace.

- les questions économique et sociale :

En 2007, plusieurs dates sont prévues pour parachever l'union du marché européen.

Renforcement de la recherche, de l'éducation au niveau européen.

- une coopération renforcée de police et de justice :

sur les points de l'immigration clandestine, progresser sur l'action et la législation.

Une nouvelle initiative intéressante sera testée par l'Allemagne : associer tout de suite les présidence portugaise et slovène qui prendront les présidences suivantes.



Jacques Toubon, ancien ministre, député européen


Comment dans les affaires de l'UE, nous allons ensemble et comment nous divergeons ?

Nous allons voir aussi comment fonctionne les institutions européennes dans le cadre du couple franco-allemand ?


La coopération franco-allemande est un exemple unique dans le monde. Notre coopération est historiquement exemplaire avant et après la réunification. De nombreuses affaires diplomatiques dans les ambassades sont traitées sur la logique franco-allemande.


Nous avons des visions assez proches de ce qui est le projet politique de l'UE. Un projet qui implique deux choses : que l'on définisse une forme de territoire et d'identité de l'Europe, d'accord sur les limites d'intégration des demandeurs ; le même besoin de faire fonctionner une sorte de gouvernement européen pour donner du corps à l'UE dans le monde. Dans le cadre des nations-unies, la France et l'Allemagne sont à la pointe des visions et des actions à mener.

La guerre en Irak, malheureuse à bien des égards a eu des effets bénéfiques sur le rapprochement franco-allemand.

Nos histoires apportent un carburant à nos motivations sur l'Europe. (visiter le musée historique de Berlin sur le Saint-empire romain germanique éclaire sur de nombreux points de notre histoire commune).


Mais il reste des comportements divergents. Il y a fondamentalement une différence sur l'identité européenne. L'aspect religieux est placé prioritairement dans la vision allemande alors qu'en France, l'identité est fondée sur la laïcité.

Si on ne peut devenir Français ou allemand au plan de l'identité, on peut devenir européen.


Autre divergence, la question du fédéralisme. En Allemagne, le quotidien politique est géré par des questions fédérales.


Autre point de divergence, des intérêts économiques et financiers qui sont différents. Au delà des intérêts des entreprises.

Il y a d'abord un problème de rythme dans les réformes. Il faudrait une harmonisation des calendriers électoraux pour que les gouvernements puissent agir ensemble dans le même temps.


Deuxième point de l'exposé. Qui dirige à Bruxelles ?

En fait, l'action des institutions européennes consiste à mettre en œuvre le grand marché européen. Ceux qui font les propositions les meilleures sont les mieux placés : fonctionnaires britanniques et allemands…

Dans les quatre semestres qui arrivent, quatre présidences fondamentales : Allemagne, Portugal, Slovénie et France.

Au parlement européen, les députés du centre droit auquel j'appartiens travaillent dans l'esprit de collaboration franco-allemande. Le travail consiste à faire vivre l'identité européenne tout en tenant compte des identités française et allemande.


Le général Stéphane Abrial, chef d'état-major de l'armée de l'Air.


Dans le domaine de la défense, la collaboration franco-allemande est un chantier intéressant.

Dans le cadre de l'OTAN, la création de la Bundeswehr a été suivie de conseils franco-allemands de la défense, à différentes échelles : inter armée, par armées, par sujets militaires.

Ce modèle est si efficace qu'il a été copié pour ouvrir d'autres partenariats avec d'autres pays européens.

Sur de nombreux points, la collaboration est active : une cellule de transport militaire européen basée à Eindhoven où le couple franco-allemand est partie prenante.

Sur l'organisation des forces, divergence de points de vue

Sur les armements, il y a deux avions de guerre européens, l'Eurofighter d'EADS et le Rafale de Dassault. Sur les drônes, il y a plusieurs constructeurs européens. Mais un hélicoptère de guerre et un avion de transport airbus (A 400 M) européens sont en cours de réalisation.

Sur la force de dissuasion concertée, la proposition de notre président est passée inaperçue outre Rhin.


Sur le point de nos interventions internationales, elles sont de plus en plus concertées mais dans un objectif humanitaire. La Bundeswehr est autorisée depuis peu à intervenir à l'extérieur.


Niveau d'interopérabilité exceptionnelle : matériel de plus en plus commun, procédures communes, groupements tactiques de 1500 hommes dans l'Eurocorps. Nous sommes ensemble au Kosovo, en Afrique au Congo, en Afghanistan.


Nous échangeons beaucoup d'étudiants de nos écoles militaires et de personnels en activité pour mieux nous connaître.


