L'histoire de l'immigration, c'est de l'histoire de France :
10 propositions pour la classe1
par Dominique CHATHUANT, professeur au lycée Jean Jaurès de Reims
S'il va de soi que l'histoire doit se tenir à distance de l'actualité, elle n'en reste pas moins un questionnement du passé par le présent2. A ce titre, elle fournit aux citoyens des clefs pour comprendre la France d'aujourd'hui. Or, comme en témoignent les conclusions du rapport récemment dirigé par Benoit Falaize3, cette règle élémentaire de l'écriture et de l'enseignement se heurte à des difficultés lorsqu'il s'agit d'aborder la question de l'immigration. Parmi les principaux obstacles, la suspicion de démagogie qui entoure cet objet d'histoire. Les dix propositions que voici incluent deux documents historiques. Il ne s'agit pas d'une activité réservée à nos chères têtes multicolores des périphéries urbaines. On ne saurait en effet, en vertu d'on ne sait quelle perspective différentialiste, en dispenser les élèves de l'autre France, celle des centres-villes. Il s'agit tout simplement de l'histoire du peuple français.
A Comment et pourquoi l'histoire de l'immigration ?
L'immigration relève aussi de l'histoire - Parmi les observations du rapport Falaize, il en est qui renvoient à une représentation ancienne selon laquelle certains groupes, en général les plus exotiques, relèvent de la géographie quand d'autres ont leur place dans l'histoire. Le constat vaut aussi pour la place de l'immigration dans l'histoire de la France. Peu enseigné du point de vue historique, le fait doit donc être intégré à cette discipline, afin de l'étendre hors des champs qui lui sont habituellement dévolus : la géographie ou un certain discours moral, et parfois bêlant, à vocation civique.
Une pédagogie banale et ordinaire de l'immigration doit se substituer au statut de sujet sensible. A titre d'exemple, dans le cours de première S, les immigrations de la fin du XIXe s'intègrent au « Tableau de la France à la Belle-époque ». On peut utiliser dans ce cas précis, un questionnaire en ligne élaboré à partir d'un texte de Gérard Noiriel sur les violences extrêmes dont les Italiens sont les principales victimes, à un niveau de violence sans doute inégalé depuis4. On intégrera ensuite la question des étrangers au volet consacré aux années trente (cf. 9 et 10).
L'étude de l'immigration concerne toutes les classes - Elle s'intègre à une problématique sur le peuple français. Or, rappelle le rapport Falaize, on ne juge de la nécessité d'un tel enseignement que lorsque la classe est perçue comme largement « issue de l'immigration ». Il y a quelques années, un ministre laissait entendre à un président de l'UEJF5 qu'il était bon qu'on enseignât Averroès aux jeunes Français d'origine maghrébine. L'étudiant avait répondu qu'ils devaient aussi étudier Victor Hugo et que la connaissance d'Averroès s'imposait à tous. L'histoire de l'immigration relève des mêmes règles, quelle que soit l'époque concernée. Il n'y a aucune raison pour que des élèves des catégories moyennes-supérieures n'étudient pas ce fait important et qui relève de l'histoire nationale. Outre que l'enseignement du génocide n'est pas réservé aux Français juifs, on rappellera qu'une grande partie des Français est affiliée aux vagues migratoires des deux derniers siècles écoulés, ce depuis l'immigration allemande des années 1820.
B Quelles approches ? Quelles contenus ? Quels pièges ?
