Le jour où j'ai échangé mon père contre deux poissons rouges

Textes de Neil Gaiman / Images de Dave McKean

Delcourt - 2000

 

Les spécificités de l'album
Les pages d'entrée dans l'album
Les compétences en jeu
Dispositif de lecture proposé
Informations sur l'auteur, sur Internet

 

 

LES SPÉCIFICITÉS

1) Le livre a le format d'un album ; mais s'agit-il d'un album illustré ou d'une bande dessinée ?


L'éditeur est un spécialiste de la BD : Delcourt.
L'album comporte des bulles, mais pas tout le temps (Par exemple, page 2, on voit des bulles, page 3, il n'y en a pas).
Les paroles contenues dans les bulles sont accompagnées des marques du récit (a dit ma petite sœur, par exemple) présentes dans ou hors les bulles.
L'illustration est parfois contenue dans des "bandes" (cases de la largeur de la page), mais pas systématiquement et moins souvent qu'en pleine page (18 sur 33). On remarquera aussi quelques cases carrées isolées.

2) L'illustrateur utilise des cadrages très particuliers

page 3 : le cadrage se fait sur le bocal des poissons rouges qui outrepasse les bords de la page et les visages des deux garçons sont vus au travers.
pages 12 et 13 : le cadrage évite le visage de la mère, alors même qu'elle parle (voir Les visages) Est-ce parce qu'elle est elle-même (comme le père) très occupée ? Est-ce pour éviter d'avoir à figurer des traits inutiles à l'histoire (dans la partie supérieure de la page, on la voit éloignée à gauche, déformée par le bocal et floue à droite) ? NB : pages 14 et 17, la mère est de dos ! Est-ce pour centrer l'histoire sur les enfants (le frère et la sœur) ?
page 13 et haut page 15 : on ne voit que le haut du visage de la sœur que l'on trouve ligotée (mais on nous la cachait jusque là !) page 15.
page 16 : la sœur est en gros plan dans une attitude particulière de cri et de dénonciation (bouche grande ouverte, mèche sur les yeux).
page 18 : la mère de Nathan est elle aussi cadrée sur le buste sans la tête.
page 20 : on découvre un face à face des deux garçons après le côte à côte de la page 3.
page 21 : le cadrage choisi ne montre pas que Nathan a été plaqué au sol par son ami !
page 23 : nouveau gros plan, sur le visage de Nathan cette fois (avec le père en surimpression).
page 31 : le visage du policier est incomplet.
page 49 : c'est le visage du garçon qui cette fois est incomplet.

Les visages
Observer :
- la façon de représenter les yeux
- la façon de représenter le nez
Comparer avec le visage d'André dans "Andréléphant" (Jean-Luc Cornette)
page 3 : enchaînement en un seul trait œil-nez-bouche pour le narrateur. Dessin des narines pour Nathan (et cela tout au long de l'album).
page 6 : visages très sobres de profil (pas de sourcil, pas de bouche pour le narrateur). Voir aussi les profils page 20.
page 8 : visage de la petite sœur.
page 30 : tête de "petite fille innocente". Comparer avec le visage page 16 quand elle crie.
page 33 : profil complet du majordome (et pourtant c'est un adulte, on voit tout son visage !)
page 40 : on voit le visage des parents de Patti !

3) L'illustration comporte de nombreux collages

En feuilletant l'album, on remarque des pages couleur pleine page, mais aussi des illustrations sur fond blanc, des illustrations sans cadre et des illustrations avec cadre, bien souvent des rectangles sur la largeur de la page occupant la moitié de la page en hauteur.
Les personnages sont dessinés au crayon noir sur des fonds peints faits de seule peinture ou de collages. Les poissons tiennent une place particulière : le bocal avec les poissons est une photographie parfaitement bien intégrée à l'ensemble. On suppose donc l'utilisation d'un logiciel de traitement d'images pour effectuer cet assemblage.