Jean-Michel Billig, directeur du programme A 400 M (avion de transport militaire) chez Airbus.


Une première pour Airbus : un projet concerté de construction d'un avion de transport militaire A 400 M.

Il s'agit pour cet avion de ne pas refaire les mêmes erreurs que pour l'Eurofighter et le rafale. Le couple franco-allemand a su réaliser un cahier des charges commun à 95%. Le projet Airbus est vraiment un exemple de coopération industrielle franco-allemande, qui intègre un projet européen sans diluer les identités nationales.

Airbus est né d'une volonté politique forte, d'une vision incroyable de mettre en commun des méthodes, des systèmes différents, tout en partant de rien ou presque pour devenir le premier avionneur mondial devant Boeing.

Chez Airbus, le défi a été de mettre en œuvre pratiquement cette vision politique. En 30 ans, projet réalisé avec « intelligence et passion ». Mariage de la « rigueur » allemande et de « créativité » française.

Il y a pourtant des turbulences, non liées forcément au couple franco-allemand. Nous traversons une crise économique et financière forte, qui sera surmontée grâce à ce couple, à cet équilibre, à cette parité Toulouse/Hambourg.


Francis Goulier, IGEN d'Allemand

En partant du traité de l'Elysée, on peut avancer le postulat qu'il n'y aura pas de partenariat viable s'il n'y a pas de connaissance culturelle et linguistique.

Permanence de la volonté de renforcer la coopération éducative depuis 1963.

Création de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ) échanges franco-allemands, bourses de séjours linguistiques.

Nos élèves peuvent aussi passer le bac et l'Abitur dans les lycées français et allemand.

Création de certifications de compétences pour nos élèves.

Toutes ces mesures de mobilité et de reconnaissance ont servi d'exemple à d'autres partenariats pour d'autres langues et pour écrire les textes européens.

Cette philosophie franco-allemande devient donc une philosophie de plus en plus européenne, ce qui conduit notre couple à aller encore plus loin.


Plusieurs phases d'évolution :

- au départ, prise de mesures identiques dans les deux pays pour voir chacun comment on pouvait les adapter aux systèmes éducatifs.

- depuis 2003, élaboration de projets chiffrés communs et modifications en profondeur des systèmes avec bilans.


La gestion de la langue allemande doit tenir compte des demandes des parents (classes bi-langues dès la 6e)

Au sujet de l'abitur, le système de la double correction est abandonné. Il ne sera plus tenu compte que de la correction par nos partenaires.


Bilan :

L'attention constante portée à l'enseignement des langues en France avec le cas spécifique de l'Allemand. Le gouvernement doit agir tout en sachant que le choix d'une langue vient du cœur.



Questions :


- est-ce que l'Allemand est une langue régulièrement utilisée dans les grandes entreprises franco-allemandes ? y a-t-il des difficulté à évoluer militairement ensemble après les grands conflits mondiaux ?

J.M. Billig : La langue officielle d'Airbus de toutes les réunions est l'Anglais. Tous les comptes-rendus sont en Anglais. Je suis l'un des rares Français à parler Allemand et je sers régulièrement d'interprète entre Allemands et Français. L'Anglais est indispensable mais insuffisant. La maîtrise de nos deux langues est un atout majeur.

S. Abrial : dans l'armée, l'intégration des jeunes se fait avec leurs acquis éducation nationale. Peu ont des bases en Allemand. La langue d'interopérabilité est l'Anglais.

Est-ce que les soldats acceptent de coopérer après les grands conflits mondiaux ? oui sans ambiguïté.


- Chez les jeunes, pas besoin de réconciliation puisqu'ils n'ont pas connu de conflit. Comment renouveler le projet franco-allemand ?

J. Toubon : double réflexion. La politique n'est qu'une thérapeutique, car elle passe son temps à régler des problèmes et à trouver des solutions. Cela déçoit énormément les citoyens. Les problèmes politiques sont extraordinairement complexes, étendus, mondialisés. L'effort moral et politique, c'est autre chose, des espaces de projet dont la coopération franco-allemande.

La deuxième réflexion : la politique du multilinguisme est un principe type tapisserie de Pénélope… Ce que vous avez la journée est défait la nuit. Il faut se battre en premier pour notre langue maternelle comme langue de culture et non langue opérationnelle (type anglais de Singapour).

Revue des deux mondes sur la France et l'Allemagne.

Il faut travailler efficacement au niveau européen. Le commissaire roumain a été nommé sur le dossier exclusif du multilinguisme. Il parle en Anglais… Il faudrait qu'il parle en Roumain avec un interprète !

Pour travailler sur le multilinguisme est un travail en profondeur sur plusieurs générations.