La permanence du discours sur la réticence à l'assimilation est elle-même un objet d'histoire et non une vérité historique - La réticence pédagogique à intégrer l'immigration se fonde sur une confuse dénonciation du « politiquement correct » qui tordrait le cou à la vérité historique. Ces fausses évidences en viennent à être tenues pour des vérités. Parmi ces dogmes, figure en bonne place l'idée de l'assimilation limitée, voire impossible, des étrangers non-occidentaux et de leurs enfants. La situation inviterait à la comparaison avec une période heureuse de l'immigration. Confortant une représentation d'aujourd'hui plutôt que de la nuancer, un manuel indique ainsi un peu rapidement pour les années 1900 que « l'appartenance des immigrés à la religion catholique facilite leur assimilation6 ». Les difficultés d'accueil des vagues d'immigrations liées à des traditions occidentales témoignent pourtant d'une histoire autrement plus complexe. « On peut légitimement relativiser la résistance religieuse à l'intégration », écrivait Michel Winock7 en prenant l'exemple des mariages mixtes. Quant à la polygamie, à qui on a attribué les émeutes de 2005 (qui ne relèvent pas du phénomène migratoire), elle est marginale et estimée à environ 8000 personnes8. On ne saurait donc se satisfaire du schéma éculé d'une immigration récente et menaçante opposée à une immigration heureuse des temps passés quand le dit schéma relève lui même d'un discours séculaire sur l'immigration. C'est ce qu'illustre un manuel de géographie de 1937 (9) dont les auteurs, oublieux des violences italophobes d'Aigues-Mortes (1893) souscrivent déjà à ce mythe des temps révolus de l'immigration heureuse. Parce que la vision, actuellement banalisée, d'une tradition musulmane, qui serait par essence moins assimilable, relève de l'opinion plutôt que de la connaissance historique, la « Belle-Epoque » et les années trente nous éclairent en ébranlant de confortables certitudes9.
Ne pas verser systématiquement dans l'immigration-souffrance – On a récemment montré que la mémoire askhénase, depuis le XVIe siècle, puis l'histoire juive, à partir du XIXe, avaient pu servir de modèles à d'autres discours revendiquant pour des groupes un droit au nom d'une souffrance liée à l'esclavage, à la colonisation ou à l'immigration10. A propos de l'enseignement de l'immigration et de la colonisation, on a mis en évidence le fait qu'il se focalisait systématiquement sur les épisodes traumatiques comme l'Algérie11. Si l'immigration véhicule sa part de souffrance, elle ne se résume pas à cela. De nombreuses pratiques culinaires, musicales ou vestimentaires sont là pour en témoigner. Les études menées sur les modalités d'intégration des immigrés ont par ailleurs montré l'importance des professions de commerçants indépendants chez les Maghrébins12 comme chez les Asiatiques13. De rares études montrent d'ailleurs que l'immigration ne saurait être confondue avec la misère du monde, les immigrés ne se situant pas forcément au bas de l'échelle sociale de leur pays comme en témoignent, pour le cas portugais, les petits propriétaires de l'Algarve des années 1960-1970 et pour d'autres aujourd'hui, le profil des immigrés turcs, ghanéens et égyptiens14.
Contourner le discours discriminant de nos propres outils de travail - Echapper à la logique d'étiquetage discriminant implique dans un premier temps de ne pas utiliser le concept de « jeunes issus de l'immigration », dépourvu de sens, discriminatoire et usé jusqu'à la corde par des sociologues qui ont imposé le terme comme une évidence, sans même le définir15. Alors que ce n'était pas le cas en 1900 ou 1930, des gens vivent aujourd'hui de la désignation des « jeunes d'origine immigrée ». Observant que la majorité des Français correspond à ce critère de l'origine migrante, Noiriel invite les universitaires à étudier aujourd'hui ceux qui ont construit l'image de l'immigration : sociologues, policiers, employés de services sociaux, etc. Il est en tout cas possible en classe (3e et surtout terminale), après avoir défini les termes « étranger » et « immigré », de souligner que l'immigration d'après-guerre s'effectue dans un contexte d'Etat-providence qui permet à ces différents acteurs sociaux de construire un savoir sur les migrants. Reste que lorsqu'on a en classe Fadilah, française, de grand-père algérien et son amie Mallory, fille d'immigrés polonais, c'est bizarrement la première qui est toujours réputée « issue de l'immigration ». Essentialiste et sournoise, la logique d'étiquetage est quotidiennement à l'œuvre dans les bibliothèques, médiathèques et chaînes de librairies. A première vue, ces acteurs font preuve d'une grande ouverture d'esprit à travers des rayons jeunesse ouverts à des récits du monde entier. Dans les faits, ces rayons jeunesse ne s'ouvrent que lentement à la diversité de la France contemporaine puisque, pour beaucoup, les images d'enfants noirs ou basanées concernent les habitants de contrées lointaines. Kérékou, c'est bien, mais ce n'est jamais qu'une histoire de gentils petits nègres à moitié nus et devant leurs cases quand je voudrais montrer à mes enfants des livres avec des dirigeants, des pompiers et des enseignants de toutes les couleurs. Dans les rayons qui concernent plus directement notre enseignement, on entretient une vision figée et communautariste du classement, excluant de l'histoire et de la France, l'histoire de l'immigration et les sujets qui y sont liés. Ainsi, un ouvrage sur l'histoire de l'islam français sera classé par telle médiathèque dans « religion », « Maghreb » ou « sociologie » mais jamais dans l'histoire de la France. En 2005, à Reims et ailleurs, une grande enseigne de biens culturels affichait son ouverture en présentant des ouvrages sur les discriminations ou sur l'immigration dans une colonne « Immigration, communautés » et non dans la rubrique adjacente consacrée à l'« histoire de France ».