Dessins, cartes, collages en surimpression : cet album rappelle des carnets de croquis, des journaux intimes.
Voir :
- Le type / Philippe Barbeau. - L'atelier du poisson soluble, 2000
- Les cartes de ma vie / Sarah Fanelli

4) Les rapports familiaux

Place du père et rôle au sein de la famille
L'humanité du père est effacée : dans le texte (pas de réaction, ne parle pas sauf une phrase à la fin). Il n'a pas de visage (pas d'identité). Il ressemble à une marionnette dont on tire les ficelles. Il a peu d'intérêt (l'intérêt qu'on peut lui porter dure peu puisqu'il est chaque fois rapidement échangé). On ne ressent pas de pitié pour lui et pour ce qui lui arrive.
On peut d'ailleurs se demander pourquoi tous ces enfants échangent l'un de leurs objets contre ce père. Désirent-ils tous avoir un père ou un autre père ? N'en ont-ils pas ? La seule famille complète et réjouie que l'on voit est celle de Patti, à la fin de l'album. Même la "grand-mère" est là ("la reine de Mélanésie"). Et pourtant Patti avait échangé son lapin contre le père-lecteur de journal.
Les paroles du narrateur à la fin de l'album, "c'est un très bon papa", posent question. Qu'est-ce qu'un bon papa ? Et alors pourquoi l'ont-ils échangé ?
Voir la valeur relative accordé aux "objets" dans "Qu'est-ce que tu me donnes en échange ?" ( Elsa Devernois/ Pierre Bouillé. - Nathan, 1998)

Place de la mère : elle est très occupée, mais elle a de l'autorité. Par son choix de cadrage, que nous montre d'elle l'illustrateur ? Les courses, l'attitude corporelle, etc. De quoi se préoccupe-t-elle ? Regarde-t-elle ses enfants ou leur répond-elle sans vraiment les regarder ? Voir l'épisode de son retour des courses où elle ne s'aperçoit que tard de la position inconfortable de sa fille. Voir la scène de la lessive à la fin du livre, où tout est passé à la machine, même la carotte et le journal !
Rapports frère-sœur :
1 - Les rapports entre l'aîné et celle qui paraît "trop" petite.
Les personnages des deux enfants ne sont pas non plus attirants. Ils n'inspirent pas de sentiments positifs. Les rapports entre le frère et la sœur n'évoluent pas, contrairement aux rapports frère /sœur dans " Le tunnel ". La sœur sent que l'échange peut poser problème mais elle ne s'y oppose pas.
- Le tunnel / Anthony Browne. - Kaléidoscope, 2001 (finalement reconnaissance mutuelle)
- La colline (Les deux enfants partagent les mêmes jeux)
2 - Le caractère des personnages (voir plus loin).
NB : Les personnages du narrateur, de la sœur, du père et de la mère n'ont pas de nom alors que les autres personnages participant aux échanges sont nommés (Nathan, Vashti, Blinky, Patti).

5) La construction de l'histoire

Histoire en forme de randonnée (aspect linéaire) et en structure de boucle (départ de la maison et retour à la maison).
Définition :
"Comme son nom l’indique, le conte-randonnée se déroule comme une promenade et le petit héros, chemin faisant, y fait des rencontres successives. La construction du récit est simple et linéaire : la route parcourue en est le fil directeur, tel le sentier sinueux de Roule Galette qui se dévide comme un long ruban de page en page, jusqu’au dénouement. L’enchaînement de ces rencontres ponctue l’histoire de manière régulière, répétitive, et la structure de ces randonnées, dans sa simplicité épurée, semble se suffire à elle-même. " Marie-Claire Bruley
http://www.crdp.ac-creteil.fr/telemaque/document/revues-didier2003janv.pdf

"Une randonnée est un conte énumératif, court, avec un enchaînement de situations, d'éléments ou de personnages qui se répètent jusqu'au dénouement.
Ces textes destinés aux plus jeunes rassurent par leur ordonnancement régulier et contribuent à structurer l'enfant dans son rapport au monde.
La construction de ces randonnées peut adopter plusieurs formes :
Enumération : la forme la plus simple, très linéaire ; une liste : a puis b puis c … Par exemple les jours de la semaine
Elimination : un groupe qui perd ses membres un à un
Remplacement : a qui laisse la place à b qui laisse la place à c…
Accumulation : a, puis a+b, puis a+b+c… / Accumulation par l'image : l'image accumule tous les éléments sans que le texte ne les reprenne systématiquement.
Emboîtement : poupées gigognes (par exemple une chaîne alimentaire)
Toboggan : une situation mise en place par accumulation, emboîtement ou remplacement puis déroulée dans un sens inverse."