- Pourquoi à chaque révision des traités européens, aucun responsable français n'a proposé de règles strictes de multilinguisme ?

J. Toubon : on ne peut pas dire ça ! au parlement européen, on continue à interpréter et à traduire 21 langues et demain 23 langues. Cela coûte très cher mais il le faut au nom du multi-linguisme. Au niveau de la Commission et des groupes de travail du conseil des ministres, c'est moins vrai.

C'est une affaire pratique. La France s'est engagée à former 3000 fonctionnaires européens. 1500 magistrats polonais ont été formés par des magistrats français lors de l'entrée de la Pologne à l'UE.

Toutes les opérations de formation, d'harmonisation culturelle et linguistique doivent être renforcées.


- L'UE a pour valeurs les droits de l'Homme. Qu'en est-il des relations avec V. Poutine ? Le gaz est-il plus important que les droits de l'Homme ?

H. W. Beuth : Schröder, dans ses mémoires, avec qui je suis pratiquement d'accord, disait qu'il ne fallait pas être indulgent avec Poutine, même s'il était qualifié de démocrate.

La Russie a connu des systèmes anti-démocratiques : les tsars, le communisme, Eltsine qui convertit l'URSS à l'économie de marché. Poutine reprend les choses en main et réajuste les structures d'Etat.

Cette déclaration n'a pas satisfait l'opinion publique allemande.

Il y a déjà un paradoxe entre le fait que la Russie soit une démocratie et un fournisseur d'énergie. Peut-on choisir son fournisseur d'énergie en fonction du critère démocratique ? On n'en trouverait pas beaucoup.

Il faut pourtant traiter la Russie comme un partenaire stratégique, un voisin à l'Europe tout en tenant un discours approprié, sur son système interne, comme avec d'autres pays : la Chine, les pays arabes.


J. Toubon : Je ne crois pas qu'il y ait de position tenable dans le « tout ou rien ». La Russie revient de très loin et il faut avoir une vision dynamique. La coopération et le partenariat doit faire changer la Russie : partenariat avec l'UE et l'Organisation Mondiale du Commerce. Ces effets auront pour objectifs de renforcer la libéralisation du pays. 


- Qu'en est-il de l'Autriche dans la collaboration franco-allemande ?

L'Autriche est un partenaire très proche de la France, dans sa vision, ses méthodes sur l'Europe.

L'Autriche n'est pas seulement sous l'aile de son puissant voisin allemand.


- siège permanent au conseil des nations unies pour l'All. ?

La France soutient l'idée d'élargissement du nombre de sièges : All, Inde, Brésil.

Pour ce qui est d'un siège pour l'UE, pas intéressant pour l'instant.

Les plus hostiles à cet élargissement sont la Chine et l'URSS qui sont sur un schéma issu de 1945.

Le veto russe ou chinois sont difficilement contrôlables.


- Airbus modèle de coopération européen, n'y a-t-il pas une faille dans la logistique ?

J.M. Billig : non pas un modèle de coopération entre Etats européens mais un modèle de coopération d'entreprises européennes. Si nous n'avons pas airbus, nous n'avons rien. Sans Hambourg ou sans Toulouse, rien.

Le prix de la logistique aérienne ne coûte que 1% du prix d'un avion.


- On constate une désaffection de l'enseignement de l'Allemand au profit de l'engouement pour les langues du Sud : espagnol et italien. Pourquoi privilégier l'Allemand au détriment d'autres langues ?


F. Goulier : question d'un autre âge. Lutte pour l'Allemand n'est pas contre les autres langues. Choix du multilinguisme autre que l'Anglais. L'Allemand peut permettre de faire comprendre aux familles l'utilité de pratiquer d'autres langues que l'Anglais : espagnol, italien, portugais, arabe…

Un enfant de 10 ans n'a pas envie d'apprendre telle ou telle langue en rapport à ses besoins professionnels. La langue étrangère doit être un objectif d'apprentissage tout au long de la vie.

Nos élèves ne sont pas nuls en langue, il faut leur donner confiance dans leurs acquis et leurs capacités.


- Face à la nécessité affirmée par les intervenants d'une coopération renforcée, qu'en est-il des volontés de coopération en matière de recherche, d'environnement, de bio-éthique (clonage, cellules-souches) ?

J. Toubon : un problème se pose déjà dans les divergences morales et religieuses, les Allemands voulaient inscrire la notion d'héritage religieux chrétien dans le traité constitutionnel. Un consensus a été trouvé entre les positions française et allemande, même si le souci est plus fort en Allemagne.