Dans l'espace de la classe, on ne saurait, sous-prétexte de les valoriser, renvoyer les élèves à une altérité exotique surtout si c'est pour mieux ensuite dénoncer le communautarisme. De même est-il d'un autre âge qu'on affecte systématiquement à un élève une identité religieuse qu'il ne revendique pas ou qu'on inverse les rôles en valorisant, dans un cours sur l'immigration, celui qui est perçu comme en étant issu. C'est mettre en avant, chez un de nos compatriotes, ses origines maghrébines alors que la meilleure reconnaissance de sa nationalité française serait de rompre avec ce différentialisme. De même doit-on s'interdire de penser en termes de communautés, lesquelles sont souvent plus fantasmées que réelles. La communauté noire de France n'existe pas plus que le peuple noir. On ne saurait parler de communauté maghrébine pour une immigration commencée au début du XXe siècle, avant et après la décolonisation et représentant des profils très différents. Même à l'échelle d'une nationalité d'origine, l'étude des immigrés marocains montre la grande diversité des situations. La communauté musulmane est insaisissable parce que multiforme, hétérogène et aussi impossible à dénombrer qu'à définir. Quant aux Chinois, perçus à tort comme l'exception, ils n'ont jamais représenté une communauté homogène dans le temps, dans l'espace de provenance ou dans l'origine sociale16. Dernier obstacle, le terme « intégration » qui, en vertu d'on ne sait quel droit implicite du sang, est régulièrement appliqué, non à des immigrés mais à leurs enfants ou petits-enfants. C'est ce que traduisaient en chanson les Toulousains de Zebda (les fameux M.O.T.I.VE.S des municipales 2001) : « On est chez nous » et « intégré je le suis, où est la solution ?17».
A propos des immigrés de tradition religieuse musulmane – Le thème du mahométisme fanatique, obstacle à la civilisation puis à l'assimilation avait été évoqué par Lamartine à la Chambre dans un discours de 1834 sur l'Algérie18. En 1893, un certain discours colonial voyait dans son éradication la condition du succès colonial de la France19.
En expliquant au besoin que les Polonais des années trente avaient leurs propres curés polonais, il importe de faire preuve de nuance et d'esprit critique. La présence de musulmans dans l'espace de la France d'aujourd'hui remonte au moins au XIIIe siècle avec les corporations de « tapissiers de tapis sarrazinois » enregistrés entre 1258et 1268 à Paris mais aussi à Marseille et Perpignan20. L'islam contemporain commence en France avec les saint-simoniens et les positivistes et non dans les années cinquante-soixante. La chronologie de l'arrivée en France d'immigrés musulmans ne correspond pas à la décolonisation. S'agissant des Marocains, elle ne coïncide même pas avec l'établissement du protectorat (1912), la présence de Marocains étant antérieure à celui-ci21. La période coloniale voit la construction de la mosquée de Paris. L'islam est dès lors la seconde religion de France. Il est d'emblée mis sous tutelle par une République qui sépare alors l'Eglise de l'Etat22. Au début des années 1990, une enquête témoignait du déclin de la pratique religieuse des enfants de musulmans. La pratique de l'islam était alors inférieure, chez les filles, à la pratique des enfants de catholiques (32% de filles de tradition familiale musulmane contre 17% chez les filles de familles catholiques)23. Elle était quasi égale chez les garçons. Au milieu des années 1980, alors que la constitution d'un pôle radical ne représentait en rien la pratique de la majorité, 4 % de musulmans fréquentaient la mosquée24 (1ère et 3e, bref rappel de ces deux derniers faits en terminale). Autre fait : la problématique d'une adaptation de l'aumônerie et des rations militaires à la présence de soldats musulmans n'est pas récente. Elle date elle-même de l'époque coloniale25.