http://www.croqulivre.asso.fr/selection/randonnees.htm

Exemples de contes-randonnées basés sur le remplacement :
Edouard l'émeu / S. Knowles ; R. Clement. - Kaléidoscope
J'en ai marre d'être un hippopotame / P. Cornuel. - Grasset
Plouf / P. Corentin. - L'école des loisirs
Le voyage de Léna / Guire. - L'école des loisirs
La course / Michel Gay. - L'école des loisirs


La randonnée est de plus en plus longue : un plan devient nécessaire pour aller chez le dernier échangeur. (Cf. Poussin noir / Rascal. - Pastel). L'intérêt ou désintérêt pour ce père est renforcé, on en veut d'abord, puis on se le repasse, on s'en débarrasse.

6) L'utilisation de la langue

Même si le texte est une narration, il est très proche du récit parlé :
- la syntaxe des verbes de parole rappelle le style de récit que produit un enfant qui rapporte des faits : "j'ai dit", "elle a dit" au lieu de "ai-je dit", "a-t-elle dit", etc.
" Je te les échange ", j'ai dit.
" Où habite Blinky ? " j'ai demandé à Vashti.
" Bon ", j'ai dit quand j'ai eu fini, " où est mon père ? "

- la fréquence de ces verbes de paroles :
Elle a appelé Nathan.
[ Tiens, tes poissons rouges. (j'ai dit) ]
[ Merci (a dit Nathan) ]
[ Tu peux me rendre mon père maintenant ? ]
[ Heu (a dit Nathan). Oui et non. ]
[ Ho ho. ] a dit ma petite sœur.

[ Ça veut dire quoi ? ] j'ai demandé.
[ Suis-moi. ] a dit Nathan.

- la syntaxe de la forme négative, dans le récit:
"C'est pas juste. "

- la brièveté des phrases qui se juxtaposent :
"Il portait un bocal en verre. Il y avait quelque chose dans le bocal."


- la longueur des phrases qui sont souvent des phrases à rallonge
"Je lui ai montré mon vieux vaisseau spatial qui ne flotte plus dans le bain et la marionnette avec les fils emmêlés et même Clowney mon clown qui dort avec moi."
"Il y a des gens qui ont des idées géniales peut-être une ou deux fois dans leur vie, et alors ils découvrent le feu ou l'électricité ou l'espace ou je ne sais quoi. "
"Quand on est rentrés, ma mère a dit des trucs comme " Mais regardez dans quel état il est. " et elle l'a envoyé prendre un bain et elle a mis toutes ses affaires dans la machine à laver."

7) Un humour grinçant

Récit surréaliste, parti pris de l'absurde, qui crée un humour grinçant du fait de "l'objet" échangé, le père !
" absurde " : ce qui est contraire au bon sens, aberration.

Ce qui relève de l'absurde :
* Échanger son père contre deux poissons rouges.
* Placer le père et les poissons rouges sur un même plan :
" C'est pas juste " a dit Nathan. " J'ai deux poissons rouges et tu n'as qu'un père. "
* Le comportement de la mère :
- Elle détache la petite sœur et retire la chaussette de sa bouche comme si c'était quelque
chose de normal. Elle n'a pas de réaction par rapport à cette situation.
- Elle lui dit de ne pas parler la bouche pleine comme si elle ne voyait pas qu'elle est
attachée et qu'elle a une chaussette dans la bouche.
- Elle envoie son fils rendre les poissons rouges et récupérer le père comme si c'était quelque chose d'anodin.
- Elle parle du père comme de quelqu'un d'irresponsable :
" Mais regardez dans quel état il est. "
- Elle l'envoie prendre un bain comme s'il s'agissait d'un gamin.
- Elle lave le journal et la carotte dans la machine à laver.
* La docilité du père. Il n'a aucune réaction. Il est passif. Il se laisse emmener sans rien dire
d'une maison à une autre comme un objet. Il se laisse faire.
* Son fils lui parle comme à un irresponsable : " Allez, viens papa. "
* Le père est mis dans un enclos grillagé. Il mange une carotte et sort à quatre pattes.
* La reine de Mélanésie.