Ce que la France a construit avec la Révolution Française, l'Allemagne le positionne plus tôt sur la Réforme luthérienne pour aboutir à deux visions humanistes proches, mais pas sur le même champ.

Autre raison difficile, l'Allemagne a du mal à traiter des problèmes génétiques car elle ne veut pas retomber dans les travers nazis sur l'eugénisme et la sélection génétique des chercheurs raciaux.

La France est donc plus avancée en matière de thérapie génique et d'éthique médicale. Mais globalement, nous avons une communauté de culture et d'actions.

La communauté de culture, c'est « l'implicite de la conversation », formule reprise à l'écrivain Tzvetan Todorov.


Questions-réponses des intervenants entre eux :


J.M. Billig à J. Toubon : on a beaucoup parlé de politique culturelle et linguistique européenne, comment les politiques peuvent aider les industriels à une meilleure coopération européenne ?

Sur les aides aéronautiques de l'UE contestées par les EU au sein de l'OMC, la politique commerciale européenne est une prérogative de la commission. C'est le commissaire européen Peter Mendelson qui défend les intérêts européens à Doha. Nous ne sommes plus dans un couple, mais des pays qui ensemble, essayons de faire valoir nos points de vues communs.



S. Abrial à F. Goulier : Qu'en est-il de la reconnaissance européenne des compétences en matière de langues et dans les autres matières.


A l'entrée à l'IUFM pour les professeurs des écoles, la langue étrangère est obligatoire. Dans toutes les disciplines, un professeur peut faire valider une mention complémentaire en langue.


F. Goulier à J. Toubon : échanges entre armées, entre industries, mais timidité dans la fonction publique…

Dans la haute fonction publique, on ne tient pas compte des compétences linguistiques…


Entrée au concours de l'ENA, langue uniquement après l'admissibilité, à l'oral… Peu de fonctionnaires prennent le virage européen dans leur perspective de carrière. Ceux qui font le choix de partir à Bruxelles, quand ils reviennent à Paris, ne sont pas récompensés…


H. W. Beuth à F ; Goulier : Enseignement de la langue, souci majeur pour l'ambassade. Quelles sont les actions que l'administration ou l'ambassade d'Allemagne ?

Première action est une meilleure connaissance de l'Allemand et de l'Allemagne. Accompagnement des actions mises en place par l'EN et l'OFAJ.



J. Toubon à H. W. Beuth : Au sein des structures, avez-vous ressenti des modifications, des évolutions quand la France a décidé l'armée de métier en 1997 ?


Cela a suscité un débat important en Allemagne et au sein de la Bundeswehr qui garde une armée de conscription.

Au plan de la coopération militaire, les structures se rapprochent grâce au traité de l'Elysée, au CFADS de 1988, aux décrets de 2005 de Berlin et de Paris, qui redistribuaient les prérogatives des chefs d'Etat major français et allemand. Si l'on rapproche ces décrets, on voit que les pouvoirs donnés sont harmonisés.


Conclusion par J.L. Nembrini.


Ce colloque est un lieu exceptionnel car les professeurs ne rencontrent pas leurs pairs mais aussi un lieu où ils rencontrent la vie.

En tant que conseiller de M. de Robien, j'aurais envie de répondre à de nombreuses questions, qui sont notre quotidien, la gestion des moyens.

On a posé la question de l'IUFM, demain, M. le ministre va annoncer des réformes importantes comme l'idée d'un stage long dans le pays étranger dont on enseigne la langue, pour s'imprégner de la culture.

Nouveau protocole Education/Défense : changements européens pris en compte.

Nous sommes dans le changement même si nous avons l'impression d'être dans le quotidien.

Dans le socle commun adopté, la maîtrise de la langue est un point fondamental.

N'importe quel professeur de n'importe quelle discipline doit maîtriser la langue lors du passage du concours.


Que retenir de notre colloque ?

des phrases prononcées :

- ce qui s'est passé entre nos deux pays n'a pas d'équivalent ;

- nos destins communs sont guidés par la raison.


Pour l'avenir, nous voulons porter des questions :

- réfléchir sur une politique d'immigration européenne, sur le ou les faits religieux en Europe et sur la question de la laïcité, le moteur de notre coopération (éducation, recherche).


comptes-rendus rédigés par Olivier CARUSO,
professeur d'histoire géographie au collège Thibaud de Champagne de Fismes




pour aller plus loin...

- le portail de l'Union Européenne

- le site de la coopération franco-allemande

- le site de l'Ambassade d'Allemagne à Paris

- le site de l'ENA du Luxembourg sur l'histoire récente de l'Europe

- le site du Goethe Institut de Lyon


- le site du forum franco-allemand