Intégrer à l'histoire de l'immigration les migrations ultramarines coloniales et post-coloniales - Quels que soient les statuts des territoires de provenance, protectorats, colonies d'indigènes ou vieilles colonies devenues DOM en 1946, il y a bien déplacement de population et transplantation lointaine, notamment avec les Antillais du BUMIDOM dans les années soixante. Nombre de migrations méritent ainsi d'apparaître (même brièvement) dans nos cours même si elles ne sont pas a priori perçues comme telles : Kabyles ayant participé au creusement du métro parisien, ouvriers indochinois ou marocains, enfants réunionnais du Limousin, Pieds-noirs, Harkis et Sépharades algériens ou tunisiens26. Rien n'empêche d'interpeller les élèves sur ce qui différencie ou rapproche l'acculturation et le dépaysement du colonial transplanté dans la métropole de 1900 ou 1930 du vécu de la domestique ou du conscrit bretonnant. La question des Pieds-noirs doit elle-aussi être évoquée avec son implantation en France, ses frustrations et sa mémoire meurtrie, véhiculant de bonne foi l'image, historiquement fausse, du désert transformé en jardin27. Le mythe viendra alimenter les polémiques de 2005. La séparation actuelle entre l'histoire coloniale et une histoire nationale qui serait distincte, ne permet malheureusement pas de rendre convenablement ce contexte. C'est ce dont témoignent en 3e et en terminale le cas de l'Algérie, séparé de l'histoire politique française. Sans polémiquer sur la concurrence victimaire, on peut montrer la complexité des réalités en soulignant que l'immigration de Français vers la Nouvelle-Calédonie, l'Algérie ou les Antilles (pour les « 36 mois ») eut- elle aussi sa part de douleur. Les territoires coloniaux sont eux-même récepteurs de migrations intercoloniales. Chassés par la pression fiscale britannique, des Indiens sont recrutés fin XIXe pour la Réunion ou les Antilles françaises où leur arrivée fait baisser le coût de la main d'œuvre. Ils furent à l'origine du tissus madras et du colombo/cari. D'autres essais sont tentés avec des Africains, des Chinois et des Japonais, seul groupe reparti pour sa terre d'origine. Parmi les autres vagues, on peut mentionner les Syro-Libanais d'Afrique de l'Ouest et des Antilles, les Dominiquais28 et Antiguais « briseurs de grèves » sucrières, Italiens de la Guadeloupe qui entretinrent un faisceau et furent brièvement internés dans le « camp de concentration » des Saintes en 1940.
C. Deux documents pour la classe
Extrait de manuel de géographie de 1937 - Ce document permet de faire comprendre aux élèves que tout, y compris leur propre manuel, a vocation à devenir objet d'histoire. Il montre également la difficulté d'un discours pédagogique coincé entre la nécessaire exigence scientifique et l'hypothétique recherche d'un discours du juste milieu, acceptable par l'opinion ou la classe. Le fait est, qu'en 1937, aucun historien, statisticien, sociologue, policier ou travailleur social ne produisait un discours scientifique ou technique sur l'immigration. L'enseignement du XXIe siècle n'a pas cette excuse. Parallèlement au programme de géographie, le document permet d'abord un travail sur la permanence relative de la répartition des étrangers en France. Il offre la possibilité de constater une autre tendance séculaire : le discours sur la réticence à l'assimilation, ici appliqué aux Italiens.
Les étrangers en France – La main d'oeuvre nationale est insuffisante pour la mise en valeur de nos richesses industrielles ou agricoles. Il a donc fallu faire appel à l'extérieur. Le nombre des étrangers est très fort : 2 453 507, soit 5,8 % de la population totale et 6,2 % du chiffre des Français.