LES PAGES D'ENTREE DANS L'ALBUM

LE PARATEXTE
La première de couverture présente une particularité : c'est l'image qui est au centre, le titre, lui est sur le côté et n'est pas lisible d'emblée.
L'image rappelle celles de Magritte : composition d'un personnage masculin portant costume et chapeau melon, mais dont le visage est remplacé par un bocal de poissons rouges.
Le titre est tapé dans une police de type machine à écrire ancienne avec mélange de minuscules et de majuscules, avec irrégularité des interlignes et irrégularité dans l'alignement des lettres. En outre ce titre typographié se superpose à l'inscription manuscrite du même titre, sauf le mot PERE. Ce mot tient une place particulière du fait de sa grande lisibilité due à sa grosseur et à cette non superposition avec d'autres graphismes.
La première de couverture semble être un montage de photographies sur fond de peinture.

Les premières pages de garde
C'est une image composite : on remarque des poissons rouges tournant dans un univers sphérique non clairement défini. On remarque une couronne de carottes réparties comme des rayons solaires et de ce fait, on remarque le bleu sur la page de gauche, tel un ciel nocturne et on se demande s'il ne faut pas faire pivoter l'album pour apprécier l'image. On découvre alors des reliefs terrestres, mais aussi un fragment de texte manuscrit collé. On voit encore très vite une superposition de feuilles peintes, sur le côté droit. On a donc affaire à un montage de photographies et de collages peints.

Les secondes pages de garde
Elles portent les mentions de l'éditeur en bas de la page de droite. On repère à nouveau des fragments, fragments de journaux (dont un daté de juillet 1996) et des dessins au feutre noir fin ou à l'encre qui représentent des maisons, une voiture, des arbres, une rivière et un étang clôturé dans lequel figure un poisson rouge, occupant toute la place.

La page de rappel de titre
De manière très inhabituelle, elle est sur la page de gauche ! Sur de nouveaux collages de journaux peints. Le titre est cette fois sur deux lignes, plus clairement identifiable, mais contenant là encore des irrégularités de police et des superpositions de lettres. On a pu remarqué à la page précédente que la tâche de lettrage a été confié à un troisième co-auteur : Nogar.
NB : toutes ces pages sont de pleines pages couleur.

La quatrième de couverture
Que voit-on ? Une nouvelle photographie de composition artistique avec une carotte qui semble plus vraie que nature et qui simule sans aucun doute un nez au milieu d'une masse carré qui représente sans doute un visage. Cette carotte est dans la suite de l'histoire qui vient de se terminer par l'image du père dans un clapier, revenu à la maison avec sa carotte grignotée. De part et d'autre, en haut et en bas, figure un extrait de texte, citation exacte au début et condensé dans les deux dernières phrases.

Des dessins proches d'ombres, mais jaunes, sont répartis dans la page. Ils représentent différents objets plus ou moins identifiables : une planète, un visage, un instrument de mesure, etc. Quel est leur rôle ? La question semble très ouverte.

LE TEXTE
Rappel : pour ce travail, la page du début du texte est numérotée 1.

1 - Le rôle de la première phrase et l'installation de la situation

Page 1 :
"Un jour, ma mère est sortie en me laissant seul avec ma petite sœur et mon père."
Cette première phrase en rappelle d'autres, issues d'ouvrages de genres différents :
- Les passants de Noël, Jo Hoestland (roman)
- La colline. - La joie de lire (bande dessinée)
- Radio maman, Anne Fine. - L'école des loisirs
Cette première phrase dans laquelle la mère s'en va met les enfants dans une situation particulière, situation de non contrôle propice à des évènements inhabituels.
Le texte se termine souvent par le retour de la mère. L'expérience littéraire des élèves peut les conduire à rechercher d'emblée si tel va être la cas. En fait, la mère revient assez vite provoquant la deuxième partie de l'histoire, la randonnée nécessaire pour récupérer le père.

On peut noter un début d'histoire avec un narrateur "je" dont on ne connaît pas le nom, mais que l'on comprend être un garçon par le masculin de "seul" et par l'illustration de la page 2.

"Mon père lisait le journal assis devant la télévision. Il ne fait pas attention à grand-chose quand il lit son journal."
Si la mère est sortie, le père est là, sans qu'on le voie : il lit le journal, jambes croisées et son visage est caché. Á noter qu'un poisson stylisé figure dans le décor.

Page 2 :
"Ma petite sœur et moi on a joué dans le jardin.
Ma sœur jouait avec sa Barbie ;
et je jouais à verser de la boue dans le cou de ma sœur.
Mon copain Nathan est arrivé."

Les personnages sont rapidement campés, y compris dans leurs caractéristiques : la petite sœur et sa poupée, le grand frère désagréable avec sa petite sœur !
Ce type de relation rappelle l'album d'Anthony Browne "Le tunnel" (Kaléidoscope). Définir le caractère du garçon.
Ces caractéristiques se confirment quelques pages plus loin, la petite sœur "traîne derrière" (comme une petite soeur encombrante) et le garçon semble avoir un comportement peu reposant : "mon siffet dont maman dit qu'il lui donne la migraine quand je siffle dedans", il propose un vaisseau spatial devenu inutile pour lui, une marionnette aux fils emmêlés.
Page 15, ce garçon-narrateur semble avoir ligoté et baillonné sa petite sœur !
Page 21, il a plaqué Nathan au sol : l'action n'est pas présentée explicitement, mais Nathan est hors cadre et se plaint d'être écrasé ! On ne voit que ses mains et un morceau de ses jambes à l'horizontal.
Page 13, la sœur n'est pas des plus agréables : elle dénonce très vite, et page 24, elle n'est pas tendre dans les échanges :
[ Je pourrais être une star de rock'n'roll ! ] j'ai dit à ma petite sœur.
[ Tu pourrais être un imbécile. ] m'a dit ma petite sœur.

Pages 28-29, le comportement du frère et de la sœur, lorsqu'ils ont récupéré un masque de gorille, n'est pas très sympathique : lui se fait moqueur puis effrayant, elle, une nouvelle fois dénonce son frère et cette fois à un policier.
À la fin de l'album, le frère est présenté comme une grande ombre menaçante pour sa sœur (valeur des couleurs noires et rouges, voir les albums de Rascal "Poussin noir" et "Ami-Ami"). Un sentiment de cruauté se dégage de ces attitudes.

2 - La place du texte dans la page
Le texte est réparti dans la page, y compris sur la couleur. On remarque très vite de nombreuses bulles, rappelant la bande dessinée, mais aussi en décalage : en effet, les indications de personnages sont incluses dans les bulles ou les accompagnent, alors que dans les bandes dessinées habituelles, elles n'existent pas !
Exemple (les crochets simulent les bulles) :
["Qu'est-ce que c'est ?" (j'ai dit.)]
["Deux poissons rouges", il a dit. "Ils s'appellent Gaspard et Oscar. Ils sont chouettes, non ?"]
Sur la page suivante - page 3 - , il n'y a pas de bulle ! Il faut dire que cette page est composée d'une manière particulière. Comment la comprendre ? On voit la tête des deux garçons penchés vers le bocal de poissons rouges, bocal dont on ne perçoit pas immédiatement les contours. Les poissons sont au premier plan. On voit donc les deux têtes au travers du bocal.
Les paroles échangées le sont entre les deux garçons et elles sont graphiquement placées entre les deux. Il s'agit d'un moment stratégique, la proposition d'échange. Ces paroles ainsi placées sont comme dites à mi-voix, dans une recherche de connivence.