Les étrangers forment des masses considérables dans : la région parisienne, les départements provençaux, l'Aquitaine, le Bas-Languedoc. Dans les Alpes-maritimes et les Bouches-du-Rhône, ils forment plus du cinquième de la population (...) Le groupe le plus important est celui des Italiens (710 000 environ soit 29 % du total des étrangers), sur la côte provençale, dans les régions industrielles (Lorraine et région parisienne surtout) et dans l'Aquitaine. Les Polonais (400 000, 16 %) dans l'industrie houillère et la grande culture du Nord et du Pas-de-Calais, où ils vivent avec leur clergé, leurs instituteurs, leur journaux, dans des cités ouvrières qui sont de vrais villages polonais. Les Espagnols (305 000), dans les pays languedocien et aquitain, surtout, sont carriers, manoeuvres, et marchands de comestibles.
Les Belges (environ 210 000), nombreux dans le Nord et le Pas-de-Calais, comme agriculteurs, ouvriers d'industrie. Beaucoup viennent seulement pour la moisson, l'arrachage des betteraves. Certains viennent chaque jour travailler dans les usines proches de la frontière et rentrent le soir en Belgique (...)
Avant la guerre, beaucoup de ces immigrants, ou tout au moins leurs enfants, s'assimilaient ou devenaient des Français. Mais maintenant, les nouveaux venus semblent plus réfractaires à l'assimilation, à cause des différences considérables de langage ou de moeurs et parce que certains pays, l'Italie par exemple, s'efforcent de maintenir vivaces chez leurs émigrants, le souvenir et l'amour de la patrie quittée.
H. Boucau, A Leiritz, Géographie : la France et ses colonies, 3e, Ecole primaire supérieure, Hatier, 1937
1. Quelle est la nature du document ? Représente-t-il un point de vue polémique ou une norme communément admise ?
2. Quelle raison explique la présence d'étrangers ? Quel groupe est le plus important ?
3. Quelles sont, selon les auteurs, les caractéristiques des différents groupes ?
4. La description donne-t-elle l'image d'immigrés intégrés ? L'intégration paraît-elle possible aux auteurs ?
5. Quel commentaire peut-on formuler sur l'accueil des Italiens avant-guerre ?
6. Quelles traditions religieuses sont majoritaires chez les Italiens et les Polonais ?
10 – Ce document relativise le caractère prétendument récent des débats sur le coût et l'apport des étrangers. En 1988, la revue Sciences et vie économie29 démontrait que ceux-ci, généralement modestes, représentaient 5% des dépenses de santé alors qu'ils contribuaient pour 7% aux recettes du régime général. Cela s'expliquait par la tendance des plus pauvres à se priver de certains soins coûteux et incomplètement remboursés.
En 1936 la question active le clivage gauche-droite. Elle prend ici la forme d'un débat sur le coût, pour les collectivités, de dépenses imposées par l'Etat. On retrouve le constat sur la répartition inégale de la main d'œuvre étrangère sur le territoire national. Selon les critères de 1936, Frédéric-Dupont est un député conservateur. Il est membre d'un parti dont l'aile droite est de plus en plus imprégnée du discours xénophobe et antisémite des nationalistes mais son discours se veut alors technique. Or, pour des raisons simplificatrices et peut être aussi inconsciemment idéologiques, on présente généralement l'opposition au Front populaire à travers des affiches et des articles montrant une poignée d'extrémistes xénophobes, antisémites et fascisants. On a ici l'exemple d'un débat plus ordinaire sur les étrangers.
Chambre des députés – séance du 6 novembre 1936 - La discussion porte sur le mode de financement des hôpitaux publics. Le jeune Edouard Frédéric-Dupont30 propose un amendement faisant supporter à l'Etat, plutôt qu'aux communes, la charge de l'hospitalisation des étrangers. Le ministre est Henri Sellier (SFIO-1883-1943).
M. Frédéric-Dupont. Mon amendement a pour objet de régler la grave question de l'hospitalisation des étrangers, actuellement à la charge des communes. Cette situation a, de tout temps, présenté de très graves inconvénients, mais elle en présente de plus graves encore aujourd'hui du fait de l'afflux des réfugiés étrangers en France et de leur inégale répartition sur le territoire national. Ainsi (...) la ville de Paris (...) supporte chaque année la charge de 500 000 journées gratuites d'hospitalisation d'étrangers, soit une dépense de 20 millions. C'est injuste et illogique, parce que ces frais résultent de l'application de conventions internationales passées par l'Etat. Il est naturel que l'Etat en subisse les conséquences (...)