LES COMPÉTENCES EN JEU

- Avoir compris que le sens d'une œuvre littéraire n'est pas immédiatement accessible.
Au-delà de l'histoire, quelle est l'intention de l'auteur par rapport à ses lecteurs ? La place des parents dans la famille, leur démission dans l'éducation de leurs enfants, la conscience qu'ont les enfants de leurs parents (en considérant tous les enfants de l'album) ?
Pistes :
- Mesurer la distance entre première approche du texte et interprétation après un travail approfondi. Conserver les premières réactions à chaud, les confronter avec ce qui est progressivement découvert et pris en compte.
- Noter ce qui est n'avait pas été perçu d'emblée (il est important de l'afficher pour que les lecteurs ne considèrent pas ces phénomènes comme de l'incompétence) :
Par exemple : que le narrateur avait plaqué au sol son copain Nathan, qu'il avait ligoté sa petite sœur. Que l'auteur a choisi de donner une image du père, mais aussi de la mère. Qu'il a choisi de montrer le caractère particulier du narrateur, mais aussi celui de sa sœur.
- Partager sa culture littéraire avec les autres et, à travers elle, échanger sur les valeurs morales (positionnement de l'auteur par rapport à telle ou telle question morale, individuelle ou sociale).
Le rapport des enfants et des parents : caricature, effet humoristique.
Piste : participer à un débat sur la situation proposée par les auteurs et son lien avec la réalité de la vie.
- Partager sa culture littéraire avec les autres et, à travers elle, échanger sur les valeurs esthétiques (style de l'œuvre).
Les collages, les cadrages, la couleur, l'écart ou la proximité de la bande dessinée.
Pistes :
- Faire part de ses découvertes, des pages qui attirent l'attention et pourquoi.
- Faire part des effets ressentis.
- Comparer avec un autre album des deux mêmes auteurs : "Les loups dans les murs".

- Mettre en relation les informations pour se donner une représentation du texte.
Pour construire le caractère du narrateur et de sa sœur, par exemple.
Pour s'interroger sur l'acceptation de l'échange par tous les enfants successivement.
- Comprendre les relations existant entre les personnages.
Entre les membres de la famille, notamment.
- Comprendre la situation d'énonciation, ses enjeux, sa dynamique (qui parle, à qui, quand et où, pour quoi faire ?)
Le prénom du garçon-narrateur n'est jamais cité, c'est lui qui conduit tout le récit. Il précise toujours qui parle. Ce qui ne serait pas le cas dans d'autres textes.
Pistes :
- réécrire un passage en supprimant les données inutiles, ou en reformulant, en utilisant des substituts.
- réécrire l'histoire de façon plus brève du point de vue de la petite sœur (en tenant compte de leurs relations et de son caractère).

- Être capable, chaque fois qu'on lit, de retrouver les résonances qui relient les œuvres entre elles (par le biais d'un personnage, d'une situation narrative, d'une appartenance à un genre…)
Rapprocher cet album de contes de randonnées.
Rapprocher cet album d'un journal intime comme "Le type" de Philippe Barbeau.
Rapprocher cet album des romans d'Anne Fine qui porte un regard critique sur les adultes qui n'ont pas suffisamment de considération pour les enfants '"Un ange à la récré", "Ma mère est impossible", "Bébés de farine".
Rapprocher cet album de celui d'Anthony Browne "Une histoire à quatre voix" dans lequel les relations entre parents et enfants sont particulières à leur manière.
- Apprendre à interpréter l'écart entre le déroulement chronologique des événements (les faits) et le temps du récit (la narration) qui joue des changements de rythme, des variations sur les durées, des retours en arrière, des accélérations, des ellipses narratives…
La recherche du père, d'une famille à l'autre, est longue, d'autant plus que les maisons sont de plus en plus éloignées. Le retour à la maison est, lui, occulté. C'est une ellipse narrative. Quel intérêt aurait eu cette narration ?
- Mettre en évidence comment les choix iconographiques influent sur le sens du texte, comment l'image, tout autant que le texte, mais par d'autres codes et effets, participe au travail d'élaboration de la signification.
- Les choix de cadrages, par exemple. Les positions de la mère (de dos) et du père (toujours derrière son journal).
Piste : proposer à des élèves de lire le texte sans avoir vu les illustrations. Quelle image se font-ils des personnages ?
- Observer ce qui est cohérent, convergent : le caractère de la sœur et le gros plan qui en est proposé, le caractère du frère et l'image qui en est proposée à la fin.

Proposition d'un DISPOSITIF DE LECTURE

1 - Soulever le problème du genre : présenter l'ensemble des livres du défi et demander aux élèves d'en repérer les genres.
Ce livre sera immédiatement classé dans le support album, mais album de bande dessinée (présence de bulles) ou pas (faible fréquence de cases et illustrations pleines pages) ? Une question à retenir pour tenter d'y répondre après une séquence de travail.