M. le ministre de la santé publique (...) Je sais que pour certains départements, les frais de séjour des étrangers dans les hôpitaux sont élevés, mais je fais observer par contre que les mêmes collectivités bénéficient de la faculté contributive des étrangers et de l'élément de prospérité économique qu'ils constituent (...) Il y a un département en France qui, de beaucoup, est le plus chargé par l'hospitalisation des étrangers, et ce département est celui de France dans lequel les dépenses d'assistance (...) sont les plus faibles !
M. Frédéric-Dupont – (...) Je n'accepte pas (l')argument sur la contrepartie que représentent les impôts payés par les étrangers vivant à Paris. Il est établi que les familles riches abandonnent de plus en plus notre capitale (...) En tout cas, si de riches familles étrangères laissaient durant ces dernières années des ressources sérieuses dans les caisses de la ville de Paris, il n'en reste presque plus aujourd'hui. Par contre les ouvriers étrangers restent à Paris (...)
JORF, Débats, Chambre des députés, 6 novembre 1936, p. 2955-2956
Expliquez sans paraphrase l'argumentation du député. Expliquez ce qu'il entend par « inégale répartition sur le territoire national ».
Quelles sont ses craintes à terme ?
Expliquez sans paraphrase la réponse du ministre
Au delà de la question de l'hospitalisation, quel courant d'opinion apparaît dans cette discussion ?
Quelle évidence est soutenue par le député ?
1Par Dominique Chathuant.
2 Henri-Irénée Marroux, De la connaissance historique, Le Seuil, 1954, p. 51.
3 Benoit Falaize (dir), avec Olivier Absalon et Pascal Mériaux, Enseigner l’histoire de l’immigration à l’école, collection « Enjeux contemporains de l’enseignement de l’histoire-géographie (ECEHG) », Rapport INRP, 2007, http://ecehg.inrp.fr/ECEHG/actualites/resolveUid/197501e76fabbd3766bdd90bcfd9ae38 .
4 Gérard Noiriel, Le creuset français, Histoire de l’immigration XIXe-XXe siècle, Le Seuil, 1988, p. 257-261 ; extraits avec questions sur http://www.clionautes.org/spip.php?article1195
5 Union des étudiants juifs de France.
6 Histoire, première, ES, L, S, Hachette, 2007, p. 106.
7 Michel Winock, « L'intégration fonctionne-t-elle encore ? », Dossier « Cinquante ans d'immigration », L'Histoire, n°229, 1999, p. 60.
8 M. Winock, op. cit. et Michèle Tribalat, Faire France : une enquête sur les immigrés et leurs enfants, La Découverte-INED, 1996.
9 Celles-ci sont si fortement ancrées qu'on en parvient à voir dans le christianisme une pensée prédisposée à accueillir la laïcité. A croire que Diderot et les combats de 1881-1906 n'ont jamais existé et que la laïcité apparaissait en gestation dès le baptême de Clovis, lequel est volontiers évoqué lors d'une cérémonie de naturalisation, entre deux mots sur la tradition laïque. On songera au pendant qu'offre le sous-entendu d'une tradition musulmane résumée à la vision islamiste mêlant le temporel et le spirituel cf. Abderrahim Lamchchi, « Pouvoirs et religion selon l'islam », Sciences humaines, n°51, juin 1995, p. 10-15. Sur la réticence des IIIe et IV e République à appliquer la laïcité à l'islam de France : Sadek Sellam, La France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane (1895-2005), Fayard, 2006. Pour l'image tronquée : Thomas Deltombe et Mathieu Rigouste, « L'ennemi intérieur. La construction médiatique de la figure de l'Arabe en France », Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, S. Lemaire (dir), La fracture coloniale. La société française au prisme de l’héritage colonial, La Découverte, 2005, p. 191 ; Thomas Deltombe, L'islam imaginaire : La construction médiatique de l'islamophobie en France (1975-2005), La Découverte, 2007.
10 Esther Benbassa, « La souffrance comme identité », Fayard, 2006, E. Benbassa « La concurrence des victimes », N. Bancel et P. Blanchard (dir) en collaboration avec S. Lemaire, Culture post-coloniale (1961-2006), traces et mémoires coloniales en France, Autrement, « Mémoires / Histoire », 2006.
11 S. Lemaire, « Colonisation et immigration. Des points aveugles de l'histoire à l'école ? », La fracture coloniale..., op. cit, p. 205.
12 On entend par Maghrébin : immigré né au Maghreb. Les enfants d'immigrés n'entrent pas dans cette définition et on les appellera ici, et selon le contexte : jeunes, Ardennais, Marnais, lycéens, compatriotes, Français, etc. Le terme « deuxième génération » est banni du présent texte.
13 L. Muccchielli, « La France intègre toujours ses immigrés », Sciences humaines, n°69, février 1997, p. 14.
14 François Héran, « Cinq idées reçues sur l'immigration », Populations et sociétés, n°397, janvier 2004, http://www.ined.fr/fichier/t_telechargement/5209/telechargement_fichier_fr_397.pdf
15 G. Noiriel, « Les jeunes "d'origine immigrée" n'existent pas », in B. Lorreyte (dir), Les politiques d'intégration des jeunes issus de l'immigration, L'Harmattan, 1989, p. 211, repris in G. Noiriel, Etat, nation et immigration, Belin, 2001, p. 221-229.
16 Dossier « Chinois de France », Hommes & Migrations, n° 1254, mars-avril 2005.
17 Zebda, Essence ordinaire, Barclay, 1998. Le nom « Zebda » signifie « beurre » en arabe et fait référence à « beur » .
18 Reproduit en rubrique « colonisation » sur le site http://abolitions.free.fr/IMG/pdf/lamartine1834.pdf
19 Paul Gaffarel, Les colonies françaises, 5e édition, Alcan, 1893, p. 61.
20 Joanny Ray, Les Marocains en France, Sirey, 1938, repris in Mustapha Belbah, Patrick Veglia, « Pour une histoire des Marocains en France », Hommes et migrations, n°1242, mars-avril, 2003, p. 18 : des musulmans accueillis en Languedoc sous Henri IV après leur expulsion d'Espagne.
21 M. Belbah, P. Veglia, op. cit.
22 S. Sellam, op. cit.
23 Annick Duraffour et Claudine Gutonneau (coord.), « Des mythes aux problèmes :l'argumentation xénophobe prise au mot : 12 – ''Une religion incompatible avec nos traditions culturelles'' », Pierre André-Taguieff (dir), Face au racisme, vol. 1 : les moyens d'agir, p. 194.
24 L. Muccchielli,op. cit., p. 16
25 Michel Renard, « Gratitude, contrôle, accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950) », Bulletin de l’IHTP, n°83, juin 2004, http://www.ihtp.cnrs.fr/spip.php?article328
26 Les juifs marocains furent moins nombreux à partir vers la France et davantage tentés par Israêl cf. Jacques Droz, Histoire de la décolonisation au XXe siècle, Le Seuil, 2006 , p. 195; E. Benbassa montre combien les Sépharades s'approprient alors l'identité victimaire liée à la mémoire du génocide des Askhénazes (La souffrance..., op. cit.).
27 Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Françoise Vergès, La République coloniale, Albin Michel, 2003, p. 38. Le long délai entre l'expropriation des Arabes et le lotissement de leur terres à des colons explique que ceux-ci aient découvert des terres en friches à leur arrivée.
28 Originaire du Commonwealth of Dominica entre Guadeloupe et Martinique et non de République dominicaine.
29 « Le véritable coût de l'immigration », Sciences et vie économie, n°36, mars 1988.
30 Edouard Frédéric-Dupont (1902-1995) : député de Paris, membre de la la Fédération républicaine représentée à la Chambre par le groupe de l'Union républicaine démocratique de Louis Marin (URD). Se présente après guerre- sous diverses étiquettes et alliances : Parti républicain de la liberté (1946), RPF (1947), du Centre national des indépendants, CNI (devenu CNIP), Républicain indépendant (1973), FN (1986), RPR (1988).