2 - Attirer l'attention sur des particularités de l'image : même si le livre a déjà été manipulé en 1., il ne l'a pas été dans le détail : présenter le texte seul, pour que les élèves découvrent l'histoire racontée et que dans un deuxième temps, leur attention soit centrée sur l'image.
Noter leurs réactions lors de la lecture du texte : identifier le narrateur, les personnages pricipaux ; reformuler l'histoire ; noter les surprises, les adhésions ou rejet, les incompréhensions, les appréciations, les rapprochements avec d'autres textes connus, etc..
Noter les réactions des élèves lors de la découverte des illustrations : ce à quoi on ne s'attendait pas (la présence de photographies, les collages, les superpositions, le gros plan sur la sœur, le cadrage sur le buste de la mère, la position constante du père, la tête de la "reine de Mélanésie", etc.).

3 - Première analyse des personnages, et approfondissement du rapport texte-image : étude approfondie d'un extrait : le retour de la mère
- L'effet des cadrages (à maintenir en suspens pour une analyse complète du comportement de la mère, plus tard ; par contre, repérer ce que cache le cadrage de la sœur en liaison avec le texte)
- Les relations frère-sœur : première analyse, la prolonger par une investigation des élèves dans l'ensemble de l'album (relecture intégrale).
- Démarche de lecture : avait-on compris d'emblée ce passage ? Comment l'illustrateur maintient-il le suspense ? Importance de la relecture. Rechercher dans les pages précédentes un effet du même type, un implicite sur le comportement du frère que le texte révèle par un mot, et l'image discrètement par un cadrage qui ne montre pas en pleine page que Nathan s'est fait plaquer au sol.

4 - Les relations frère-sœur : débat avec mise en commun et justification dans le texte.

5 - Le sujet de l'histoire : échanger son père ! Débat : repérer le "problème", interpréter, écouter l'avis des autres.
Se centrer sur ce qu'a fait le narrateur, mais aussi sur ce qu'ont fait les autres enfants. S'interroger sur le pourquoi, sur le comportement du père et de la mère, sur les attentes des enfants.
C'est un texte qui nécessite une mise à distance (le message ne doit pas être reçu au premier degré), qui questionne :
· La démission des parents dans l'éducation.
· Le rôle du dialogue parents / enfants.
Si l'auteur avait choisi un jouet à échanger contre les poissons rouges, le texte produirait-il le même effet ? Pourquoi ?


6 - La construction de l'histoire

7 - Le genre : album illustré ou bande dessinée ? Faut-il choisir ? Principe littéraire : la singularité, il est donc possible de s'écarter d'un genre ou d'en mélanger plusieurs.
Voir l'album "Vague" d'Anne Herbauts : est-ce une bande dessinée ou un texte poétique ?


INFORMATIONS SUR L'AUTEUR, sur Internet

L'auteur est d'origine britannique, ce qui se repère vite dans le choix des noms de personnages.

Animation, écoute d'un extrait lu par Neil Gaiman.
http://www.mousecircus.com/goldfish/flash/goldfish.html


Biographie de Neil Gaiman :
http://www.cafardcosmique.com/auteur/gaiman.html
http://www.editions-delcourt.fr/auteur.php?id=207

Photos :
http://gaiman.canalblog.com/


AUTRES LIVRES POUR ENFANTS
Coraline. - Albin Michel, 2003
Coraline vient d'emménager dans une étrange maison et, comme ses parents n'ont pas le temps de s'occuper d'elle, elle décide de jouer les exploratrices. Ouvrant une porte condamnée, elle pénètre dans un appartement identique au sien. Identique, et pourtant ... Dans la droite ligne d'Alice au Pays des Merveilles, ce roman magnifique séduira tous les publics. Neil Galman est un maître incontesté de la nouvelle vague fantastique. Auteur d'une série culte de comics, The Sandman, mais aussi scénariste et romancier, il vient de recevoir le prix Hugo de la fantasy pour American Gods.
Cote : R GAI c à la bibliothèque de Charleville-Mézières

Des loups dans les murs. - Delcourt, 2003